IV. CONTUMACE

Laurent commença par se loger au fin fond de Borgerhout près d'une

coupure de chemin de fer, non loin d'une voie d'évitement sur

laquelle ne roulaient que des convois de marchandises. C'était un

coin de la suggestive région observée, autrefois, de la mansarde

chez les Dobouziez. L'agglomération citadine y dégénérait en une

banlieue équivoque, clairsemée de maisons comme si leurs tènements

s'étaient mis à la débandade, cabarets à tous usages, fourrières,

chantiers de marbriers, de figuristes et d'équarisseurs. De la

suie aux murs, de l'herbe entre les pavés. Pour monuments: un

gazomètre dont l'énorme cloche en fer s'élevait ou s'abaissait

dans sa cage de maçonnerie armée de bras articulés: un abattoir

vers lequel des toucheurs poussaient leurs troupeaux sans

méfiance, puis une caserne despotique engouffrant des victimes non

moins passives, tous édifices d'un rouge sale, d'un rouge de

stigmates sanguinolents.

D'heure en heure le sifflet des locomotives, la corne du garde-

barrière et la cloche de l'usine se donnaient la réplique, ou les

clairons des conscrits, pitoyables se mariaient aux râles des

ouailles. Jusqu'aux remparts des fortifications les terrains

vagues alternaient avec des préaux où quêtaient des chiens

gratteleux; des jardins embryonnaires amenaient à de fades chalets

fourvoyés dans cette zone rébarbative comme un joli coeur dans un

repaire de marlous.

Les petits chiffonniers avaient raclé depuis longtemps le goudron

et défoncé ou disjoint les planches des palissades. Munis de

profonds sacs en rapatelle, ils escaladaient, chaque matin, la

cloison, après avoir exploré du regard l'enclave abandonnée.

Trifouillant du crochet et des pattes, ils exultaient lorsque,

parmi les drilles, ils rencontraient une peau de charogne. Ils se

disputaient cette trouvaille comme une pépite d'or ou

l'arrachaient aux roquets qui décaniliaient en grondant.

Les péripéties de cette cueillette firent longtemps la seule

distraction des matins de Paridael. Puis il avisa des sujets

d'étude plus relevés.

Autour du garde-barrière, un beau brin de mâle, brunet et trapu,

dont la physionomie loyale tranchait sur la grimace et les

convulsions de cette banlieue et de ces rogues indigènes,

tournait, depuis quelque-temps, une particulière potelée à

souhait, blonde et radieuse comme une emblavure, la carnation rose

un peu fouettée de roux, mais des lèvres si rouges et si friandes

et des yeux si enjôleurs!... Ses frais atours de camériste huppée;

ses jolis bonnets blancs et ses tabliers sans macule apprirent

immédiatement à Paridael qu'elle était étrangère à ces parages.

Sans doute, au hasard d'une flânerie, elle avait passé par ici et

remarqué le gars de bonne mine. Elle n'était pas la première

qu'eussent intriguée les prunelles couleur de café noir, la

tignasse frisottée et l'air sérieux, mais non maussade, du

costaud. Il avait, en outre, une façon militaire, tout bonnement

irrésistible, de planter son képi, et sa veste de velours lui

prenait la taille comme un dolman! Voisines et pas seulement les

plus proches ne passaient leur chemin qu'à regret en guignant le

zélé manoeuvre. Les plus hardies lui faisaient des avances, ne se

gênaient pas pour lui dire leur caprice tout en semblant

gouailler, et barbelaient d'une convoiteuse oeillade le lardon

qu'elles lui décochaient.

La ligne étant peu importante, ce bien-voulu cumulait les

fonctions de garde-barrière et d'aiguilleur. Même l'entretien du

palier lui incombait comme à un simple homme d'équipe. Les

évaporées le trouvaient toujours occupé. Sourd à leurs agaceries,

un peu fier peut-être et les jugeant trop libres et trop trivales,

il enchérissait sur son labeur, et lorsqu'il avait fini de sonner

de la corne, de présenter, de dérouler et de planter son drapeau,

d'ouvrir et de fermer la barrière, il s'empressait de brouetter le

ballast, de recharger la voie et d'huiler les aiguilles.

La soubrette aux blancs bonnets ne se laissa pas rebuter par ces

façons dédaigneuses ou farouches. Plus mignonne et de meilleur

genre que les commères du quartier, à la fois plus discrète et

plus affriolante, doucement elle apprivoisa le sauvage. Il

commença par se redresser lorsqu'il peinait, plié en deux, sur le

railway, et par soulever légèrement sa casquette pour répondre à

son bonjour; la semaine d'après il venait à elle, un peu benêt, en

rougissant, pour lui parler de la pluie; la fois suivante, accoudé

à la barrière il lui contait des balivernes qu'elle humait comme

paroles d'évangile. On eût dit que, pour les importuner, les

trains tapageurs défilaient en plus grand nombre ce jour-là. Mais

elle attendait que le jeune homme accomplît ses multiples corvées,

suivait ses mouvements, ravie de ses allures aisées, et ils

reprenaient, ensuite, la causerie interrompue...

La conjonction graduelle de ces deux simples amusa beaucoup

Laurent Paridael, conquis par leurs ragoûtants types de brun et de

blonde, si harmonieusement assortis.

Auparavant il avait lié connaissance avec le garde; aux heures de

trêve, il lui offrait des cigares, lui payait la goutte et se

faisait expliquer les particularités du métier. Il le complimenta

sur sa conquête, et lorsqu'il les trouvait ensemble, d'un clin

d'oeil il l'interrogeait sur les progrès de leur liaison, et le

rire un peu confus et l'oeil émerilloné du galant lui répondaient

éloquemment. Quant à la soubrette, elle était tellement occupée à

reluquer son élu 'qu'elle ne s'apercevait pas de ces signaux

d'intelligence et de l'intérêt que Paridael portait à leurs

amours. Cette félicité des autres, cette idylle de deux êtres

jeunes et beaux, béatifiait et suppliciait à la fois le fantasque

Paridael, l'amant méconnu de Gina.

Cependant les amoureux ne se possédaient plus de désir. Elle finit

par aller le relancer dans sa maisonnette de bois les nuits qu'il

était de service. Un soir d'hiver qu'il ventait et neigeait, par

la porte entrouverte, Laurent les vit blottis frileusement dans un

coin, la fille sur les genoux du garçon. Il n'y avait pas de

lumière, mais le rougeoiement du poêle de fonte trahissait

l'accouplement de leurs deux silhouettes.

Une bordée tirée de l'autre côté de la ville éloigna Laurent de

ses protégés. En s'en retournant, il fut assez surpris de ne voir

le jeune homme ni sur la voie, ni dans la logette. S'il se le

rappelait bien, c'était pourtant cette semaine que le gars prenait

le service de jour. Était-il malade? L'avait-on remplacé? Paridael

s'inquiéta de cette absence insolite comme si le pauvre diable lui

eût tenu au coeur par les liens d'une amitié de longue date. Ce

fut bien pis lorsqu'à la nuit tombante, un autre que le personnage

attendu vint relever l'ouvrier de garde. Cédant encore une fois à

sa timidité, à cette pudeur qu'il mettait dans ses moindres

sympathies, il n'osa pas s'informer du déserteur. D'ailleurs

Laurent ignorait son nom. Il lui eût fallu donner un signalement,

entrer dans des explications, et il s'imaginait que sa démarche

paraîtrait étrange. Il rentra donc, mais la pensée de l'absent le

tenailla toute la nuit, et la corne, soufflée par un autre,

appelait au secours et sonnait l'alarme.

Le lendemain, le garde n'étant pas à son poste, Laurent se décida

à aborder son remplaçant.

Il apprit alors un funeste épilogue.

En dépit des règlements, sous la menace des amendes ou d'une mise

à pied, au risque d'être surpris par l'inspecteur en tournée,

l'amoureux ne quittait plus sa maîtresse. Or, une nuit, ils

étaient si bien enlacés, tellement éperdus, lèvres contre lèvres,

qu'il n'eut ni la force, ni même la présence d'esprit de suspendre

ces délices pour signaler un train et barrer le passage. Peut-être

comptait-il aussi sur la solitude et l'abandon absolus de la route

à cette heure indue? Un terrible gloussement de détresse suivi

d'une volée de jurons l'avait arraché à son extase. Lorsqu'il se

précipita sur l'entrevoie, le train venait de stopper à quelques

mètres de son poste après avoir écrabouilllé un vieux couple

lamentable.

Certain de devoir payer chèrement sa négligence, le coupable

n'avait pas attendu le résultat de l'enquête, mais s'était sauvé

pendant que robins et gendarmes instrumentaient contre lui. Il

avait d'autant mieux fait de redouter les sévérités de la Justice,

que les deux valétudinaires supprimés pendant cette veillée

d'amour étaient de richissimes grigous et que leurs hypocrites

héritiers devaient bien à leur mémoire de poursuivre sans merci

l'instrument de leur massacre, alors même qu'au fond de l'âme ils

bénissaient probablement l'intéressant homicide.

La néfaste amoureuse disparut en même temps que son possédé et

personne n'ouït où ils se cachaient. Jamais Laurent ne les revit.

Mais, depuis cette aventure fatale, chaque fois que rauquait la

corne d'un garde-barrière ou qu'il apercevait la cuve noire d'un

gazomètre surplombant une hargneuse étendue faubourienne, qu'il

lui arrivait de respirer l'âcreté du coke, -- surgissaient

aussitôt les jeunes gens accoudés à la barrière, lui, hâlé comme

un faune, habillé de pilou mordoré, la corne de cuivre suspendue

en sautoir à un bandereau de laine rouge; elle, blonde, rose,

prête à défaillir et, avec sa cornette et son tablier

blanchissimes, appétissante comme le couvert d'un festin[14].

Pour secouer ses regrets de la disparition du garde-barrière, il

changea momentanément de pénates et battit en explorateur cette

campagne anversoise que le souvenir des émigrants ruraux lui

rendait chère. Willeghem devint même pour lui comme un but de

pèlerinage.

D'ailleurs, sans le quitter, sans cesser d'en fouler le sol et

d'en respirer l'atmosphère, Laurent ressentait pour son pays la

dévotion meurtrière, le voluptueux martyre de l'exilé. Il voyait,

il percevait les moindres objets du terroir avec une intensité

sensorielle que connaissent ceux-là seuls qui reviennent après une

longue absence ou qui partent pour toujours; ceux qui ressuscitent

ou qui meurent. C'est seulement au rivage natal que les trois

règnes de la nature se paraient de cette fraîcheur, de cette

jeunesse, de cet attrait, de ce renouveau éternel.

Sa piété fervente s'étendait des êtres besogneux et des quartiers

excentriques de la grande ville, au sol gâcheux ou aride, au ciel

hallucinant, aux blousiers taciturnes de la contrée, à ces steppes

de la Campine que le touriste redoute comme le remords.

Affrontant ouragans et giboulées, il se promenait par tous les

temps.

En pleine bruine automnale, il tomba souvent en arrêt devant un

porte-blaude, arpentant la glèbe à larges enjambées et

l'ensemençant d'un geste rythmique et copieux. L'été, un faucheur

aiguisant gravement sa faux sur l'enclumette, le faisait demeurer

sur place, comme un fidèle devant un épisode symbolique de

l'office divin. Il élisait entre tous le village voisin de

Willeghem où cette apparition s'était produite, retournait souvent

se promener de ce côté, mais, subissant toujours cette vague

pudeur, n'osait rien pour se rapprocher du sculptural paysan.

On le pénétrait encore, à la moindre odeur de purin, ce soir

d'avril où un rustaud trimbalait sa tinette et aspergeait, à

pleines écopes, les soles en gésine. Le mépris de ce villageois

pour le printemps attendri et chatouilleur, le flegme de ce fessu

maroufle, à la pulpe mûre, aux cheveux filasse, en vaquant d'un

pas appuyé à sa besogne utile, mais inélégante, le violent

contraste du substantiel pataud avec la mièvrerie ambiante,

conquéraient d'emblée Laurent Paridael et, du même coup, le décor

avrilien, l'énervement de l'équinoxe, la langueur à laquelle

Laurent inclinait, la présence dont il venait de jouir, lui parut

insipide et frelatée comme une berquinade. Il n'avait plus de sens

que pour ce jeune cultivateur. Ce même rural accosté par Laurent,

cessait un instant de triturer le compost et de stimuler la glèbe,

et narrait épanoui, simplard, en se grattant l'oreille: «Oui, tel

que vous me voyez, monsieur, à quatre garçons du hameau nous fîmes

notre première communion le jour même où nous tombions au sort!»

Et cette coïncidence du sacrement balsamique avec la brutale

conscription ne se délogea jamais du cerveau de Laurent, et lui

fut inséparable d'un mélange d'encens pascal et de pouacre purée,

comme de l'odeur même du jour où ce fait exceptionnel lui fut

raconté.

À cette impression se rattachait intimement celle d'une matinée

passée dans la noue avec une horde de vachers et de vachères. Un

grand sécheron de fille garçonnière commandait la bande

déguenillée et surveillait la cuisson des pattes de grenouilles

pour raccommodement desquelles la générale réquisitionnait le

beurre de toutes les tartines du clan. Les menottes alertes

entassaient sous la casserole, comme au bivac, bois mort et

fouées. Le rissolement du fricot semblait un artificiel frisselis

de feuilles.

Paridael s'ébaudissait ce jour-là en sauvageon, en primitif; il en

avait même oublié son deuil et sa rancoeur, mais en moins d'un

instant cette rare gaieté tomba: un des petiots, saoulé de

genièvre par un mauvais charretier, dormait le long de la haie; on

avait beau le secouer, il ronflait, baveux, abruti comme un

alcoolique; les chenilles velues provoquaient un frisson sous son

derme rugueux, et les taons rageurs et moites qui faisaient

s'ébrouer et ruer là-bas une compagnie de poulains, arrachaient de

temps en temps au dormeur une gouttelette de sang, couleur de mûre

écrasée, et un vagissement qui criait vengeance au ciel.

D'autres fois, Paridael remontait ou descendait les longs et

droits canaux flamands, à bord d'un bateau d'intérieur. Il vivait

la vie des gabariers, partageait leurs repas, dormait dans leurs

cabines proprettes et mignonnes comme un boudoir de poupée,

prêtait un coup de main à ses hôtes, mais s'éternisait, les trois

quarts du temps, dans un rien-faire absolu, goûtait le délice de

se morfondre, et de glisser, au fil de l'eau, sans bouger et

d'être, à son tour, la chose immobile, passive, irresponsable,

devant laquelle processionnaient les saules, génufléchissaient les

oseraies, s'attroupaient des villages, se piétaient des clochers.

Et les manoeuvres, toujours les mêmes, répétées, aux diverses

étapes, dans des sas construits sur l'unique modèle, les haltes en

attendant l'éclusée, les bateaux du trait s'alignant, s'accotant

dans la retenue, tandis que l'éclusier actionne les vannes, et que

les carènes descendent avec le niveau qui baisse! Et les mêmes

colloques geignards s'engageant, de pont à pont, entre les

ménagères!

Parfois dans la dolente ritournelle s'introduit une modulation

imprévue.

Sitôt le bâclage opéré, un des aides profite du relais pour sauter

à terre, déchausse une motte de gazon, au moyen de sa jambette,

et, regagnant le chaland, se met en devoir de tasser cette herbe

vive dans la cage de l'inséparable alouette. Sensible à cette

attention, l'aimable captif accueille le régal par une vocalise

étourdissante. Mais à cette allégresse intempestive, le vieux

patron qui, ne pouvant venir à bout d'une manoeuvre, bougonne et

tempête depuis une minute, en réclamant son auxiliaire, l'avise à

l'arrière du bateau et le relance au moment même où il refermait

précipitamment la cage. Ah! le fainéant! À lui cette bourrade, à

lui ce coup de pied! Le déserteur pare la torgniole, embourse la

ruade, pirouette stoïquement sur lui-même, sans une plainte, sans

une riposte. Sa large bouche tressaille nerveusement, il rougit

sous le hâle, mais ses grands yeux ne s'humectent pas. Ce qui le

désarme, c'est moins la joie de l'oiselet que le regard affectueux

et apitoyé que lui adresse la batelière, leur patronne et leur

mie! Ah! pour se concilier la chère femme, il encourra volontiers

les brutalités du patron! Il se moque autant de la rage du mari

que des aboiements du cabot. Parbleu, le servile roquet tient pour

le baes, tandis que l'alouette est à la bazine!

Et le voilà, sans rancune, qui se remet à l'oeuvre! Lui aussi y va

de sa chanson! Hardi le petiot! Les vannes se rouvrent, le toueur

repêche la chaîne sans fin, et d'un bord à l'autre les aides-

bateliers assujettissent et se passent les amarres.

Les bateaux s'émeuvent, reprennent la file. Lentement, tout droit,

vers le Rupel, le trait dévale.

Laurent vaguait aussi, en malle-poste, par les campagnes si

lointaines et pourtant si proches! Entre Beveren et Calloo, dans

le pays de Waes, on percevait le bruit rythmique des fléaux

battant l'airée. Le conducteur retint ses chevaux. Une fille, un

peu dépoitraillée, luisante comme la pomme du pays, accourt,

grimpe le talus de la chaussée, à temps pour attraper un paquet

que lui jette le postillon. D'un mouvement sec, elle fait sauter

le cachet; hésite au moment de déplier la lettre, puis se décide à

en prendre connaissance.

Pas un muscle de son visage ne bouge; mais Laurent croit entendre

panteler son coeur. Et les batteurs immobiles, torses nus, le

coutil bridant leurs cuisses -- deux bronzes rosâtres dans le

clair-obscur de la grange, -- baignés d'une sueur plus volatile

que liquide, -- les batteurs attendaient aussi la nouvelle avec

une certaine solennité. Une lettre de notre Jan, son frère, le

«fils de la maison» ou de mon Frans, le promis, soldat à Anvers?

A-t-il eu la main malheureuse dans une bagarre, agonise-t-il à

l'hôpital militaire, la lettre vient-elle de la prison de

Vilvorde? Laurent se pose ces questions. Il brûle d'interroger la

jeune paysanne. Elle rentre dans la ferme. Il attendra toujours la

réponse. La diligence poursuit sa course. Les grelots

dindrelindent railleusement au collier des chevaux, le fouet

claque sans vergogne, il fait fastidieusement chaud, une de ces

chaleurs de plein jour qui nous porteraient à maudire le soleil et

à regretter l'hiver. La cloche de Calloo sonne son midi

mélancolique, l'heure si longue à sonner semble dire la cloche!...

Les grillons se râpent rageusement les élytres. Et Laurent va

toujours, toujours, vers un but qu'il s'est donné au hasard...

Mais toujours, toujours, demain, après, fatalement, l'unique ferme

du voyage, la pataude angoissée et les deux gars, moitié nus,

jouant le bronze... Car sa seconde vue avertit le passant que la

nouvelle est mauvaise. Il voudrait rebrousser chemin, consoler la

belle terrienne; il se sent capable de veiller, avec eux, l'ombre

du mort. C'en est fait. Loin, bien loin déjà, il ne repassera de

la vie par cette route. Mais il tient un souvenir de plus pour lui

étreindre le coeur par les chaleurs suffocantes des canicules. Le

tintement d'une cloche de village, la pâmoison des mouches dans le

coup de soleil, les grillons grinçant des ailes, lui reprochent

toujours l'image de gens qu'il aurait pu plaindre et aimer...

Ainsi, quantité de scènes indifférentes pour le vulgaire et pour

les observateurs de métier, un visage entrevu, un passant coudoyé,

un regard intercepté, une allure topique, laissaient

d'ineffaçables traces dans sa vie. Il entretenait de bourrelants

regrets de compagnons d'une courte traite, de rencontres sans

conséquence; inconsolable des bifurcations de chemin que la

destinée impose aux voyageurs les mieux assortis.

De continuelles nostalgies le labouraient. Il lui prenait des

envies lancinantes de conjurer coûte que coûte des visions

fugaces; il appétait ces apparitions bienvoulues et, dans sa

mémoire, les souvenirs sympathiques se bonifiaient, se corsaient

comme un vin généreux.

Une douce et noble figure de peuple, un grand gars basané, aux

profonds yeux scrutateurs, penché à la portière d'une caisse de

troisième, dans un train qui croisait le sien. Et il n'en fallait

pas davantage à Laurent pour se rattacher cet être qu'il ne

reverrait plus. Il savourerait dans l'éternité cette minute trop

rapide; rien ne s'éventerait de l'atmosphère de ce moment: c'était

près d'un viaduc et dans l'air ondoyaient une odeur d'eau

stagnante et une chanson de haleur. Effluence boueuse, triste

mélopée encadraient la noblesse suprême de l'attitude et les

grands yeux affectifs de l'inconnu...[15]

Pareils incidents devenaient pour Laurent des tableaux très

poussés, d'une couleur magnétique, d'une pâte ragoûtante, mais

avec, en plus, le parfum, la musique, le symbole, et ce je ne sais

quoi qui différencie des autres les êtres et les objets élus.

Quels chefs-d'oeuvre, se disait-il, si on parvenait à rendre ces

tableaux comme il les revoyait et les ruminait, lui, en fermant

les yeux!

Celui-ci encore:

Un valet de ferme rentrait à l'écurie ses chevaux dételés, mais

non dépouillés du harnais. L'avant-train des bêtes s'engageait

déjà dans l'ombre, les croupes seules luisaient au clair-obscur

sous la porte charretière. Dehors, le palonnier aux poings, le

domestique, un gaillard râblé, d'une carre superbe, en manches de

chemise, vu de dos, obliquait et se penchait un peu vers la

droite, dans l'action de retenir les animaux trop impatients. On

aurait entendu le hiu ho! du paroissien, ou son claquement de

langue flatteur, ou son juron impératif, mais on gardait, avant

tout, le dessin de son geste, tant cette impulsion du corps était

trouvée, unique, inséparable du personnage, harmonieuse et comme

sublimée.

Avec le rappel mental de ce geste, Laurent reconstituait la scène

dans ses détails accessoires. À la vérité, elle résidait tout

entière dans ce mouvement qu'il avait essayé de représenter à

Marbol.

Désespérant de se faire comprendre, il entraîna de force le

peintre, devant la ferme où s'était produit ce geste capital. Ils

se tinrent à l'affût vers le soir, mais, après avoir vainement

guetté le modèle, Laurent s'informa de lui auprès des gens de la

ferme.

C'est à peine si ces rustauds reconnurent leur pareil, ou du moins

un des leurs, au portrait exalté qu'il traça du personnage.

-- Ouais! Le «Frisotté» finit par dire une des servantes avec une

indifférence hypocrite, -- car elle avait dû connaître de très

près et apprécier à l'oeuvre de chair ce fier compagnon de

travail, -- notre bazine l'a congédié il y a huit jours, et nous

ne savons pas où il est allé se louer.

-- Avoir mime pareil sous les yeux et le mettre à la porte! clama

Laurent avec une indignation à laquelle cette matérielle

valetaille ne comprit rien.

Marbol tenta de persuader à son ami qu'ils retrouveraient bien la

même attitude, le même coup de rein professionnel chez d'autres

sujets de l'espèce du drôle éconduit. Et, en effet, pour flatter

la manie de Paridael et le consoler de cette déplorable éclipse,

ils assistèrent à la rentrée de quelques équipages de

cultivateurs. Mais, au moment attendu, l'encolure, l'habitude du

corps, la dégaine de ces marauds n'était qu'une parodie, une pâle

contrefaçon, un à peu près maladroit, un piteux synonyme de la

posture de Witte Sus. Marbol s'en serait contenté et avait même

tiré son calepin de sa poche afin de crayonner ce période

caractéristique de la manoeuvre, mais Laurent ne lui laissa pas

entamer le croquis et, comme Marbol le plaisantait sur son

exclusivisme, il répondit avec conviction:

-- Ris tant que tu voudras, mon cher. Mais sache bien que pour

assurer à mes yeux la volupté, la caresse de cette attitude du

jeune pataud, j'irais jusqu'à me faire cultivateur; oui

uniquement, afin de prendre le gaillard à mon service. C'est peut-

être un fort mauvais sujet, un caractère intraitable, un serviteur

malhonnête, mais, fût-il ivrogne, paillard et voleur, je lui

pardonnerais ses vices comme simples peccadilles à raison de sa

plastique supérieure... Celui-ci et les autres que nous avons

observés ne manquent pas de galbe, je t'accorde que leurs

mouvements sont identiques. Bref, c'est la même recette, le même

consommé: il n'y manque que le savouret.

-- Eh bien, il est heureux que tu ne saches dans quelle cuisine ce

savouret, comme tu l'appelles, est allé relever le potage!...

-- Oui, car je serais capable de l'engager sur l'heure.

Et comme Marbol ricanait de plus belle.

-- Oh! tais-toi, supplia son ami. Si tu étais vraiment artiste, tu

comprendrais cela!

Et en retournant, abattu, renfrogné, il ne desserra plus les

dents, de toute la route.

Peu à peu l'équilibre, l'eucrasie, le bon sens, la saine raison de

Bergmans lui déplurent. Il se blasait sur ses amis. Il allait

maintenant jusqu'à trouver son inséparable triumvirat, trop tiède,

trop prudent. Au peintre il reprochait l'épaisseur, l'opacité de

ses vues, son manque de curiosité et d'inquisition. La santé

exubérante, les luxuriances, l'épanouissement, l'optimisme du

génie de Vyvéloy ne lui procuraient plus les jouissances

d'autrefois.

Ses sorties amusaient beaucoup son petit cercle. Ils traitaient

leur censeur en enfant gâté et le ménageaient comme un cher

convalescent. Leur bonté protectrice, leur mansuétude, leur

indulgence, loin de calmer Laurent, achevaient de le mettre hors

de lui et, ne parvenant pas à entamer leur sérénité, il leur

brûlait la politesse, quitte à venir les retrouver quelques jours

après. Les autres ne lui gardaient aucune rancune, et lui

passaient ses incartades et ses propos passionnés comme autant de

paradoxes et de sophismes d'un grand coeur.

Mais, hanté par ses idées biscornues, Laurent rêvait d'y conformer

sa conduite. Le moment arrivait où il dépouillerait ses derniers

préjugés et enfreindrait les conventions sociales. Ses allures

excentriques lassèrent enfin la tolérance de ses intimes et, en

personnages ayant une situation à garder devant le monde, ils

risquèrent quelques observations. Un jour, ils l'avaient rencontré

en compagnie d'une couple de drilles assurément fort pittoresques,

rôdeurs de quai, mauvais journaliers, modelés et nippés à souhait,

mais d'une originalité par trop outrée, à qui, pourtant, de la

meilleure foi du monde, il se flattait de les présenter. S'étant

dérobés en toute hâte à cette compromettante accointance, ils

furent taxés durement de philistinisme.

Cette fois Bergmans riposta sèchement. Paridael leur en demandait

trop, à la longue! La plaisanterie tournait à l'aigre.

S'intéresser au peuple qui travaille et qui souffre: rien de plus

équitable. Mais se passionner pour les sacripants, frayer avec les

irréguliers et la racaille, c'était se conduire en excentrique,

pour ne pas dire plus! Puis s'adoucissant, Bergmans tenta de

montrer au dévoyé l'abîme vers lequel il glissait; il lui reprocha

son désoeuvrement, sa vie à part, ses chimères, s'offrit même de

le placer chez Daelmans-Deynze[16].

Paridael refusa net. La plus légère dépendance, le moindre

contrôle lui répugnaient comme une chaîne.

Quelquefois, sensible à une parole émue il promettait de se

ranger; il ferait un effort et se contenterait de l'existence

commune aux gens rassis ou du moins plus posés; mais ces sages

résolutions l'abandonnaient au premier froissement que lui

causaient la platitude et la méconnaissance bourgeoises.

Les pronostics du cousin Dobouziez pesaient sur lui comme une

malédiction; cet homme positif et clairvoyant avait scruté

l'avenir de ce parent exceptionnel.

Laurent en arrivait à se souhaiter irresponsable, à envier les

internés criminels ou fous, que ne ronge plus le souci du pain

quotidien et de la lutte pour l'existence. Sa bonté évangélique,

une bonté hystérique comme celle des franciscains d'Assise,

s'effrénait et le poussait aux dernières conséquences du

panthéisme. Fataliste, il se croyait prédestiné; sans ressort,

sans foi, sans but, il souhaitait mourir et se replonger dans le

grand tout, comme une pièce ratée que le fondeur remet au creuset.

Après l'éparpillement de ses atomes et la diffusion de ses

éléments, l'éternel chimiste les combinerait une autre fois avec

plus de profit pour la création.

La visite que Laurent fit, au plus fort de cette crise, à une

maison pénitentiaire, exaspéra ces délétères nostalgies:

«Des malades, des inconscients, des malheureux!» plaidait-il, au

retour de cette excursion, devant le tribun, le peintre et le

musicien. «Les bayeurs, les effarés, les éblouis, les éperdus, aux

grands yeux visionnaires qui ne comprennent rien au monde et à la

vie, au Code et à la morale, -- des faibles, des pas-de-chance,

moutons toujours tondus, instruments passifs, dupes qui

coudoyèrent toutes les scélératesses et demeurèrent candides comme

des enfants; débonnaires qui ne tueraient pas une mouche quoique

des escarpes les aient associés à leurs entreprises; viciés, mais

non vicieux, souffre-douleur autant que souffre-plaisir...[17]

-- Parlerais-tu pour toi? interrompit Marbol.

-- Un artiste, toi! fulmina Paridael sans répondre à cette pointe.

Qu'as-tu souffert pour ton art, que lui as-tu sacrifié? C'est là-

bas que j'en ai rencontré un, d'artiste! Et un vrai, et un sincère

va!... Après m'avoir promené d'atelier en atelier, le directeur me

fit entrer dans une forge modèle. Figurez-vous une triple rangée

d'enclumes, autant de soufflets rythmant à leur haleine éolienne

la danse rouge des flammes; une centaine d'hommes, le poitrail et

le ventre protégés par le tablier de cuir raide comme une armure,

pileux, hirsutes, noircis, formidables, leurs bras nus aux muscles

saillants battant allègrement du marteau; un tonnerre et une

température de cratère en éruption; une affolante dissolution de

limaille dans la sueur humaine; des éclairs de coupelle alternant

avec des girandes de feu; et, s'éclaboussant d'étincelles, des

torses comparables à celui du Vatican.

À part ses dimensions énormes et son appareil plus nombreux, rien

ne distinguait cependant cette forge de celles que nous avons

rencontrées; les forgerons robustes et magnifiques ressemblaient à

tous les forgerons du monde. L'activité, la fièvre, l'émulation

régnant dans ce hall immense étaient ni plus ni moins édifiantes

que celles d'un atelier de travailleurs libres, et on eût

stupéfait maint criminaliste, versé dans la science de Gall et de

Lavater, en lui révélant les tares et les incompatibilités de ces

athlètes de mine surhumaine.

En passant entre les files d'enclumes, un des frappeurs surtout me

conquit par ses dehors: c'était un gaillard chenu, bien découplé,

d'une physionomie douce et pensive, d'au plus trente ans. Le

directeur m'avait montré dans ses salons d'admirables objets en

fer battu rappelant ou plutôt perpétuant les exquises ferronneries

du Moyen-Âge et de la Renaissance.

«Voici me dit-il, l'auteur de ces morceaux!» et au marteleur qui

ne cessait de corroyer le métal en ignition: «Karel, ce Monsieur a

bien voulu trouver quelque mérite à vos menus ouvrages. -- Non pas

quelque mérite, mais le plus grand mérite! rectifiai-je avec

empressement. Ces grillages de fenêtre, ce foyer, ces torchères,

cette rampe d'escalier sont tout bonnement superbes, et je vous en

félicite de grand coeur!» À l'accent convaincu, à l'expression

catégorique de mes louanges, le visage sérieux du colon s'illumina

d'un pâle sourire, ses prunelles orageuses irradièrent; il me

remercia d'une voix douce et pénétrée, mais sourire, intonations

et regards étaient tellement poignants que si j'avais insisté, et

pressé sur la même fibre, l'expression de la gratitude du pauvre

diable se fût résolue, sans doute, dans les larmes et les

sanglots. Du coup, je me sentis encore plus bouleversé que lui et

après avoir touché furtivement sa main calleuse, je m'éloignai

rapidement, la gorge serrée et un brouillard devant les yeux.

«Figurez-vous, me dit mon pilote, lorsque nous fûmes sortis et

tandis que je me détournais pour lui cacher mon trouble, que

j'avais très avantageusement placé ce gaillard-là chez le maréchal

du village. Il gagnait un honnête salaire et son baes le traitait

avec force ménagements. D'ailleurs, j'avais pu recommander le

sujet en toute confiance. Il avait fallu des afflictions infinies,

la mort des siens, foudroyés pendant la dernière épidémie de

typhus, pour le réduire au désespoir, à l'ivrognerie, à la misère

et le faire échouer au seuil du Dépôt. Je me flattais de l'avoir

réconcilié avec la vie et avec la société. Eh bien, ne s'est-il

pas avisé de quitter brusquement ses patrons et de venir sonner à

notre porte. Amené devant moi, il m'a supplié de le reprendre.

Vous ne devineriez jamais sous quel prétexte? Cet original

trouvait en dessous de sa dignité de louer ses bras à un forgeron

de village qui les employait à des travaux grossiers et il

s'estimait beaucoup plus heureux de s'appliquer comme

réclusionnaire, au Dépôt, parmi des rafalés, à des ouvrages de

choix, à des travaux d'art du genre de ceux qu'on entreprend ici.

Naturellement, je refusai de me prêter à cette singulière

fantaisie et croyant lui avoir démontré l'absurdité de sa

préférence, je l'éconduisis en lui promettant de lui chercher un

atelier plus digne de son talent. Il n'objecta rien à mes raisons,

sembla se soumettre, mais il me dit au revoir d'un ton

sarcastique, tout à fait contraire à sa nature. Deux mois après

cette entrevue, il me revenait mais, cette fois, escorté par les

gendarmes, avec la fourgonnée quotidienne de canapsas que nous

adresse l'autorité judiciaire; il se faisait admettre non plus par

faveur, mais de droit, bel et bien nanti, en manière de lettre

d'introduction, d'une patente d'incorrigible pied-poudreux. Et

lorsqu'il a eu purgé sa peine, pour lui épargner des récidives,

j'ai consenti à le garder. Seulement ne répétez pas cette

histoire, car, si elle arrivait aux oreilles du ministre, ma

complaisance serait peut-être sévèrement jugée. Et pourtant ma

conscience m'approuve! Le moyen d'en agir autrement avec ce diable

d'aristocrate?» Le croirez-vous, loin de le blâmer, je félicitai

sincèrement ce fonctionnaire compréhensif et lui sus gré de ses

bontés pour un des seuls complets artistes, un des vrais

aristocrates, -- c'était le mot -- que j'eusse rencontrés... Oh!

rassieds-toi Marbol, et toi aussi Bergmans, je n'ai pas fini...

Notre promenade s'acheva dans un mutisme lourd de pensées. Je me

reprochais ma pusillanimité à l'égard de celui qui était resté

dans la forge. J'aurais dû sauter au cou de cette victime des

maldonnes sociales et lui crier: «Moi je te comprends, orgueilleux

misérable! Combien ton apparente partialité est plausible! Je

partage ta prédilection pour cet asile où tu te livres sans

entrave à la fantaisie créatrice, où celui qui te paie ne met pas

aux prises ta conscience et ton intérêt. Combien d'artistes ne

t'arrivent pas à la cheville! Puis, mon brave, je te devine un

caractère trop impressionnable pour qu'il te fût possible de te

rapatrier avec la géométrique humanité. Une première défaillance

te mettait au ban des mortels ostensiblement vertueux. Un faux pas

t'aliénait à jamais ces austères équilibristes. Tu préfères à

cette société hypocrite et rectiligne tes pairs étranges, tes

compagnons de bagne. Tu vis sans mortification, tu produis à ta

guise! Ce pain que tu manges, aucun compétiteur ne te l'arrachera;

encore moins le voles-tu à ton frère dans la détresse. Plus de

lutte pour l'existence, cette lutte qui finit par déteindre sur

l'artiste. Pas de marchand, pas de parades, pas de public. Autour

de toi de pauvres êtres qui, sans mieux comprendre nécessairement

ton oeuvre que les connaisseurs patentés, excusent et respectent

ton art, ton vice, ton vice rare parce que tu ne songes pas non

plus à leur faire un grief de leur subversive originalité». Après

cette apologie du rafalé et de l'insoumis, une terrible discussion

s'engagea entre Laurent et ses compagnons, quoique ceux-ci eussent

tout fait pour rompre les chiens. Ces scènes se renouvelèrent,

arrachant chaque fois un lambeau à l'ancienne intimité, et Laurent

finit par ne plus voir ses féaux d'autrefois.

Il se replongea plus avant dans les quartiers extrêmes illustrés

par les amours du garde-barrière; pratiqua les repaires de la

limite urbaine, les coupe-gorge du Pothoek et du Doelhof, les

ruelles obliques du Moulin-de-Pierre et du Zurenborg, dont la vue

lui pénétrait le coeur, lorsqu'il était enfant, et lui inspirait

une curiosité mêlée d'angoisse et une pitié malsaine, cette zone

excentrique, à l'est de la ville, véritable vestibule des Dépôts,

salles d'attente des Maisons centrales, grouillantes maladreries

morales.

Il battit aussi l'immense région des Bassins, commençant devant

l'ancien Palais des Hanséates, dégarni de son campanile et de

l'aigle impériale, et présentant une succession ininterrompue de

réservoirs quadrangulaires, énormes et solides comme ces arènes

inondées servant aux naumachies des Césars. Cependant les navires

y affluaient en masses si compactes que, plus d'une fois, Paridael

traversa ces docks, à pied sec, comme sur un pont de bateaux. Sans

trêve on en creusait d'autres plus profonds et plus vastes encore.

À peine inaugurés, ils se trouvaient insuffisants pour les flottes

marchandes qui s'y rencontraient des cinq parties du monde, et,

derechef, la métropole, glorieuse Messaline du négoce, insatiable

et inassouvie, s'élargissait les flancs pour mieux recevoir ces

arches d'abondance et, toujours stimulée, luttait d'expansion et

de vigueur avec ses copieux tributaires[18].

Et sans cesse une armée de terrassiers du Polder s'évertuait à

creuser, pour la reine de l'Escaut, un lit à la taille de ses

amants.

Mais si elles étaient exigeantes, du moins ces amours étaient

fécondes.

Le long des quais, alentour de chaque bassin, se déployait un

appareil de grues et de chèvres actionnées par les forces de l'eau

et de la vapeur et desservies par des théories de débardeurs

herculéens. Inquiétantes à l'égal des engins de balistique et de

ces machines de siège, inventées autrefois par Giambelli,

l'Archimède anversois, pour couler et fracasser les galions de

Farnèse, leur bras démesuré brandi comme une menace perpétuelle

vers le ciel, elles n'arrachaient plus les navires à leur élément,

mais après avoir plongé, comme un poing armé du forceps, leurs

crocs d'acier au tréfonds des cales, elles en guindaient, sans

trop grincer des chaînes et des dents, les cargaisons recélées

dans ces entrailles éternellement en gésine.

Communiquant avec les docks et avec la rade par de puissantes

écluses pourvues de passerelles et de ponts tournants s'alignaient

les cales sèches, ainsi qu'un hôpital attenant à une maternité. Là

se ravitaillaient les vaisseaux malades ou blessés. Une nuée

d'opérateurs, calfats, peintres, étoupeurs, entreprenaient la

carène avariée, l'écorchaient, l'adoubaient, la blindaient, la

suiffaient, la peignaient à neuf; et la rumeur des percussions,

des maillets et des pics, couvrait les giries des cabestans, le

sifflet des sirènes et le fracas du portage.

Puis, après l'hôpital, la fourrière, la morgue. Des champs

incultes où des carcasses de navires, couchées sur le flanc,

lézardées, rongées de varech, lépreuses, la mine d'incurables, de

baleines échouées, attendaient qu'on les déchirât ou achevaient de

pourrir comme une charogne parmi les détritus et les menues

épaves. La Gina ne serait-elle pas venue échouer en cet endroit?

Parfois Laurent tentait de reconnaître ces planches de rebut.

Puis il poursuivait encore. Il tournait les entrepôts de matières

inflammables. Des magasins de pétrole et de naphte s'immergeaient

comme des îlots dans des bas-fonds marécageux. Ici s'arrêtait,

pour le quart d'heure, l'industrie de la grande ville. Barrant

l'entrée de la campagne, vers Austruweel, régnaient les glacis de

la vieille citadelle du Nord, forteresse de rebut, boulevard

encombrant et démodé, épouvantail déchu, poulailler chétif dont la

ville utilitaire venait d'obtenir la cession et qu'elle

s'empresserait de saper pour la convertir, comme ses autres

annexions, en darses, en docks, en hangars, en cales sèches. Ah!

que ne pouvait-elle en agir de même avec tous ces retranchements

et ces remparts dont on s'obstinait à l'entourer! Car la cité,

essentiellement marchande, subit à contre-coeur son rôle de place

forte, quoiqu'elle y ait été prédestinée dès l'origine, par ce

burg romain, son berceau, dont on voit encore aujourd'hui les

vestiges et d'où la poésie spoliée et travestie guette son

chevalier, comme, aux premiers jours, Elsa de Brabant, marquise

d'Anvers, conjurait l'apparition de Lohengrin, son vicaire, dans

le sillage éblouissant du cygne fatidique.

Gardant au coeur un dernier scrupule filial, au lieu d'abattre le

vénérable donjon, Anvers se contente de le bafouer en le flanquant

de deux promenoirs aussi mesquins que des praticables d'opéra-

comique.

Mais elle n'userait même pas de ces contestables égards envers les

bastilles plus récentes.

Elle maudit comme une détestable servitude l'enceinte de

fortifications que ses princes ne consentent à démolir de siècle

en siècle que pour les transporter plus loin et les rendre

inexpugnables.

La Pucelle d'Anvers, plus hautaine que belliqueuse, foulerait

volontiers aux pieds la couronne crénelée dont on la coiffa de

force.

L'histoire ne laisse pas de justifier la répugnance de la

métropole pour cette toilette guerrière. Au lieu de la préserver,

ces murailles et ces remparts attirèrent de tout temps sur elle

les pires fléaux. Assiégée durant des mois, bombardée, puis

forcée, envahie, pillée, saccagée, mise à feu et à sang, dévastée

de fond en comble par les soldatesques étrangères, notamment lors

de cette Furie espagnole, si bien nommée, elle faillit ne plus en

réchapper, ne jamais se relever de ses cendres et disparaître avec

sa fortune. Mais grâce à son fidèle Escaut, qui lui tient lieu à

la fois de Pactole et de Jouvence, elle renaît chaque fois plus

belle, plus désirable et recouvre même au décuple sa prospérité

ravie. À mesure pourtant qu'elle s'enrichit, elle devient

hargneuse et égoïste. Pressentirait-elle de nouveaux sinistres?

Elle étale un luxe si insolent et tant de misères l'environnent!

Et plus son commerce fleurit, plus s'invétère sa haine contre ces

fortifications néfastes, qui contrarient non seulement son essor,

mais la désignent, en cas de guerre, pour théâtre des luttes

désespérées et des effondrements suprêmes.

Continuellement les remparts chargés de canons, les casernes

bourrées de soldats, évoquent le spectre de la ruine et de la

mort, à ces Crésus aussi arrogants que poltrons. Et la ville en

arrive à envelopper dans la même animadversion les bastions qui

l'étranglent et la garnison oisive et parasite qui semble insulter

à son activité et dont elle conteste jusqu'au courage patriotique.

Ainsi Carthage exécra jadis ses mercenaires.

La manière dont se recrute l'armée ne contribue pas à la relever

aux yeux de ces oligarques. Elle ne se compose, en majeure partie,

que de pauvres diables ou de vauriens; de conscrits ou de

volontaires avec prime. Or les millionnaires, élevés dans le culte

de l'argent, n'établissent guère de différence entre un indigent

et un vagabond. L'armée tient à bon droit la garnison d'Anvers

pour la plus inhospitalière. Les troupiers relégués dans ce milieu

antipathique présentent bientôt une physionomie entreprise et

contrainte. À la rue, instinctivement, ils s'effacent et cèdent le

haut du pavé au bourgeois. Ils portent non pas l'uniforme du

guerrier, mais la livrée du paria. Au lieu de représenter une

armée, d'émaner du patriotisme d'un peuple, d'incarner le meilleur

de son sang et de sa jeunesse, ils ont conscience de leur rôle de

mortes-payes.

Les Anversois confondent ces soldats du pays neutre avec les

indigents secourus par la bienfaisance publique, avec les

pensionnaires des orphelinats et des hospices[19].

Et, par une étrange anomalie, le préjugé du bourgeois d'Anvers

contre le soldat, aveugle les gens du peuple, ceux-là même qui

risquent de devoir servir ou qui ont servi, les pères dont les

garçons étaient ou deviendront soldats.

Il ne s'agit plus d'une haine de castes, mais d'une véritable

incompatibilité de moeurs, d'une rancune historique dont

l'Anversois hérite comme d'une tradition inhérente à l'air qu'il

respire et au lait qu'il a tété.

Dans les guinguettes, les ouvrières refusent souvent de danser

avec les soldats. Ailleurs, aux yeux des belles, la tenue revêt le

galant d'une crânerie irrésistible; ici elle tare le cavalier le

plus fringant. Lorsqu'ils se sentent en nombre, les soldats

rebutés ne digèrent pas l'affront, mais piqués au vif, élèvent la

voix, prennent l'offensive, mettent le bal sens dessus dessous,

tirent le bancal ou la latte, et se vengent du mépris de leurs

donzelles sur les gindres et les garçons bouchers. Presque chaque

semaine des bagarres éclatent entre pékins et soldats; surtout

dans ces tènements obliques, avoisinant les casernes de Berchem et

de Borgerhout. Cette inimitié entre le civil et le militaire sévit

même hors de l'enceinte fortifiée, dans la campagne des environs

d'Anvers. Malheur au traînard qui regagne seul, le soir, un des

forts avancés. Les ruraux apostés tombent sur lui, le criblent de

coups, l'assomment, le traînent sur le pavé. Ces guets-apens

appellent de terribles représailles. À la suivante sortie les

frères d'armes de la victime descendent en force dans le village

et s'ils ne parviennent pas à mettre la main sur les coupables,

envahissent le premier cabaret venu, brisent le mobilier, cassent

les verres, défoncent le tonneau, écharpent les buveurs, abusent

des femmes. Il arrive que des rues entières de Berchem sont

livrées aux excès de cette soudrille. À leur approche, les

habitants se claquemurent. Ivres de rage et d'alcool, les forcenés

enfoncent leurs sabres à travers portes et volets et ne laissent

plus vitre entière dans les châssis.

Le lendemain le colonel aura beau consigner le régiment dans ses

casernes et interdire ensuite à ses hommes de hanter les

estaminets de la région, après ces camisades la haine continue de

couver, latente et sourde, et à la première rencontre éclatent de

nouvelles et meurtrières conflagrations.

Naturellement Laurent prenait, dans la plupart des cas, le parti

des soldats, poussés à bout, contre leurs antagonistes, les

farauds et les tape-dur du Moulin de pierre.

Il se conciliait surtout les nouveaux venus, les novices, les plus

dépaysées et les plus rebutées des recrues. Car celles-ci

subissaient non seulement les avanies des bourgeois, mais

servaient encore de bardot aux anciens du régiment. Souffre-

douleurs d'autres souffre-douleurs, c'étaient pour la plupart des

terriens poupards et massifs littéralement déracinés de leurs

villages campinois.

Laurent suivait les pauvres claudes dès ces grises après-midi de

tirage au sort et de conseil de milice, où, crottés jusqu'aux

reins, ils gambillaient et beuglaient par la brume et la fange des

rues, la casquette renouée de papillotes et de rubans de feu,

l'air fallacieusement faraud d'aumailles primées aux comices

agricoles, les yeux humides et perdus, bras dessus bras dessous,

outrageusement éméchés, battant de désordonnés «en avant deux» de

quadrilles. Ce spectacle lui retournait l'âme.

Puis il se représentait ces fanfarons d'allégresse, les premiers

jours, à la caserne: Des instructeurs choisis parmi les plus

braques, souvent parmi des remplaçants, injuriaient, brusquaient,

molestaient ces patauds abalourdis au point de ne plus distinguer

leur droite de leur gauche, de ne plus articuler leur nom ou celui

de leur paroisse. Et les brimades atroces et dégoûtantes dans les

chambrées! Puis, les trôleries, à vau-de-rue, dans leur uniforme

neuf; par coteries de pays; frileusement rapprochés comme des

poussins de la même couvée; les haltes béates devant les étalages

et les tréteaux, leur marche dodelinante, leurs enjambées et leurs

déhanchements rustauds, leur mine vaguement inquiète et suppliante

de chien perdu; le puéril travestissement guerrier s'adaptant mal

à ces rudes manieurs d'outils et soulignant le contraste entre

leur membrure terrible et leurs ronds et placides visages.

Peut-être, samaritain renforcé, Laurent préférait-il encore au

troupier soumis et passif, les déserteurs, les réfractaires, et

jusqu'aux dégradés mis au ban de l'armée et affligés de la

cartouche jaune.

En commémoration de la poignante énigme posée entre Beveren et

Calloo, il hébergea et recéla durant plus d'une semaine, le temps

de dépister les gendarmes et de lui recueillir le viatique

nécessaire pour passer à l'étranger, un évadé de la correction, un

pauvre diable de disciplinaire, conscrit inoffensif et ahuri,

condamné, pour une vétille, à croupir, jeune et brave comme il

était, dans les caponnières d'un fort marécageux et à se tordre

sous l'arbitraire d'un officier en disgrâce. À l'heure de la

corvée, le pionnier avait chaviré la brouette, jeté loin la pioche

et pris la fuite sous les yeux du piquet de garde qui le couchait

en joue. Il avoua même à Laurent qu'il comptait moins regagner la

liberté que recevoir le coup de grâce. Et comme tous ces fusils

partirent sans le toucher, le débonnaire crut toujours que la

maladresse des sentinelles, de ses frères les paysans, avait été

de la miséricorde.

La nouvelle Carthage · 第 30 / 35 题