II. LES ÉMIGRANTS

Béjard, Saint-Fardier et Vera-Pinto avaient bien choisi leur

moment pour faire le trafic de la viande blanche, de l'ivoire

comme disait De Zater. Il y avait gros à gagner par ce vilain

commerce. C'était dans leurs étroits bureaux un défilé, une

procession continuelle. Saint-Fardier trônait, et faisait marcher

à la baguette ces hordes, ces tribus de pauvres diables. C'était

lui qui envoyait les recruteurs battre et drainer le pays.

Originaire de l'Irlande, l'émigration gagna la Russie,

l'Allemagne, puis le Nord de la France. Des milliers d'étrangers

s'étaient déjà expatriés, avant que cette fièvre se fût inoculée

aux Belges. D'abord la contagion se mit parmi les ouvriers du

Borinage et du pays de Charleroi, houilleurs que leur dur et

servile travail souterrain empêche à peine de mourir, cyclopes

déchus, placés entre l'intolérance des meneurs et la dureté des

capitalistes, énervés par le chômage et les grèves, et, lorsque le

grisou les épargne, achevés par les balles des soldats.

Et, après avoir dépeuplé la Wallonie, la rage de l'expatriation

ébranla les Flandres. Tisserands et filateurs gantois, les poumons

obstrués par le ploc, plièrent bagage et passèrent en Amérique

comme, il y a des siècles, leurs ancêtres s'étaient transportés en

Angleterre.

Enfin, l'impulsion se communiqua au pays d'Anvers.

Longtemps les dockers, peinant au rivage même, d'où s'éloignaient,

parqués comme des ouailles, de pleines cargaisons de proscrits,

résistèrent à l'entraînement général. Méfiants, sceptiques, ils ne

se souciaient point d'engraisser, de leurs carcasses, les terres

d'où nous viennent les guanos fameux, après avoir cédé leur

dernier liard aux agences d'émigration, qu'ils voyaient prospérer

et gonfler autour d'eux, comme des sangsues gorgées du sang des

vieux locatis.

Auparavant, le départ d'un paysan ou d'un ouvrier stupéfiait tout

le quartier ou toute la paroisse. On le considérait comme un coup

de tête, une apostasie, l'acte d'un être dénaturé. Il n'y avait,

de loin en loin, que les mauvais journaliers, les valets de ferme

renvoyés de partout, la racaille, qui, ne sachant plus à quels

baes louer leurs bras, finissaient, sous l'influence d'une

dernière ribote, par se vendre au racoleur de volontaires pour

l'armée des Indes hollandaises.

Mais voilà que l'expatriation entrait dans les moeurs des bons

sujets. Par centaines, urbains et ruraux, des bords de l'Escaut ou

des dunes ou des garigues de la Campine, terrassiers du Polder,

lieurs de balais de la Bruyère, fuyaient le pays comme pourchassés

par les flots d'une inondation occulte.

L'inquiétude du toit familier, le doute de la bonté patriale, une

impatience de nomades, un instinctif besoin de déplacement,

pénétraient et rongeaient les écarts lointains.

Les mêmes pionniers qui n'auraient jamais, au grand jamais,

consenti à échanger leur servage aussi ingrat, aussi pénible qu'il

fût, contre une lucrative besogne dans la cité, subissaient du

jour au lendemain le vertige de l'exode et s'expatriaient en

masse.

Combien pourtant, de ces terriens invétérés, leurs entrailles

presque jumelles de la dure, plus dure chez eux que partout

ailleurs, subissant avec une volupté de fanatique les réactions

sournoises du climat et de l'atmosphère, leurs soubassements

charnus adhérant aux labours fauves comme leurs grègues, avaient

souffert autrefois d'âpre nostalgie, lorsque la conscription les

transplantait brutalement au milieu du brouhaha et du tourbillon

urbain, les dépouillait de leur trousse de laboureur pour leur

faire endosser la livrée du milicien et les détenait dans ses

casernes putrides, loin des balsamiques landes natales, ou les

jetait à certains jours, mornes, ahuris, sur le pavé semé

d'embûches! Quelle détresse, quelles aspirations vers le misérable

là-bas! Que d'heures à ruminer des riens de souvenirs!

Ah! les retours furtifs du soldat au pays; les minutes exactement

supputées, la route brûlée comme par un fugitif.

Le congé d'un jour, la courte sortie utilisée pour passer une

heure, rien qu'une heure, au foyer natal, les apparitions

inopinées, en nage, pantelant, essoufflé comme un batteur

d'estrade qui aurait fait un mauvais coup; seulement le temps

d'aller et de repartir, de toucher pied au terroir de ses

exclusives délices, d'embrasser les anciens et la promise, de

respirer l'odeur des brûlis dans l'émolliente humidité du

crépuscule!

Et, à présent, ces mêmes rustauds endurcis se voyant acculés dans

une alternative sinistre, consentent, remplis d'une poignante et

farouche résolution, à se laisser amputer de leur patrie!

Longtemps leurs âmes féales ont résisté. Tant qu'ils parvinrent à

partager, entre les leurs, la croûte de pain noir et l'écuellée de

pommes de terre, ils se sont roidis, le ventre serré, butés dans

leur attachement au pays, comme les chrétiens dans leur foi; mais,

du jour où les femmes, les petits mêmes n'eurent plus rien à se

mettre sous la dent, oh! leur sombre héroïsme a fléchi, et un

matin ils se sont décidés à l'exil, comme on se résigne au

suicide.

C'en est fait. La maisonnée vide le chaume patrimonial; son chef

renonce aux terres affermées, vend le bétail, les chevaux, les

attelages, les instruments de culture!...

La défaite des plus tenaces partisans du terroir, des meilleurs,

parmi les blousiers, ébranle, affole le reste de la population; la

panique se propage de clocher en clocher.

Des fermiers qui auraient pu tenir bon quelques années encore et

résister à la crise, prennent peur, emboîtent le pas à leurs

valets et aux meurt-de-faim. Ils se sont rappelés tant de leurs

voisins et des plus argenteux, qui avaient toujours espéré, qui

s'étaient évertués contre les épreuves redoublées, contre la

chronique détresse, jusqu'à ce que l'insuffisance des récoltes,

encore aggravée par la concurrence des greniers transatlantiques,

les eût réduits sur leurs vieux jours, à prendre, service dans la

ferme même où ils avaient commandé.

Les prévoyants emportaient leur outillage et leurs bêtes de

labour. Ils allaient bravement à ces pays fertiles, à ces terres

promises, à ces eldorados, à ces contrées de cocagne, mystérieux

royaumes de quelque prêtre Jean, Amériques croulantes de blés et

de fruits, dont les produits, bétail gras, viandes savoureuses,

blés prolifiques, inondaient, par delà les océans, les marchés de

l'Europe, confondaient et submergeaient la faune et la flore

dérisoires arrachées à nos pâturages et à nos guérets épuisés.

Non, plutôt que d'attendre le coup de grâce, colons de l'Europe

caduque passeraient au continent pléthorique.

Et, pour achever la déroute et transformer en nomades ces ruraux

réputés indéracinables, des embaucheurs à la langue bien pendue,

adroits et insinuants, se rendaient de bourgade en bourgade,

visitaient les cabarets aux jours de vente et d'assemblées et

profitaient de la prostration et du déboire dès pauvres gars les

soirs de dimanche, les lendemains de kermesses pour effréner leurs

cervelles dans de troublants mirages de prospérité. Afin de mieux

écouter le tentateur, au mielleux bagout, à la clinquante loquèle,

les vachers en garouage, les faneurs calleux et poupards, bouche

bée, regards extatiques, laissaient s'éteindre leur pipe de terre.

Le fluide de la merveillosité traversait leur derme hâlé et

luisant, chatouillait jusqu'aux moelles leurs fibres ingénues,

stupéfiait leur sens matois, et les tenait haletants, suspendus

aux lèvres du drôle d'où partaient en feu d'artifice, des

descriptions plus éblouissantes, plus enluminées que les chromos

de la balle du mercier et le paravent du marchand de complaintes.

Une nuée de ces maquignons recrutés parmi des procureurs de bas

étage s'était abattue sur le pays comme des chacals sur un champ

de bataille. Ils avaient des allures louches, des façons

familières, des dégingandements de mauvais camelots qui' eussent

dû mettre en défiance des âmes moins simples.

Ainsi, ils examinaient les manouvriers de fière mine, les

inspectaient des pieds jusqu'à là tête avec une persistance

presque gênante, allant même jusqu'à leur passer la main sur les

bras et les cuisses, les palpant, les attouchant, les éprouvant

comme on fait au bétail et à la volaille, les jours de marché;

leur prenant le menton comme s'il s'agissait de vérifier l'âge en

bouche d'un poulain; encore un peu ils auraient invité ces simples

à se déshabiller pour les ausculter et les visiter plus à l'aise.

Sur les marchés de bois d'ébène les négriers ne se comportent pas

autrement avec les noirs. Ils manoeuvraient surtout autour des

jeunes gens vigoureux, captaient leur confiance, gouailleurs,

paternes, plaisantins comme des chirurgiens militaires présidant

au conseil de révision.

Ces embaucheurs, transfuges des campagnes ou efflanqués de

barrière, rompus aux besognes malpropres, s'entendent à allumer

les convoitises dans ces coeurs primitifs, mais complexes;

attisent ce vague besoin de jouissance qui dort au fond des

brutes; amorcent ces illettrés, les chauffent, les malaxent au

moral comme au physique.

Circonvenus, ravis comme dans un rêve, nos rustauds hument le

mielleux discours, se prêtent aux insidieuses caresses; jamais on

ne leur en a tant dit, jamais témoignages aussi flatteurs ne les

ont réhaussés à leurs propres yeux, les patauds! Imprégnés de

tiédeur, ils se laissent faire, deviennent la chose lige de leurs

magnétiseurs et ne bougent plus de peur que cette douceur, ce long

énervement ne cessent! Et tout à l'heure, le recruteur n'aura qu'à

tirer son filet pour y tenir la copieuse et florissante recrue.

Ah! ils ne sont pas dégoûtés, les entrepreneurs d'émigration!

Après avoir opéré dans le reste de l'Europe et drainé des races

prolifiques, mais dégénérées, voici qu'ils jettent leur dévolu sur

le meilleur sang des Flandres, sur de solides et fermes gaillards,

patients et laborieux comme leurs chevaux. «Il nous faut cent

mille Belges et nous les aurons dans six mois!» ont déclaré

Béjard, Saint-Fardier et Véra-Pinto. Et leurs racoleurs à gages de

se mettre à l'oeuvre. Hardi, les imposteurs! À la curée, les

vampires! La commission vaut la peine qu'on se dérange. C'est

quinze à vingt francs, suivant sa qualité, pour chaque tête de

Flamand livrée à l'expéditeur de viande humaine.

Mais ils se gardent bien d'avouer leurs profits, les rabatteurs et

les traqueurs subalternes. À les entendre, ce sont les plus

désintéressés des apôtres, de purs philanthropes, particulièrement

dévoués aux campagnards.

Les boniments ruissellent d'or et de soleil. Les courtiers en

mensonges promènent leurs écoutants par les possessions promises;

des jardins paradisiaques et des palais de féerie. L'ardeur et la

lumière des tropiques embrasent et illuminent tout à coup les

horizons mélancoliques de ces visionnaires: un écran magique dans

une chambre obscure. Les blés mûrs couronnés d'épis aussi gros que

leurs tignasses blondes, lèvent leurs gerbes à hauteur des toits;

les arbres ploient sous des citrouilles qui sont des pommes. Ces

sablons rapportent du tabac; des ruisseaux de lait irriguent les

novales; des potagers montent doucement vers le ciel plus bleu que

la robe des congréganistes, filles de Marie; et cette pourpre

subitement avivée et scintillante qui drape, à perte de vue, les

flancs de ces coteaux infinis, n'est plus, celle de vos bruyères,

ô mes épais buveurs de bière, mais celles de vos vignobles, ô

futurs broyeurs de raisins.

Parfois le charmeur s'interrompt, autant pour reprendre haleine

que pour donner aux simples, qu'il accable de ses promesses, le

temps de savourer et de humer ces évocations parfumées.

Il vante ensuite la bonté de la température, la clémence du

climat, l'éternel sourire des saisons, et aucun hiver, aucun

ouragan pour déconcerter les prévisions du cultivateur et pour

confondre ses récoltes.

Là, le travail est un délassement; pas de propriétaire, pas de

maître, pas de soucis; ni servitude, ni même de redevance.

Tour à tour badin et attendri, l'imposteur enivre absolument son

auditoire. À la pompe d'un descriptif forain, aux hyperboles d'un

dentiste, le suppôt des marchands d'âmes mêle des lazzis de

carrefour; il saupoudre son éloquence des grosses épices du luron

en sabots; il flatte les faiblesses, émoustille la sensualité

brutale, appâte la gloutonnerie charnelle de ces amoureux sans

vergogne, leur fait entrevoir des proies complaisantes, des

victimes très pitoyables à leur afflux de sève, à leurs

dégorgements d'humeur, à leurs frénésies, exaspérées par des

continences prolongées et des effusions contrariées. Les maroufles

s'affriolent, la gorge sèche, ou se trémoussent, aux images

croustilleuses, harcelés, déniaisés par le vice subtil et piquant

de ce drôle, de ce ribaud pervers et squammeux comme les sirènes.

Enfin, pour frapper un dernier coup, l'entremetteur propose de

lire des lettres d'aventuriers qui ont fait fortune là-bas: Ah!

elles sont authentiques comme l'Évangile, ces épîtres! Vérifiez

plutôt, vous l'instituteur qui savez lire! Voyez les cachets et

les empreintes de l'enveloppe les noms de bureaux de poste

escales... Et ces timbres, ces «petites têtes» comme vous les

appelez, ne réfléchissent point les traits de notre roi «Liapol».

Lisez vous-même, hé! le maître d'école?... Vous voyez bien que je

neveux pas leur en faire accroire. Voici mes dires écrits noir sur

blanc!

Dans ces lettres les éloges fluent, grossiers, dictés d'Europe ou

élaborés dans les facendas des pourvoyeurs de là-bas. Le compérage

désabuserait des écoutants plus lettrés. «Oui, garçons, je repars

moi-même dans quelques jours... Voyons, qu'on se décide qui de

vous m'accompagne? Aussi vrai qu'il y a un Dieu, je ne

parviendrais plus à me réhabituer à notre pauvre petite Europe.

Et le drille facétieux les presse, les capte, les englue. Parfois,

pour mieux appuyer ses discours, il fait rouler, avec une feinte

négligence une poignée d'or sur la table poissée par les culs de

verres. Ce sont des monnaies étrangères, énormes. Là-bas on ne

paie qu'en or et en pièces grandes comme nos misérables cinq

francs en argent. Au tintement des piastres, les prunelles du

petit vacher lancent des flammes de conquistador: sa maritorne

commande à des centaines de servantes, ne vêt que des dentelles et

se vautre dans la couette.

Rentrés chez eux, les gars ruminent ces images, ils n'en dorment

pas ou les revoient en rêve. Les maris discutent sur l'oreiller

avec leurs ménagères; d'abord bougonnes et réfractaires, peu à peu

celles-ci se laissent convaincre et éblouir.

Aux champs devant le ciel maussade, au milieu du navrement de la

plaine, en éventrant la terre qui leur parait plus récalcitrante

que jamais, le mirage revient les hanter, et, lâches à la peine,

les coudes et le menton appuyés sur la paume de la houe, ou en

sifflant indolemment ses boeufs, le laboureur se remémore les pays

fabuleux et songe aux promesses de l'embaucheur.

Et cet or que l'allumeur manipulait! Un seul de ces disques jaunes

représente plus du triple des blancs écus, joints, bout à bout,

qu'il gagne chez son base...

Et voilà pourquoi, par ce matin de janvier, les flancs de la Gina

-- ce grand navire naguère si coquet, à présent radoubé plus d'une

fois et uniformément peint en noir comme un cercueil de pauvre --

devraient être élastiques pour loger toute la viande humaine qu'on

y enfourne, tous ces parias à qui des thaumaturges astucieux

évoquent, dans les brouillards plombés de l'Escaut,

l'éblouissement du lointain Pactole.

Cependant les deux camions de la Nation d'Amérique, réquisitionnés

par Jan Vingerhout, débouchent sur le quai. Pour lui faire

honneur, on y a attelé deux couples de ces chevaux de Furnes,

énormes palefrois d'épopée, de ces majestueux travailleurs à

l'allure lente et délibérée, dont le pas égal et solennel aurait

raison du trot d'un coursier. Jamais les fières bêtes n'avaient

charroyé d'aussi légères et d'aussi pitoyables marchandises; les

bagages s'amoncellent, mais ne pèsent pas lourd. À telle enseigne

que pour ne pas humilier les puissants chevaux, les émigrants

aussi ont pris place sur ces fardiers.

Parmi l'éboulement, le pêle-mêle des caisses blanches clouées,

ficelées à la diable, des sacs éventrés, des piètres trousseaux

noués dans des foulards •de cotonnade, se prélassent, des groupes

de jeunes émigrants de Lillo, Brasschaet, Santvliet, Pulderbosch

et Viersel.

Quelques-uns, fanfarons, pleins de jactance, riaient, fringuaient

et clamaient, interpellaient les curieux, semblaient exulter. En

réalité, ils s'efforçaient de se donner le change à eux-mêmes, de

se déprendre de leur idée fixe, bourrelante comme un remords.

Même, sous prétexte de réconforter leurs compagnons d'une

contenance moins faraude, d'allure, moins exubérante, ils leurs

allongeaient de grandes bourrades dans le dos. Au nombre de ces

villageois on en comptait un ou deux tout au plus dont cette joie

désordonnée et démonstrative fût sincère. Les autres s'étaient

montés le coup. Mais, puisque le sort en était jeté et qu'ils ne

pouvaient plus se raviser ou se dédire, à mesure que les fumées

des illusions se dissipaient et que la conscience patriale se

réveillait dans leur fressure, pour se donner du coeur ils

entonnaient force rasades d'alcool comme le jour du tirage au

sort.

Les yeux fous, les pommettes rouges, à la fois endimanchés et

débraillés, on les eût pris à première vue pour ces jeunes valets

et servantes qui, à la saint Pierre et Paul, se font trimbaler,

dès l'aube jusqu'au soir, dans des charrettes bâchées de feuillage

et de fleurs[8].

Mais la plupart étaient silencieux et apathiques, abîmés dans des

réflexions. Si, gagnés par la frénésie de leurs voisins, ils se

mettaient d'aventure à battre quelques entrechats et à graillonner

un refrain de kermesse, le «Nous irons au pays des roses», des

Rozenlands de la saint Pierre et Paul, ou «Nous arrivons de Tord-

le-Cou», des Gansrijders[9] du mardi gras, les notes s'étranglaient

bien vite dans leur gorge et ils retombaient dans leur méditation.

En avance sur la marche du navire il arrivait aussi que leur

pensée planât là-bas, par-dessus l'immensité des espaces voués aux

flots et aux nuages, vers les côtes lointaines où les attendaient

les patries nouvelles; ou bien leur esprit retournait en arrière

et les ramenait au village natal, quitté la veille, à l'ombre du

clocher d'ardoises dont la voix mélancolique ne les exhorterait

plus à la résignation! Ô ces cloches qui soulevaient autrefois les

guérilleros en sarreau contre les étrangers régicides [10] et qui

n'avaient pas de tocsin assez éloquent, à présent, pour refouler

l'invasion de la Faim! En souvenir, les transfuges déjà repentis

se transportaient sous le chaume de leur précaire héritage; parmi

les cultures péniblement assolées et gagnées après tant de luttes

sur les folles bruyères (adorables ennemies! tant maudites, mais

déjà tant regrettées); ou encore, au bord de ces venues et de ces

meers, où ils pochaient les grenouilles en gardant leurs vaches

maigres; ou bien autour des feux de scaddes[11], combattant de leur

arôme résineux la moiteur paludéenne des soirées d'octobre.

Ô le doux hameau où ils ne remettraient plus jamais les pieds, où

ils n'iraient même pas dormir leur dernier et meilleur somme en

terre deux fois sainte à côté des réfractaires d'autrefois!

Laurent lisait l'arrière-pensée de ces braillards. Sa compassion

pour les Tilbak s'étendait à leurs compagnons. Entre mille

épisodes poignants un surtout l'émut pour la vie et sembla

condenser la détresse et le navrement de ce prologue de l'exil.

Au moins une trentaine de ménages de Willeghem, bourgade de

l'extrême frontière septentrionale, s'étaient accordés pour

quitter ensemble leur misérable pays. Ceux-là n'avaient point pris

place sur les camions, mais, un peu après l'arrivée du gros des

émigrants flamands, ils se présentèrent en bon ordre, comme dans

un cortège de festival. Soucieux de faire bonne figure, de se

distinguer de la cohue, désirant qu'on dise après leur départ:

«Les plus crânes étaient ceux de Willeghem.»

Les jeunes hommes venaient d'abord, puis les femmes avec leurs

enfants, puis les jeunes filles et enfin les vieillards. Quelques

mères allaitaient encore leur dernier-né. Combien d'aïeules,

s'appuyant sur des béquilles et comptant sur un renouveau, sur une

mystérieuse jouvence, devaient s'éteindre en route, et, cousues

dans un sac lesté de sable, basculées sur une planche, se

verraient destinées à nourrir les poissons! Des hommes faits, en

nippes de terrassiers, vêtus de gros velours côtelé, avaient la

pioche et la houe sur l'épaule et le bissac et la gourde au flanc.

Des couvreurs et des briquetiers allaient appareiller pour des

pays où l'on ignore la tuile et la brique.

Une jeune fille, l'air d'une innocente, moufflarde et radieuse,

emportait un tarin dans une cage.

En tête marchait la fanfare du village, bannière déployée.

Fanfare et drapeau émigraient aussi. Les musiciens pouvaient

hardiment emporter leurs instruments et leur drapeau, car il ne

resterait personne à Willeghem pour faire encore partie de

l'orphéon.

Laurent avisa, marchant à côté du porte-drapeau, un ecclésiastique

à cheveux blancs, le prêtre de la bourgade. Malgré son grand âge,

le pasteur avait tenu à conduire ses paroissiens jusqu'à bord,

comme il les accompagnait jadis chaque année au pèlerinage de

Montaigu[12]. L'avaient-ils priée et conjurée, la bonne Vierge de

Montaigu, depuis des années que durait la crise! Pourquoi,

patronne de la Campine et du Hageland, restais-tu sourde à ce cri

de détresse? Au lieu de remonter, comme aux temps légendaires, les

fleuves limoneux du pays, dans des barques sans pilotes et sans

mariniers, pour atterrir aux rivages élus par leur divin caprice

et s'y faire édifier de miraculeux sanctuaires, les madones

désertaient donc, à présent, leurs séculaires reposoirs et avaient

redescendu les premières les mêmes cours d'eau qui les

conduisirent autrefois, des continents inconnus, au coeur des

Flandres. Pourtant les simples de la plaine flamande t'avaient

édifié une basilique sur un des seuls monts de leur pays, autant

afin qu'on vît de très loin resplendir la coupole étoilée de ton

temple de miséricorde que pour te rapprocher de ton Ciel. Vierge

inconstante, donnais-tu toi-même l'exemple de l'émigration à tous

ces nostalgiques des pauvres landes de l'Escaut?...

Mais, ce soir, après avoir vu disparaître le navire au tournant du

fleuve et se confondre les spirales de fumée avec les brumes du

polder, lui, le bon pasteur, regagnerait à pas lents le bercail,

triste comme un berger qui vient de livrer lui-même au redoutable

inconnu la moitié du troupeau marqué d'une croix rouge par le

toucheur.

Si, pourtant, les hauts et nobles propriétaires, hobereaux et

baronnets, avaient consenti à diminuer un peu les fermages, ces

fanatiques du terroir n'auraient pas dû s'en aller! Ils seraient

bien avancés, les beaux sires, le jour où il n'y aurait plus de

bras pour défricher leurs onéreux domaines!

Quelques-uns des émigrants de Willeghem portaient à la casquette

une brindille de bruyère; d'autres avaient attaché une brassée de

la fleur symbolique au bout de leurs bâtons, au manche de leurs

outils, et les plus fervents emportaient, puérilité touchante!

tassée dans une cassette ou cousue dans des sachets, en manière de

scapulaire, une poignée du sable natal.

Ingénument, non pour récriminer contre la patrie mauvaise

nourricière, mais pour lui témoigner une dernière et filiale

attention, ces pacants arboraient leur costume national, leurs

nippes les plus locales et les plus caractéristiques; les hommes,

leurs bouffantes et hautes casquettes de moire, leurs bragues de

pilou et de dimitte, leurs sarreaux d'une coupe et d'une teinte si

spéciales, de ce bleu foncé tirant sur le gris ardoisé de leur

ciel et qui permet de distinguer à leur blaude les paysans do Nord

de ceux du Midi; -- les femmes: leurs coiffes de dentelles à

larges ailes qu'un ruban à ramages attache au chignon, et ces

chapeaux bizarres, en cône tronqué, qui n'ont d'équivalent en

aucune autre contrée de la terre.

Au moment de délaisser la terre natale, c'était comme s'ils

songeaient à la célébrer et à s'en oindre d'une manière

indélébile. Même ils parlaient à haute voix, mettant une certaine

ostentation à faire rouler les syllabes grasses et empâtées de

leur dialecte; ils tenaient à en faire répercuter les diphtongues

dans l'atmosphère d'origine.

Mais ils trouvèrent encore moyen d'accentuer l'inconsciente et

tendre ironie de leurs démonstrations.

Arrivés sous le hangar, avant de s'engager sur la passerelle du

navire chauffant pour le départ, les gars de la tête firent halte

et volte-face, tournés vers la tour d'Anvers, et, embouchant leurs

cuivres, drapeau levé, attaquèrent -- et non sans couacs et sans

détonations, comme si leurs instruments s'étranglaient de sanglots

-- l'air national, par excellence, l'Où peut-on être mieux du

Liégeois Grétry, la douce et simple mélodie qui rapproche par les

accents du plus noble langage, les Flamands et les Wallons, fils

de la même Belgique, tempéraments dissemblables, mais non ennemis,

quoi qu'en puissent penser les politiques. Aussi les bouilleurs

borains massés sur le pont portèrent mains tendues au-devant des

Flamins.

Tels se réconcilient et s'embrassent deux orphelins au lit de mort

de leur mère.

Les conjectures vraiment pathétiques de cette dernière aubade au

pays déterminèrent chez Laurent un afflux de pensées. Il entendait

rauquer dans cet hymne attendri, scandé et modulé d'une façon si

bellement barbare, par ces bannis si affectifs, toutes les

expansions refoulées et tous les désenchantements de sa vie. Cette

scène devait lui rendre plus cher que jamais le monde des opprimés

et des méconnus.

Qu'il était loin déjà le jour d'insouciance de l'excursion à

Hémixem et loin aussi le jour de son retour à Anvers et de sa

longue contemplation des rives du fleuve bien-aimé!

Par ce dimanche ensoleillé, l'air vibrait aussi de fanfares, mais

aucune de ces phalanges rurales n'avait quitté la rive pour ne

plus la revoir!

L'arrivée des Tilbak et de Jan Vingerhout porta l'exaltation de

Laurent à son paroxysme. Il tressaillit comme un somnambule

lorsque le maître débardeur lui toucha l'épaule. Il avait la

poitrine trop gonflée pour parler, mais sa contenance, sa

physionomie convulsée, leur exprimaient mieux que des

protestations le monde d'angoisses qu'il ressentait.

Il embrassa Siska et Vincent, hésita un moment, puis, consultant

du regard le brave Jan Vingerhout, il appliqua un long et

fraternel baiser au front d'Henriette, serra contre sa poitrine

l'ancien baes de la Nation d'Amérique, et, prenant les mains

d'Henriette, il les mit dans celles de son mari, et les tint

pressées entre les siennes, comme pour s'unir à eux dans cette

étreinte quasi sacramentelle.

Puis sentant l'émotion lui nouer la gorge, il n'eut que le temps

de se tourner vers Lusse et Pierket qui lui tendaient leurs mains

et leurs lèvres. Et, sous les larmes que Laurent ne parvenait plus

à retenir, Pierket, qui adorait son grand ami, éclata en sanglots

et se suspendit à son cou comme s'il voulait l'entraîner avec eux

par delà les mers.

Aussi cette lugubre et ironique coïncidence qui faisait

s'embarquer Henriette et les siens à bord de la Gina, avait par

trop étreint le coeur de Paridael. Il reconnaissait le mauvais

génie de Béjard et de sa femme. Cette Gina lui ravissait Henriette

et tous ceux qu'il aimait!

D'autres corrélations bizarres et inattendues se présentèrent

encore. Ce village de Willeghem qui émigrait en masse, était

précisément celui de Vincent et de Siska. Comme ils l'avaient

quitté enfants, ils ne reconnaissaient personne. Mais en

interrogeant ce monde ils retrouvèrent quelques noms, démêlèrent

des traits de famille dans les physionomies, finirent par se

découvrir des cousins. Ces reconnaissances eurent ceci de bon

qu'elles étourdirent et dissipèrent un peu les partants. Jan

Vingerhout dit en riant: «Willeghem sera donc au complet, là-bas!

Et nous fonderons une nouvelle colonie à laquelle nous donnerons

le nom, du cher village! Vive le Nouveau-Willeghem!»

Et tous de faire chorus.

Mais d'autres camarades que les paysans accaparaient l'attention

des Tilbak. La Nation d'Amérique au grand complet: doyens, baes,

compagnons, voituriers, mesureurs, arrimeurs, gardes-écuries,

chargeurs, routeurs, et même nombre de chefs des autres

corporations avaient fait escorte au digne Jan, au mieux voulu de

leurs chefs et de leurs compères. Que d'efforts dépensés par ces

braves gens pour le retenir! Car, s'il prétextait le dégoût du

métier, l'envie de voir du pays, la dureté des temps, au fond, les

plus perspicaces savaient que le digne garçon, compromis comme

principal meneur dans les derniers troubles, craignait, en

demeurant à leur tête, d'attirer sur ses amis le mauvais gré des

riches et de nuire aux intérêts de leur gilde.

Dans la masse des dockers se trouvaient jusqu'aux musards du «Coin

des Paresseux» de ces cogne-fêtu taillés en athlètes, aussi rogues

qu'indolents, au demeurant les meilleurs bougres, qui avaient si

souvent désarmé Jan Vingerhout par leur flegme superbe, lorsqu'ils

ne le faisaient pas endêver par leur inertie et leur désertion

devant le labeur. Ces baguenaudiers se bousculaient pour broyer

affectueusement les mains du partant dans leurs crocs énormes; et,

dérogeant à leurs habitudes de pure représentation, ils aidaient

même à transborder les colis.

Les détaillants voisins de la Noix de Coco se pressaient, de leur

côté, autour des Tilbak. La population maritime et ouvrière du

port et des bassins s'associait toute entière à cette

manifestation de regret et de sympathie. Dans la cohue, Laurent

crut même reconnaître quelques jeunes runners valant peut-être

mieux que leur réputation et tenant, eux aussi, à témoigner de

leur sympathie pour ces braves gens.

Ces démonstrations apportèrent une heureuse diversion aux adieux,

en étourdissant ceux qui en étaient l'objet. Les ouvriers des

quais, sains et joyeux gaillards, ne mâchant de noir que leur

chique de tabac, affectaient bien une gaîté un peu forcée, ou

exagéraient leur humeur drolatique, se mettaient l'esprit à la

torture pour trouver des saillies de haute graisse, mais plus d'un

se mouchait avec trop de fracas ou se frottait le visage du revers

de sa manche, alors qu'il n'y avait pourtant point la moindre

sueur à essuyer.

Jan Vingerhout ne se laissait pas démonter non plus; ferré sur la

réplique, il parvenait encore à gonfler les plus grosses bourdes,

et, fidèle jusqu'au bout à sa réputation de boute-en-train des

«Nations», se livrait à une débauche d'aphorismes et de

monostiques stupéfiants, où pantalonnait et pétardait l'esprit du

père Cats et d'Ulenspiegel.

À toute force il lui fallut prendre encore quelques verres avec

les copains, à l'estaminet le plus proche. Paridael n'avait pas pu

refuser non plus les politesses de ses dignes patrons et

camarades. Et, devant le comptoir, où les tournées se succédaient

au feu roulant des gaillardises, aux bordées de jurons, aux.

francs coups de poing sur les tables, Laurent aurait encore pu se

croire au «local», après le travail, les soirs de reddition de

comptes. Quelques-uns de ces débardeurs apportaient des souvenirs

à leur Jan, celui-ci une pipe, celui-là une blague à tabac, qui

une rémige de frégate. Un de ces braves avait même eu l'idée de

remettre du papier à lettres de trois couleurs à Vingerhout. Il

s'agissait de dérouter les interceptions et le cabinet noir des

facenderos. Lorsque Jan écrirait sur du papier blanc, ce serait

signe que les choses allaient bien, le rosé signifierait condition

précaire, mais supportable, enfin le vert indiquerait une profonde

détresse. Et cela en dépit de ce que la lettre contiendrait

d'optimiste et de rassurant.

L'heure pressait. Laurent s'éclipsa pour aller installer les

femmes, avec Tilbak, dans l'entrepont de la Gina. On fit d'abord

quelque difficulté de recevoir Laurent à bord. L'accès des

aménagements d'émigrants était strictement interdit aux curieux,

et pour cause. Une fois sur le bateau il était même défendu aux

voyageurs de retourner à terre, sous peine de perdre leur place et

même l'argent de leur passage. Toutefois, grâce à l'obligeance

d'un gabier, avec lequel Tilbak avait été amateloté jadis, il fut

permis Paridael d'inspecter le nouveau domicile de ses amis.

La Gina contenait plus de six cents lits de camp en bois blanc, ou

plutôt des châssis mal varlopés, tendus d'une sangle, couplés et

superposés par groupes de douze dans les entreponts. La literie de

cos branles consistait en un sac bourré de paille fétide, dont un

pourceau n'eût pas même voulu pour litière, vrai réceptacle de la

vermine.

Malgré le long aérage il régnait dans ces couloirs une odeur

indéfinissable d'hôpital mal tenu, mélange de bouteilles et de

faguenas. Que serait ce plus tard, lorsque toutes ces épaves

humaines s'y encaqueraient, les haillons et les corps exsudant

autant de miasmes qu'un grouillement de fauves; surtout pendant

les gros temps, lorsqu'on ferme les écoutilles.

Les règlements prescrivaient de séparer les sexes a bord et

d'éloigner autant que possible des adultes les enfants en bas âge.

Mais Béjard et consorts n'étant pas hommes à tenir compte de ces

prescriptions, on ne les observait qu'en vue du port.

Avant même de gagner la mer, on bouleversait tous ces

arrangements; on n'empêchait plus la promiscuité; on recevait en

fraude un surcroît de passagers que des embarcations interlopes

amenaient de la rive pendant la nuit. Runners et smoglers

n'avaient pas de client plus précieux que Béjard et Cie.

Les cambuses étaient fournies de lard, de viande fumée, de

biscuits de mer, de bière, de café, de thé, «en quantité plus que

suffisante pour le double de la durée du voyage», renseignaient

les prospectus, la dernière oeuvre littéraire de Dupoissy, l'homme

des impostures et des charlataneries. À la vérité c'est à peine si

l'aiguade suffirait! On rationnait les malheureux comme une

garnison assiégée. Chaque passager recevait une petite gamelle en

fer blanc ressemblant à celle des troupiers. La distribution des

vivres se faisait deux fois par jour; les aliments mesurés à la

livre, les liquides au bon juron, litre spécial et réduit en usage

sur les bateaux. Naturellement un froid perçant régnait sans cesse

dans les entreponts, les vents coulis y prodiguaient les rhumes

sans toutefois balayer l'odeur invétérée.

Et c'est la qu'allaient devoir gîter la bonne Siska et la chère

Henriette.

-- Bast! disait Tilbak en voyant la mine déconfite de Laurent. La

traversée n'est pas longue. Et j'en ai vu bien d'autres!

Ils remontèrent sur le pont. Laurent remarqua quelques box en

bois, contenant onze chevaux de labour, l'écurie de quelqu'un de

ces fermiers aisés affolés par la crise et s'expatriant avant la

ruine. À voir ces installations, autant eût valu jeter les bêtes à

l'Escaut. Leurs propriétaires étaient bien naïfs s'ils

s'imaginaient qu'elles supporteraient la traversée dans ces

conditions. Les exploiteurs s'arrangeraient de façon à les leur

faire céder à bas prix. L'entretien de ces chevaux coûterait gros

à leurs possesseurs et à la longue ils en retireraient a peine le

prix de la peau. Au-dessus de ces écuries sommaires, sans le

moindre auvent, dans des caisses de bois blanc s'entassaient le

foin, la paille et l'avoine.

Cependant l'ivoire s'amoncelait un peu à la diable. Le pont

revêtait l'apparence d'un bivac de fugitifs, d'un campement de

bohémiens. En frôlant ces parias de toutes les contrées, apportant

on ne sait quelle couleur et quelle odeur spéciale dans leurs

bardes, Laurent remarqua qu'ils étaient vêtus très légèrement et

que beaucoup claquaient déjà des dents et tremblaient de la lèvre.

Un des agents de Béjard passait entre leurs groupes et pour les

réconforter disait que ce froid ne durerait que quelques jours.

Une fois passé le golfe de Gascogne, commencerait l'été perpétuel.

L'agent n'ajoutait pas qu'entre l'Afrique et les côtes du Brésil

les passagers cuiraient au point de ne pouvoir se tenir sur le

pont, et que la calenture, le délire furieux, emporterait

quelques-uns de ceux qui auraient tenu tête à la fièvre

paludéenne. Il leur cachait surtout les horreurs de ta traversée,

l'arbitraire et la brutalité qui les attendaient au débarquement

et les misères sans nombre à endurer en ces milieux incompatibles.

-- Il est temps de repasser la planche, car on démarre, camarade!

vint dire obligeamment le gabier à Paridael.

Le sifflet strident de la machine alternant avec des rauquements

de bête féroce, appelait longuement les retardataires. Laurent

s'arracha aux effusions de ses amis et regagna le quai.

Comme si ce n'eût pas encore été assez de détresse et d'horreur,

un incident lamentable se produisit à la dernière minute.

Un misérable, dépenaillé, à la fois jaune et livide, les yeux

hagards, les cheveux en désordre, sous l'empire d'une violente

excitation alcoolique, entraînait de force vers l'embarcadère du

navire en partance, une pauvre femme, de mine honnête, mais non

moins ravagée, maigre, couverte de haillons moins sordides, mais

tout aussi usés, qui résistait, se débattait, criait, deux pauvres

mômes accrochés à ses jupes. Sans doute la malheureuse mère

n'entendait pas suivre son ivrogne de mari en Amérique et estimait

comme plus atroce que la faim endurée au pays natal, l'exil loin

de toute connaissance amie, de tout visage et de tout objet

familier, dans des parages où rien ne la consolerait de

l'ignominie et de la crapule de son époux.

Écoeurés par cette scène, Laurent avec quelques baes et compagnons

de Nations, eurent bientôt délivré la mère et les enfants. Tandis

que les uns conduisaient la pauvre femme, presque morte

d'inanition, dans une auberge riveraine, les autres emmenaient le

mauvais sujet vers la Gina, et d'une bourrade vous l'embarquaient

plus rapidement qu'il n'eût voulu, en le projetant par delà la

passerelle au risque de le précipiter dans le fleuve.

Le soûlard, hébété, sembla se résigner à son divorce inattendu;

d'ailleurs la communication avec la rive venait d'être rompue.

Sans plus se soucier des siens, il s'approcha du bordage et les

assistants le virent retirer de la poche de son paletot crasseux

une bouteille de genièvre encore à moitié pleine.

-- Voyez, bredouillait-il en titubant et en brandissant la

bouteille au-dessus de sa tête, voici tout ce qui me reste; dans

ce flacon s'est fondu le dernier argent que je possédais encore...

Et, tenez, je bois cette gorgée d'adieu à la Belgique!

Et portant la bouteille à ses lèvres, il la vida d'un seul trait;

puis il la jeta de toutes ses forces contre le mur du quai, de

manière à en éparpiller les éclats dans le fleuve. Et avec un rire

idiot, il hurla:

-- Evviva l'America!

Cependant les matelots ramenaient à eux et enroulaient les amarres

détachées des bornes de pierre, l'hélice commençait à patiner les

vagues, sur la dunette le capitaine hurlait les ordres répétés a

l'avant et à l'arrière et transmis par un mousse, au moyen d'un

porte-voix, aux hommes de la chambre de chauffe; manoeuvré par le

timonier à la barre, le navire vira lentement de bord et un

bouillonnement de vaguilles lécha les flancs de la Gina.

À un choc de la manoeuvre, l'arsouille venait de s'écrouler comme

une masse aux pieds de ses compagnons de route.

Laurent détourna les yeux vers des personnages plus sympathiques.

La fanfare de Willeghem agita son drapeau de velours à broderies

et à crépines d'or, et reprit l'Où peut-on être mieux, que les

Borains, rapprochés des Campinois, chantaient en choeur.

Dans le papillotement des têtes échauffées ou blêmes, Laurent

finit par ne plus voir que le groupe des Tilbak. Jusqu'à la

dernière heure il avait songé à prendre passage, sans rien leur

dire, à bord de la Gina, pour partager leur sort et affronter

l'inconnu avec eux; seule la crainte de désobliger Vincent et

Siska, de rouvrir une blessure fraîchement cicatrisée au coeur de

leur fille, et de porter ombrage à l'honnête Vingerhout, en un

mot, de leur être un perpétuel objet de contrainte et de gêne, le

retint à Anvers.

Puis, un vague aimant l'empêchait de dire adieu à sa cité: il

entretenait le pressentiment d'un devoir fatal à remplir, d'un

rôle indispensable à jouer. Il ne savait lesquels. Main sans se

rendre compte des intentions que le destin avait sur lui, il

attendrait son heure.

Sur la Gina, les noëls, les hourrahs, un fracas, un tumulte

d'appellations dominaient les accords mêmes de la fanfare. On

répondait ferme, à coeur et a poumons non moins dilatés, de la

cohue massée sur le quai. Le navire et le rivage se donnaient la

réplique, faisaient assaut de verve, de crânerie, de vaillance.

Les casquettes volaient en l'air, des mouchoirs de couleur

s'agitaient comme des pavillons bariolés les jours où les

vaisseaux font parade.

Des femmes qui avaient l'air de rire et de pleurer à la fois,

soulevaient leurs enfants sur leurs bras. Et plus le navire

s'éloignait, plus les gestes devenaient frénétiques. Il semblait

que les bras s'allongeassent désespérément pour s'étreindre et se

reprendre encore par-dessus les flots séparateurs.

À cause de son énorme tirant d'eau et de sa cargaison plus que

complète, le navire resta longtemps en vue des regardants. Laurent

en profita pour courir un peu plus loin à l'extrémité de la Tête

de Grue, à l'entrée des bassins, afin de pouvoir suivre le

bâtiment jusqu'au moment où il tournerait. Henriette était déjà

descendue dans l'entrepont avec Jan Vingerhout. Siska et Pierket

continuaient à lui envoyer des baisers; il entendit la voix mâle

et copieuse de Vincent lui lancer une dernière injonction à la

force d'âme.

Mais, à chaque tour de l'hélice, Laurent se sentait perdre un peu

de sa sécurité et de sa confiance. L'Où peut-on être mieux

s'éloignait, s'éteignait, comme un murmure.

C'est de ce même promontoire que Paridael avait assisté, quelques

années auparavant, à la féerie du soleil couchant sur l'Escaut.

Aujourd'hui, il faisait gris, brumeux et trouble; au lieu de

pierreries le fleuve roulait du limon; les levées du Polder

étalaient des gazons jaunis; la tristesse de la saison concertait

avec celle des êtres. Le carillon lui parut plus sourd, et les

mouettes d'autrefois, les prêtresses hiératiques et accueillantes,

criaient, vociféraient comme autant de sibylles de malheur.

Lorsque la masse du bâtiment eut disparu derrière le coude de la

rive de Flandre, Laurent continua de regarder la cheminée, un

clocher ambulant pointé par-dessus les digues; puis graduellement,

ce ne fut plus qu'une ligne noire, et enfin, la dernière banderole

de fumée se confondit avec la désolation de la brume de janvier.

Quand une petite pluie insidieuse et glaciale eu tiré le jeune

homme de son hypnotisme, il constata qu'il n'était pas seul en

observation a l'extrémité de ce promontoire.

Le curé de Willeghem cherchait encore à discerner le sillage et le

remous de la Gina. Deux grosses larmes descendaient lentement de

ses joues et il traçait dans l'air un lent signe de croix. Mais le

vol éparpillé des oiseaux de mer avec des giries de sorcières qui

se hèlent, semblait parodier ce doux geste professionnel aux

quatre coins de l'horizon. Crispé par leurs sarcasmes, Laurent se

retourna vers la ville. Un bruit de pioches et d'écroulement se

mêlait au grincement des grues du port, au fracas des marchandises

jetées à fond de cale, à la retombée du pic des calfats.

En vue d'élargir les quais on avait décrété la démolition des

vieux quartiers de la ville et voici que l'abattage commençait.

Déjà des pans de mur gisaient en gravats, au coin des carrefours;

des masures ouvertes, éventrées, amputées de leurs pignons,

montraient leurs carcasses de briques sanguinolentes auxquelles

pendillaient, comme des lambeaux de chair et des lanières de

peaux, de tristes tentures. On aurait dit de ces carcasses de bête

accrochées à l'étal des bouchers.

Çà et là les brèches pratiquées dans les flots de vénérables

bicoques antérieures à la domination espagnole, dans ces maisons

branlantes et vermoulues, rapprochées comme de vieilles frileuses,

ouvraient une échappée sur des constructions plus reculées encore,

démasquaient des vestiges de donjons millénaires, mettaient à jour

les burgs romans ou même romains des premiers âges de la ville.

Sur une partie de l'alignement des quais à rectifier, les nobles

arbres sous lesquels les deux Paridael s'étaient si souvent

promenés avaient déjà disparu.

Non seulement la glorieuse Carthage rejetait son surcroît de

population, exilait sa plèbe, mais, non contente de déloger ses

parias, elle démolissait et sapait leurs habitacles. Elle se

comportait comme une parvenue qui rebâtit, et transforme de fond

en comble une noble et vieille résidence seigneuriale; mettant au

rancart ou détruisant les reliques et les vestiges d'un passé

glorieux, et remplaçant les ornements pittoresques et de bon aloi

par une toilette tapageuse, un luxe flambant neuf et une élégance

improvisée.

La nouvelle des attentats et des vandalismes auxquels se livraient

les Riches imbéciles sur sa ville natale, avait chagriné Laurent

au point de l'éloigner du théâtre des démolitions dont les progrès

l'eussent trop vivement affligé.

Le hasard voulait qu'il fût témoin de ces dévastations le jour

même où il venait d'assister au départ de ses amis. Le contraste

entre l'activité des quais et les ruines qui commençaient à border

le fleuve n'était pas de nature à le consoler.

À l'heure où les tombereaux emportaient les gravats, les plâtrés,

les matériaux des maisons démolies pour les conduire vers de

lointaines décharges, La Gina enlevait aussi comme autant de

matériaux hors d'usage, de non-valeurs, de parasites encombrants,

les ouvriers sans travail, les paysans sans terre, les démolis,

les rafalés, les pauvres diables de la glèbe et des métiers!

Pour beaucoup de gens du peuple et d'Anversois de vieille roche,

c'était comme si le superbe Escaut répudiait sa première épouse.

Il remplaçait l'ancienne Anvers par une marâtre apportant des

agences, des modes nouvelles, une langue étrangère favorable a

l'éclosion d'autres moeurs. Elle éloignait peu à peu les enfants

du premier lit, proscrivait brutalement les descendants de la

souche primitive, pour attirer à elle d'arrogants bâtards, pour y

substituer dans les faveurs paternelles une population de métis,

d'interlopes et de juifs.

Même il était question, dans les conseils de la Régence, de

démolir le Steen, le vieux château, tout comme ils avaient démoli

la Tour-Bleue et la porte Saint-Georges. En vérité, ils avaient un

peu anéanti, malgré eux, l'admirable arc de triomphe. Ces bons

gâteux ne s'étaient-ils pas avisés de déplacer cette porte en en

numérotant les quartiers, bloc par bloc, comme dans un jeu de

patience. Seulement, nos aigles avaient compté sans le travail des

siècles, et à ce jeu d'architectes tombés en enfance, quel ne fut

leur ahurissement de voir s'effriter les moellons vénérables entre

leurs doigts profanateurs!

Ah! il était temps que les Tilbak se fussent expatriés. Autant

valait partir que d'assister à ces dégâts et à ces spoliations.

Ceux qui reviendraient courraient grand risque de ne plus

reconnaître leur patrie.

Les démolisseurs avaient déjà renversé les tènements avancés du

savoureux quartier des Bateliers. Des terrassiers commençaient à

combler le vieux canal Saint-Pierre.

Laurent s'enfonça plus avant dans la ville, errant finalement dans

les ruelles menacées, et accordant à ces murailles agonisantes une

part de la sympathie et de la mansuétude éprouvées pour les

expulsés.

Et sous leurs pignons échancrés, ces façades, endeuillies avaient

l'émotion de visages humains, des physionomies solennelles de

moribondes, et les fenêtres à croisillons, les vitrages glauques,

pleuraient comme des yeux d'aveugles, et çà et là, dans la

lointaine et discordante musique d'un bouge, sanglotait le dernier

Où peut-on être mieux? de la fanfare de Willeghem.

La nouvelle Carthage · 第 28 / 35 题