À rentrée d'une des rues riveraines du Marché-aux-Chevaux, où des
hôtels un peu froids, habités par des patriciens, voisinent, comme
en rechignant, avec des bureaux et des magasins de négociants,
théâtre d'un va-et-vient continuel de ruche prospère, -- court,
sur une quarantaine de mètres, un mur bistré, effrité par deux
siècles au moins, mais assez massif pour subsister durant de
longues périodes encore.
Au milieu, une grande porte charretière s'ouvre sur une vaste cour
fermée de trois côtés par des constructions remontant à l'époque
des archiducs Albert et Isabelle, mais qui ont subi, depuis, des
aménagements et des restaurations en rapport avec leurs destinées
modernes.
Un des solides vantaux noirs étale une large plaque de cuivre,
consciencieusement astiquée, sur laquelle on lit en gros
caractères: J.-B. Daelmans-Deynze et Gie. Le graveur voulait
ajouter: denrées coloniales. Mais a quoi bon? lui avait-on fait
observer. Comme deux et deux font quatre, il est avéré, à Anvers,
que Daelmans-Deynze, les seuls Daelmans Deynze, sont commerçants
en denrées coloniales, de père en fils, en remontant jusqu'à la
domination autrichienne, peut-être jusqu'aux splendeurs de la
Hanse.
Si l'on s'engage sous la porte, profonde comme un tunnel de
fortifications, et qu'on débouche dans la cour, on avise d'abord
un petit vieillard alerte, quoique obèse, rouge de teint, monté
sur de petites jambes minces et torses, arc-boutées plus que de
nécessité, mais qui sont en mouvement perpétuel. C'est Pietje le
portier. Pietje de kromme -- le cagneux -- comme l'appellent
irrévérencieusement les commis et les journaliers de la maison,
sans que Pietje s'en offusque. Aussitôt qu'il vous aura aperçu, il
ôtera sa casquette de drap noir à visière vernie et, si vous,
demandez le patron, le chef de la firme, il vous dira, suivant
l'heure de la journée: «Au fond, dans la maison, s'il vous plaît,
monsieur», ou bien: «à droite, sur son bureau, pour vous
servir...»
La cour, pavée de solides pierres bleues, s'encombre généralement
de sacs, de caisses, de tonnes, de futailles, de dames-jeanne,
d'outres et de paniers de toutes couleurs et dimensions.
Mais Pietje, jouissant de votre surprise candide, vous apprendra
que ceci ne vous représente qu'un dépôt infime, un stock
d'échantillons.
C'est à l'entrepôt Saint-Félix, ou dans les docks, aux Vieux-
Bassins, que vous en verriez des marchandises importées ou
exportées par Daelmans-Deynze!
De lourds chariots, attelés de ces énormes chevaux de «Nations»
aux croupes rondes et luisantes, attendent, dans la rue, qu'on les
charge ou qu'on les allège. M. Van Liere, le magasinier, en
veston, fluet, rasé de près, l'oeil douanier, le crayon et le
calepin à la main, prend des notes, aligne des chiffres, remplit
les formules, empoigne des lettres de voiture, parcourt les
factures, saute parfois, agile comme un écureuil, sur le monceau
des marchandises dont il constate la condition en poussant des
cris et des interpellations, gourmandant ses aides, pressant les
charretiers dans une langue aussi inintelligible que du sanscrit
pour qui n'est pas initié aux mystères des denrées coloniales.
Les débardeurs, de grands diables, taillés comme des dieux
antiques, avec leur tablier de cuir, leurs bras nus où les muscles
s'enroulent comme les fibres d'un câble, rouges, empressés,
soulèvent, avec un «han!» d'entrain, les lourds ballots et, le
poids assis sur leurs épaules, ne semblent plus supporter qu'un
faix de plumes. Le charretier en blouse bleue, en culotte de
velours brun à côtes, le feutre rond déformé et déteint par les
pluies, son court fouet à large corde sous le bras, écoute
respectueusement les observations de M. Van Liere.
-- Minus, dérangez-vous un peu! Laissez passer monsieur, dit ce
potentat avec un sourire de condescendance, en comprenant, d'un
coup d'oeil, l'embarras de votre situation alors que vous enjambez
les sacs et les caisses sans savoir comment cette gymnastique
finira.
Un des colosses déplace, comme d'un revers de sa main calleuse, un
des barils persécuteurs et avec un «Merci» de naufragé recueilli,
vous poussez, enfin, dans l'angle du mur de la rue et du corps de
bâtiment à droite, une porte vitrée sur laquelle se lit le mot:
Bureaux.
Mais vous n'entrez encore que dans l'antichambre.
Une nouvelle poussée. Courage! La porte capitonnée de cuir à
l'intérieur glisse sans bruit. Vingt plumes infatigables grincent
sur le papier épais des registres ou frôlent la soie des copies de
lettres; vingt pupitres adossés, deux à deux, se prolongent à la
file sur toute la longueur du bureau éclairé du côté de la cour
par six hautes fenêtres; vingt commis juchés sur un nombre égal de
tabourets, les manches en lustrine aux bras, le nez penché sur la
tâche, semblent ne pas s'être aperçus de votre intrusion. Vous
toussez, n'osant recourir à une interpellation directe... -- Artie
étrangère? M'sieur?... -- Correspondance? Caisse?... L'article
corinthes... Dattes... Pruneaux... Huile d'olive?... vous
demandent machinalement, sans même vous dévisager, les ministres
de ces départements divers, jusqu'à épuisement de la liste. --
Non! dites-vous au moins imposant de ce personnel... un jeune
homme à l'air doux et novice, saute-ruisseau, vêtu de chausses
trop courtes pour son long corps, ses bras en steeple-chase
continuel avec la manche de sa veste battant de la longueur d'une
main, d'un poignet, d'une partie d'avant-bras, l'étoffe poussive.
-- Non! dites-vous, je désirerais parler à M. Daelmans... --
Daelmans-Deynze! rectifie le jeune homme effaré... M. Daelmans-
Deynze... la porte du fond devant vous... Permettez que je vous
précède... Il peut être occupé... Votre nom, monsieur?...
Enfin, la dernière formalité étant remplie, vous avancez, longeant
la file des pupitres, passant pour ainsi dire en revue, et de
profil, les vingt commis gros ou maigres, chlorotiques ou
couperosés, lymphatiques ou sanguins, blonds ou noirs, variant de
soixante à dix-huit-ans -- l'âge du jeune homme effaré -- mais
tous également préoccupés, tous profondément dédaigneux du motif
profane qui vous amène, vous, simple observateur, artiste,
travailleur intermittent, dans ce milieu d'activité incessante, un
des sanctuaires de dilection du Mercure aux pieds ailés.
Et c'est à peine si M. Lynen, le vieux caissier, a relevé vers
vous son front chauve et ses lunettes d'or, et si M. Bietermans,
son second en importance, le correspondant pour les langues
étrangères, a campé pour vous lorgner un instant, son pince-nez
japonais sur son nez au busc diplomatique.
Mais ces comparses comptent-ils encore lorsque vous êtes en face
du chef suprême de la «firme»? -- Entrez, a-t-il dit de sa voix
sonore. Il est là devant vos yeux, cet homme solide comme un
pilier, un pilier qui soutient sur ses épaules une des maisons-
mères d'Anvers. Il vous a dévisagé de ses yeux bleuâtres, gris et
clairs; cela sans impertinence; d'un seul regard il vous jauge
aussi rapidement son homme qu'il combinera une affaire en Bourse;
il a non seulement le compas, mais la sonde dans l'oeil; il
devinera de quel bois vous vous chauffez, et éprouvera, avec une
certitude aussi infaillible que la pierre de touche, si c'est de
l'or pur ou du doublé que porte votre mine.
Un terrible homme pour les consciences véreuses, les financiers de
hasard, que Daelmans-Deynze! Mais un ami de bon conseil, un
aimable protecteur, un appui intègre que Daelmans-Deynze pour les
honnêtes gens, et vous en êtes, car c'est avec empressement; qu'il
vous a tendu sa large main et qu'il a serré la vôtre.
La plume derrière l'oreille, la bouche souriante, la physionomie
ouverte et cordiale, il vous écoute, scandant vos phrases de
politesse de «très bien!» obligeants, en homme sachant qu'on
s'intéresse à ce qui le concerne. Sa santé? Vous vous informez de
sa santé. Pourrait-on porter plus gaillardement ses cinquante-cinq
ans! Ses cheveux correctement taillés et distribués des deux côtés
de la tête par une raie irréprochable, grisonnent quelque peu,
mais ne désertent pas ce noble crâne; ils lui feront plus tard une
auréole blanche et donneront un attrait nouveau à ce visage
sympathique. Les longs favoris, bruns, que sa main tortille
machinalement, s'entremêlent; aussi de fils blancs, mais ils ont
grand air, tels qu'ils sont. Et ce front, y découvre-t-on la
moindre ride; et ce teint rose, n'est-il pas le teint par
excellence, le teint de l'homme sans fiel, au tempérament bien
équilibré, aussi foin de la phtisie que de l'apoplexie?... Il ne
porte même pas de lunettes, Daelmans-Deynze. Un binocle en or est
suspendu à un cordon. Simple coquetterie! il lui rend aussi peu de
services que le paquet de breloques attaché à sa chaîne de montre.
Son costume est sobre et correct. Le drap très noir et le linge
très blanc, voilà son seul luxe en matière de toilette. Grand,
large d'épaules, il se tient droit comme un I, ou plutôt, comme
nous l'avons dit, un pilier, un pilier sur lequel reposent les
intérêts d'une des plus anciennes maisons d'Anvers.
Digne Daelmans-Deynze! À la rue, ce sont des coups de chapeau à
chaque pas. Depuis les écoliers qui se rendent en classe,
jusqu'aux ouvriers en bourgeron, tous lui tirent la casquette. Et
jusqu'au vieux et hautain baron Van der Dorpen, son voisin, qui le
salue, souvent le premier, d'un amical «Bonjour, monsieur
Daelmans»... C'est que son écusson de marchand n'a jamais été
entaché. Réclamez-vous de cette connaissance et pas une porte ne
vous sera fermée dans la grande ville d'affaires, depuis la Tête
de Grue jusqu'à Austruweel.
Dans les cas litigieux, c'est lui que les parties consultent de
préférence avant de se rendre chez l'avocat. Combien de fois son
arbitrage n'a-t-il pas détourné des procès ruineux et son
intermédiaire, sa garantie, des faillites désastreuses. Vous vous
informez de sa femme?... Elle se porte très bien, grâce a Dieu,
Mme Daelmans... Je vous conduirai auprès d'elle... Vous déjeunerez
avec nous, n'est-ce pas?... En attendant, nous prendrons un verre
de Sherry.
Il vous met sa large main sur l'épaule en signe de possession;
vous êtes son homme, quoi que vous fassiez. On ne refuse pas,
d'ailleurs, une si cordiale invitation. Il pourrait vous conduire
directement du bureau dans la maison par la petite porte dérobée,
mais il a encore quelques ordres à donner à MM. Bietermans et
Lynen. -- Une lettre de notre correspondant de Londres? dit
Bietermans en se levant. Ah! De Mordnunt-Hackey... Très bien...
Très bien...! L'affaire des sucres, sans doute... Écrivez-lui, je
vous prie, que nous maintenons nos conditions... Messieurs, je
vous salue... Qui fait la Bourse aujourd'hui? Vous, Torfs?
N'oubliez pas alors de voir M. Berwoets... Excusez-moi, mon ami...
Là, je suis à vous...
Ô l'aimable homme que Daelmans-Deynze!
Ces ordres étaient donnés sur un ton paternel qui lui faisait des
auxiliaires fanatiques de son peuple d'employés.
Une remarque à faire, et ce n'était pas là une des moindres causes
de la popularité de Daelmans à Anvers, c'est que la firme
n'occupait que des commis et des ouvriers flamands et surtout
anversois, alors que la plupart des grosses maisons accordaient,
au contraire, la préférence aux Allemands.
Le digne sinjoor ne voulait même pas accepter les étrangers comme
volontaires, il ne reculait pas devant une augmentation de frais
pour donner du pain aux «gars d'Anvers», aux jongens van
Antwerpen, comme il disait, heureux d'en être, de ces gars
d'Anvers.
Les autres négociants trouvaient originale cette façon d'agir. Le
banquier rhénan Fuchskopf haussait les épaules et disait à ses
compatriotes résidant à Anvers: «Ce ger Taelman vé té la boézie!»,
mais le digne Flamand «faisait bien et laissait dire», et les
Tilbak parlaient avec attendrissement du patriotisme du
millionnaire du Marché-aux-Chevaux, et Vincent faisait miroiter
aux yeux de son petit Pierket, bon écolier, cette perspective:
«Toi, tu entreras un jour chez Daelmans-Deynze.»
Il vous a entraîné au fond de la cour dans la maison dont la
façade antique est tapissée d'un lierre pour le moins contemporain
de la bâtisse. À gauche, en face du bureau, sont les écuries et la
remise. On gravit quatre marches, on pousse la grande porte vitrée
précédée d'une marquise.
-- Joséphine! voici un ressuscité...
Et une bonne tape dans le dos, de la main de votre hôte, vous met
en présence de Mme Daelmans.
Celle-ci, qui travaillait à un ouvrage au crochet, jette une
exclamation de surprise et s'extasie sur l'heureuse inspiration à
laquelle on doit votre visite.
Si le mari a bonne mine et l'abord sympathique, que dire de sa
«dame»? Le type par excellence de la ménagère anversoise,
soigneuse, proprette et diligente.
Elle a quarante ans, Mme Daelmans. Des bandeaux bien lisses de
cheveux noirs encadrent un visage réjoui, où brillent deux yeux
bruns affectueux et où sourient des lèvres maternelles. Les joues
sont fournies et colorées comme la chair d'une pomme mûrissante.
Elle est petite, la bonne dame, et se plaint de devenir trop
épaisse. Cependant, ce n'est pas la paresse qui est cause de cette
corpulence. Levée dès l'aube, elle est toujours sur pied, active
et remuante comme une fourmi. Elle préside à toutes les opérations
du ménage, avoue-t-elle, mais ce qu'elle ne dit pas, c'est qu'elle
met elle-même la main à toutes les besognes. Rien ne marche assez
vite à son gré. Elle en remontre à sa cuisinière dans l'art de
bouillir le pot au feu, et au domestique dans celui d'épousseter
les meubles. Elle court de l'étage au rez-de-chaussée. À peine a-
t-elle l'envie de s'asseoir et mis la main sur le journal ou le:
tricot entamé, que lui vient une inquiétude sur le sort du ragoût
qui mijote dans la casserole, ou de la provision de poires du
cellier: Lise aura fait trop grand feu et Pier négligé de
retourner les fruits qui commençaient à se piquer d'un côté. Avec
cela pas d'humeur; la bonne dame est vigilante sans être
tatillonne. Elle fera largement l'aumône aux pauvres de la
paroisse, mais ne tolérera pas qu'on perde un morceau de pain,
petit comme le doigt.
Aussi comme elle est tenue, la vieille maison de Daelmans-Deynze!
Dans la grande chambre où l'on vous a introduit, vous ne serez pas
frappé par un luxe de la dernière heure, un mobilier flambant
neuf, des peintures auxquelles un décorateur à la mode vient de
donner un coup de pinceau hâtif. Non, c'est l'intérieur cossu et
simple dont vous avez rêvé en voyant les maîtres. Ces meubles ne
sont pas les compagnons d'un jour achetés par un caprice et
remplacés par une lubie, ce sont de solides canapés, de massifs
fauteuils en acajou, style empire, garnis de velours pistache. On
en renouvelle les coussins avec, un soin jaloux; on polit
consciencieusement le bois séculaire; on les entretient comme de
vieux serviteurs de la maison: on ne les remplacera jamais.
La dorure des glaces, des cadres et du lustre a perdu, depuis
longtemps, le luisant de la fabrique, et les couleurs de l'épais
tapis de Smyrne ont été mangées par le soleil, mais les vieux
portraits de famille gagnent en intimité et en poésie patriarcale
dans ces médaillons de vieil or, et le tapis laineux a dépouillé
ses couleurs criardes; ses bouquets éclatants ont pris lès tons
harmonieux et apaisés d'un feuillage de septembre. Il y a bien des
années que ces grands vases d'albâtre occupent les quatre
encoignures de la vaste pièce; que ce cuir de Cordoue revêt les
parois; que la table ronde en palissandre trône au milieu de la
salle, que la pendule à sujet, au timbre vibrant et argentin,
sonne les heures entre les candélabres de bronze à dix branches.
Mais ces vieilleries ont grand air; ce sont les reliques des
pénates. Et les housses ajourées, oeuvre du crochet diligent de la
bonne dame Daelmans, prennent sur ces coussins de velours sombre
des plis sévères et charmants de nappe d'autel.
C'est devant ce Daelmans-Deynze que Guillaume Dobouziez se
présente, le lendemain du dîner politique chez M. Freddy Béjard.
Ces deux hommes, camarades de collège, s'estimaient beaucoup et se
fréquentaient assidûment il y a des années; et c'est le luxe trop
ostensible, le train de maison tapageur et surtout les relations
remuantes et cosmopolites de l'industriel qui ont éloigné
M. Daelmans d'un confrère dont il apprécie les connaissances
solides, l'application et la probité. Autrefois même, il fut
sérieusement question entre eux d'une association commerciale.
Daelmans comptait mettre ses capitaux dans la fabrique. Mais
c'était à l'époque de la pleine prospérité de cette industrie et
Dobouziez préférait en demeurer propriétaire principal.
Aujourd'hui il vient proposer humblement au négociant de reprendre
ses actions.
Daelmans-Deynze sait depuis longtemps que l'usine périclite, il
n'ignore pas moins les sacrifices auxquels se résigna Dobouziez
pour établir sa fille et venir en aide à Béjard; il pourrait
manifester à son interlocuteur un certain étonnement devant une
pareille proposition, et ravaler l'objet offert afin de l'obtenir
à des conditions léonines; mais Daelmans-Deynze y met plus de
discrétion et moins de rouerie. Au fond, il ne nourrit pas grande
envie de s'embarrasser d'une affaire nouvelle par ce temps de
crise et de stagnation, mais il a deviné, dès les premiers mots de
l'entretien, voire par la démarche même à laquelle s'est décidé
Dobouziez, que celui-ci se trouve dans des difficultés atroces, et
Daelmans appartient à la classe de plus en plus restreinte de
commerçants qui s'entraident. Non, admirez le tact avec lequel
M. Daelmans débat les conditions de la reprise. Afin de mettre
M. Dobouziez à l'aise, il ne feint aucune surprise, il ne prend
pas ce ton de compassion qui offenserait si cruellement un homme
de la trempe du fabricant; il ne lui insinue même pas que s'il
consent a racheter la fabrique, de la main à la main, c'est
uniquement pour obliger un ami dans la détresse. Pas une
récrimination, pas un reproche, aucun air de supériorité!
Oh! le brave Daelmans-Deynze! Et ces bons sentiments ne
l'empêchent pas d'examiner et de discuter longuement l'affaire. Il
entend concilier son intérêt et sa générosité; il veut bien
obliger un ami, mais à condition de ne pas s'obérer soi-même. Quoi
de plus équitable? C'est à la fois strictement commercial et
largement humain. Cependant ils vont conclure.
Reste un point que ni l'un ni l'autre n'osent aborder. Il faut
bien s'en expliquer cependant; tous deux l'ont au coeur. Mais
Dobouziez est si fier et Daelmans si délicat! Enfin, Daelmans se
décide à prendre, comme il dit, le taureau par les cornes:
-- Et, sans indiscrétion, monsieur Dobouziez, que comptez-vous
faire à présent?
L'autre hésite à répondre. Il n'ose pas exprimer ce qu'il
souhaiterait.
-- Écoutez, reprend M. Daelmans, voua accueillerez mes ouvertures
comme voua l'entendrez et il est convenu d'avance que vous me les
pardonnez, au cas où elles vous paraîtraient inacceptables...
Voici. La fabrique changeant de propriétaire, il serait désastreux
qu'elle perdit du même coup son directeur... Vous me comprenez? Je
dirai même que cette éventualité suffirait pour faire hésiter
l'acquéreur. Des capitaux se remplacent, monsieur Dobouziez,
l'argent se gagne, se perd -- se gaspille, allait-il dire, mais il
se retint -- se regagne. Mais ce qui se trouve et ce qui se
remplace difficilement, c'est un homme de talent, un homme
instruit, actif, expérimenté, un homme du métier... C'est pourquoi
je vous demande, monsieur Dobouziez, si vous verriez quelque
inconvénient à demeurer à la tête d'une industrie que vous avez
édifiée et que vous seul pouvez maintenir et perfectionner... Nous
comprenons-nous?
S'ils se comprenaient! Ils ne pouvaient mieux se rencontrer.
C'était précisément la solution qu'espérait M. Dobouziez.
Entre gens si honnêtes et si droits, on convint avec tout autant
de facilité du chiffre des appointements du directeur; sauf
ratification par Saint-Fardier et les petits actionnaires: une
simple formalité. Il va sans dire que M. Daelmans mit vos
appointements à un chiffre très respectable. Il voulait même que
le directeur continuât d'occuper la somptueuse maison attenante à
la fabrique. Mais le père esseulé désirait retourner auprès de son
enfant.
Ah! personne comme Daelmans-Deynze n'aurait pu adoucir à Dobouziez
l'amertume et l'humiliation de ce sacrifice! Qui s'imaginerait
pareille délicatesse et pareilles nuances de procédés chez cet
homme de négoce! Dobouziez dut se l'avouer au fond de son coeur si
blindé, si fier, si peu accessible aux émotions. Et, au moment de
prendre congé de M. Daelmans -- son patron -- comme il articulait
quelque correcte formule de remerciements, il sentit se fondre
brusquement comme des glaçons dans sa poitrine, et, se ravisant,
se précipita dans les bras de son ami, son sauveur.
-- Courage! lui dit l'autre avec sa simplicité et sa rondeur
habituelles.