Grand branle-bas aujourd'hui au chantier des constructeurs de
navires Fulton et Cie. On va procéder au lancement d'un nouveau
navire achevé pour le compte de la Croix du Sud, la ligne de
navigation entre Anvers et l'Australie. La cérémonie est annoncée
pour onze heures. Les derniers préparatifs s'achèvent. Comme un
papillon immense, longtemps serré dans sa chrysalide, le navire,
complètement formé, a été dégagé de son enveloppe de charpentes.
Le chantier est orné de mâts, de portiques, disparaissant sous une
profusion de «signaux», de pavillons, d'oriflammes de toutes les
couleurs et de toutes les nationalités, parmi lesquels domine le
drapeau rouge, jaune et noir de la Belgique. D'ingénieux
monogrammes rapprochent les noms du navire, de son constructeur,
de son armateur: Gina, Fulton, Béjard. Ici figurent le millésime
de l'inauguration et celui de l'achèvement du travail.
Près du navire se dresse une tribune, tendue de toile à voile que
le vent humide secoue par moments d'une façon assez rageuse.
Non loin de l'eau repose, comme une baleine échouée, l'immense
bâtiment. La puissante carcasse, étalonnée, fraîchement peinte en
noir et rouge, À la poupe, en lettres d'or, dans une sorte de
cartouche sculpté, figurant une sirène, on lit ce mot: Gina.
Dès le matin, le chantier se garnit de curieux. Les invités munis
de cartes prennent place sur les gradins de la tribune. Au premier
rang, des fauteuils en velours d'Utrecht attendent les autorités,
la marraine et sa famille. Les badauds de peu d'importance et les
ouvriers se placent au petit bonheur à proximité du rivage et du
bateau.
Il fait un soleil glorieux comme celui qui brillait il y a près
d'un an, lors de l'excursion à Hémixem. Tout ce qui a la
prétention de donner le ton, de régir l'esprit, la mode et la
politique, se retrouve là comme par hasard. Ils se prélassent, les
gens qui comptent: les Saint-Fardier, les Vanderling, les
Brullekens, les De Zater, les Fuchskop, nombre de Verhulst, de
Verbist, de Peeters et de Janssens, tous les Von et les Van de
l'autre fois; toujours les mêmes.
Le Dupoissy est radieux et se donne de l'importance comme s'il
était à la fois auteur, propriétaire et capitaine du navire.
Les dames chiffonnent des toilettes charmantes, pleines
d'intentions. Angèle et Cora Vanderling minaudent à côté de leurs
fiancés, les jeunes Saint-Fardier, qui étalent un élégant négligé
bleu à boutons d'or, jouant l'uniforme des officiers de marine.
Door Bergmans aussi est de la fête, accompagné de ses amis, le
peintre réaliste Willem Marbol et le musicien Rombaut de Vyveloy.
Cependant, tout est prêt. L'équipage se réunit sur le pont du
navire, selon l'usage. Les matelots, endimanchés et astiqués,
francs et débonnaires gaillards, rappelleraient à Laurent, s'il
était de la partie, son brave Vincent Tilbak. Un peu embarrassés
de leurs membres, on dirait que cette façon de parader sur un
navire encore à terre n'est pas de leur goût. Mêlés à l'équipage,
des badauds ont voulu se donner l'émotion de descendre avec le
navire. Le patelin Dupoissy voudrait bien se joindre à ceux-ci,
mais ses fonctions délicates l'attachent au rivage. En attendant
l'arrivée du maître, c'est lui qui se charge de recevoir le monde,
de caser les dames sous la tente, et aussi de faire l'office de
commissaire et de déloger, au besoin, les profanes. Il a
conscience de son importance, le radieux Dupoissy. Voyez-le
conduire, près du bateau, les demoiselles Vanderling et leur
expliquer, avec des termes techniques, le détail de la
construction. Il leur confie aussi, d'un petit air mystérieux,
qu'il a préparé quelques vers «bien sentis».
Pour se défaire du fâcheux raseur, le rédacteur du grand journal
commercial a promis de les intercaler dans le compte rendu.
Plusieurs équipes des travailleurs les plus vigoureux et les plus
décoratifs du chantier attendent, à portée du navire, le moment de
lui donner la liberté complète. Il ne manque plus que les
autorités et les principaux acteurs, les premiers rôles de la
cérémonie qui se prépare. Au dehors du chantier, sur les quais, en
aval du fleuve vers la ville, des milliers de curieux refoulés des
installations Fulton, où l'on s'entasse à s'étouffer, sont postés
pour prendre leur part du spectacle, se piètent avec un tumulte
d'attente, un brouhaha d'endimanchement.
Attention! Dupoissy, un mouchoir attaché au bout de la canne, a
donné un signal, comme le starter aux courses.
Des artilleurs improvisés, dissimulés, derrière les hangars, font
partir des bottes. Le canon! se dit la foule en se trémoussant
dans un délicieux frisson d'attente. Les jeunes Saint-Fardier
plaisantent Angèle et Cora qui ont sursauté.
Un orphéon entonne la Brabançonne.
-- Ils arrivent! ils arrivent!
Ils arrivent en effet. Descendant de voiture, voici le
bourgmestre, le parrain du navire, donnant le bras à la marraine,
Mlle Dobouziez, éblouissante dans une toilette de gaze et de soie
rose; puis M. Béjard menant la maman Dobouziez, plus fleurie, plus
feuillue et plus emplumée que jamais, surtout que Gina a renoncé à
contrarier son innocente manie. Derrière, vient M. Dobouziez
conduisant la femme du constructeur. Le populaire, contenu à
grand'peine par la police, aux abords de l'enclos réservé,
s'émerveille naïvement devant la beauté de Mlle Dobouziez. Il a
acclamé Door den Berg, mais il fait entendre des grognements au
passage de Béjard. Et il se trouve, dans plus d'un groupe de cette
cohue de bonnes gens et même sur les banquettes de la tribune, des
narrateurs pour établir un rapprochement entre la cérémonie
brillante qui se passe aujourd'hui, au chantier Fulton, et les
atrocités qui s'y commettaient il y a vingt-cinq ans, sous la
responsabilité de Béjard, le père, et avec la complicité de Freddy
Béjard, le futur armateur. Mais les huées mal contenues et les
murmures se noient dans l'allégresse moutonnière et la jubilation
badaude. Lorsque le cortège imposant a gagné ses places, nouveau
coup de canon. La musique va repartir, mais Dupoissy fait un signe
furieux pour lui imposer silence. Et se plantant devant la
tribune, sur la berge, à quelques pas du navire, il tire de sa
poche un papier à faveur rose, le déplie, tousse, s'incline,
dégoise de sa voix de chevreau sevré avant terme une kyrielle
d'alexandrins rances, que personne n'écoute d'ailleurs. De temps
en temps, entré les conversations, on en saisit un hémistiche:
«Vaisseau fils de la terre -- conquérant de l'onde -- sur la plage
lointaine -- va saluer pour nous -- poindre à l'horizon des
eaux... symbole de nos lois... royaume d'Amphitrite...»
-- Que de chevilles! Vous verrez qu'il n'en ratera pas une!
murmure Mme Vanderling à l'oreille de Gaston Saint-Fardier, c'est
un véritable almanach des Muses que ce bonhomme-là!...
Il a fini. Quelques bravos discrets. Des «Pas mal! pas mal!»
proférés à demi-voix; des «ouf!» de soulagement chez la plupart
des auditeurs. Enfin se prépare la phase véritablement émouvante.
La musique joue l'air de Grétry «Où peut-on dire mieux»,
M. Fulton, le constructeur, court donner un ordre à ses ouvriers.
Sous la puissance des coups de bélier et du coinçonnage destiné à
le soulever, l'immense bâtiment, immobile jusqu'à présent,
commence à se mouvoir insensiblement. Tous les yeux suivent, non
sans anxiété, les efforts de la robuste théorie d'ouvriers massés
sous l'avant du navire, et l'étayant de ce côté, armés de barres
d'anspect afin de le faire glisser plus rapidement sur la
coulisse. Pieux, ventrières, étançons sont tombés, les dernières
accores ont sauté.
Cependant Béjard a conduit Mlle Dobouziez près de l'amarre.
Prenant une élégante hachette au manche garni de peluche, effilée
comme un rasoir, il l'offre à la marraine et l'invite à rompre
d'un coup sec le dernier câble de retenue. La belle Gina, si
adroite, s'y prend mal, elle attaque le chanvre, mais l'épais
tressis tient bon. Elle frappe une fois, deux fois, s'impatiente,
ses lèvres profèrent un petit claquement irrité. Le silence de la
foule est tel que les spectateurs haletants, retenant leur
souffle, perçoivent ce mutin accès de mauvaise humeur de l'enfant
gâtée. Les loustics rient.
-- Mauvais présage pour le navire! se disent les marins.
-- Et pour la marraine! ajoutent des regardants.
Comme Mlle Dobousiez n'en finit pas, Béjard s'impatiente à son
tour, reprend l'outil récalcitrant et cette fois, d'un coup ferme
et nerveux, il tranche la corde.
La masse énorme crie sur ses ais, se met lentement en branle et
dévale majestueusement vers son domaine définitif.
Moment pathétique. Qu'y a-t-il pourtant là pour faire battre tous
ces coeurs, non seulement les simples, mais encore les plus vains
et les plus fermés, plus difficiles à émouvoir que l'énorme
colosse même?
En gagnant le fleuve, le navire auquel s'est communiqué une vie
étrange, continue de crier et de rugir. Rien de majestueux comme
cette rumeur prolongée dont retentissent les flancs de la Gina.
Certains chevaux hennissent ainsi de plaisir et de fierté, au
moment où l'homme met à l'épreuve leur vigueur et leur vitesse.
Puis, brusquement, d'un trait, il franchit, comme un plongeur
impatient, la distance qui le séparait encore de la nappe
ondoyante et il s'enfonce avec fracas dans l'Escaut que son entrée
fait tressaillir et qui semble écarter, pour le recevoir, ses
masses écumantes.
Alors, la rumeur du navire ayant cessé, de la foule s'élèvent des
hourrahs! formidables et prolongés. La musique déchaîne de
nouvelles et entraînantes fanfares, les salves reprennent, un
immense drapeau tricolore est hissé au sommet du grand mât.
L'équipage de la Gina éclate à son tour en cris de jubilation, et
ses passagers pour rire, convaincus de leur importance, agitent
mouchoirs et chapeaux.
Bientôt le navire se prélasse au milieu du fleuve, et vire
gracieusement, avec une dignité et une aisance de triomphateur. Ce
n'est plus la masse lourde, rébarbative et un peu piteuse qu'on
admirait tout à l'heure, de confiance, car un navire hors de l'eau
a toujours l'air d'une épave, mais depuis qu'il est entré dans son
élément, il s'est allégé et animé. Voilà même qu'on met sa machine
en mouvement, ses lourdes hélices battent l'eau, la fumée
s'échappe par sa cheminée énorme. Son formidable organisme
fonctionne, ses muscles de fer et d'acier s'agitent, il gronde, il
respire, il souffle, il vit. Et les hourrahs parlent de plus
belle. Cependant, à terre, sous la tente, l'agent de M. Fulton
faisait circuler des coupes de Champagne et des biscuits, les
hommes trinquaient avec bonhomie, en affectant de la rondeur et de
l'expansion, à la fortune de la Gina. Tous s'empressaient autour
de la belle marraine afin de lui exprimer leurs voeux pour son
brillant filleul. Gina portait le verre à ses lèvres et saluait à
chaque toast, avec un sourire fin et digne. Les petites Vanderling
buvaient en conscience; serrées de près par leurs fiancés, elles
affectaient d'être chatouillées, se renversaient à faire craquer
leur canezou, en riant comme de petites folles, blanches,
grassouillettes, le menton charnu, les lèvres très rouges, les
yeux pleins de science amoureuse.
Béjard redoublait de prévenances et d'attentions auprès de Gina.
-- Vous voilà attachée à ma fortune, mademoiselle, disait-il, non
sans intention. Dans cette Gina qui m'appartient et qui fera
honneur à son nom, je n'en doute pas, je me plairai à retrouver
quelque chose de votre personne. D'ailleurs, les Anglais, nos
maîtres en commerce, ont fait aux vaisseaux l'honneur de les
assimiler à la femme. Pour eux tous les objets sont indifféremment
du genre neutre. Les navires seuls appartiennent au beau sexe...
-- Je me sens assez petite fille à côté de cette imposante
matrone! répondit Gina en riant. Et j'ai peine à croire que je
l'ai tenue sur les fonts baptismaux; c'est plutôt elle qui semble
m'accorder son patronage... Et ceci explique mon émotion de tout à
l'heure... Ah! vrai, j'ai senti l'aplomb m'abandonner...
M. Dobouziez, mis en veine de générosité par le succès de sa
fille, toujours soucieux de suivre l'usage et de ne pas lésiner
dans les circonstances publiques, avait fait appeler le
contremaître.
-- Tenez, dit-il, en lui remettant cinq louis, voici les dragées
du baptême! Partagez-les entre vos hommes et qu'ils les fassent
fondre à leur soif.
-- Quelle idée! grommela Saint-Fardier père à l'oreille de Béjard.
Les brutes ne tiennent déjà plus sur leurs jambes! C'est moi qui
leur en ficherais des pourboires! Il faut voir comme je les
dégrise le lundi, à la fabrique!
Après avoir exécuté quelques voltes et manoeuvres, pour se montrer
sous tous ses avantages au monde connaisseur et élégant qui
assistait à ses premiers ébats, la Gina redoubla de vitesse, et
s'en fut, délibérément, vers la rade, réjouir d'autres
spectateurs. Une place lui avait été aménagée, à quai, en
attendant qu'elle complétât son outillage, son équipement et
qu'elle prit son premier chargement de marchandises et de
passagers. Il était convenu, entre l'armateur et le capitaine,
qu'elle gagnerait la mer dans huit jours.
Dupoissy, assez mortifié du peu de succès de ses vers, s'était
approché de l'eau et, la coupe remplie de Champagne, posté à
l'extrémité de l'appareil même d'où s'était élancé le navire, il
interpella les autres personnes de la compagnie, de l'air d'un
escamoteur sur le point d'exécuter un nouveau tour: -- Attention!
Tout le monde tourna les yeux de ce côté. Le Sédanais avait sifflé
verre sur verre, lorsqu'on ne s'occupait pas de lui et, désaltéré,
même un peu gris, il se rappelait le mariage du Doge et de
l'Adriatique et les antiques libations des païens à l'Océan pour
se rendre propices Neptune et Amphitrite.
-- Que ce nectar de Bacchus répandu dans le royaume des ondes
assure à la glorieuse Gina la clémence des éléments!
Il dit et se pencha un peu, chercha une attitude noble, en se
tenant sur une jambe, et versa le Roederer dans le fleuve. Mais le
gros homme faillit l'y suivre; si Bergmans ne l'avait retenu par
les basques de son habit, il piquait une tête. On applaudit et on
pouffa.
-- Bon, voilà notre barde qui va se plonger dans le Permesse!
ricanait la Parisienne.
-- Prenez garde, monsieur, les dieux anciens, le vieil Escaut, ne
semblent pas goûter votre parodie de leurs rites! dit le tribun à
Dupoissy.
-- Ah oui, je suis un profane, un étranger, n'est-ce pas? répliqua
avec dépit le pseudo-marchand de laines, au lieu de remercier son
sauveteur. Il n'appartient qu'aux Anversois pur sang de
ressusciter les antiques religions!
-- Je ne vous le fais pas dire! ajouta Bergmans, en riant.
On se séparait; les invités regagnaient leurs voitures. Les
ouvriers, nantis du pourboire, acclamaient, avec plus de
conviction qu'à l'arrivée, les importants personnages. L'après-
midi il devait y avoir grand bal au chantier pour tout le
personnel; on mettrait quelques tonneaux en perce. En exécutant
les préparatifs de cette nouvelle partie du programme quelques-uns
des compagnons fringuaient. Friands d'observation, Marbol et son
ami Rombaut se promettaient de revenir l'après-midi avec Bergmans.
-- Et vous, se hasarda de dire celui-ci à Régina, n'assisterez-
vous pas aux ébats de ces braves gens; à cette joie qui sera un
peu votre oeuvre?
Elle eut une moue dégoûtée.
-- Fi! répondit-elle, je n'en aurai garde. C'est bon pour des
démocrates de votre espèce. Vous vous entendriez parfaitement avec
Laurent.
-- Qui ça, Laurent?
-- Un cousin, très éloigné, -- au propre et au figuré, car il est
en ce moment en pension à quelque cent lieues d'ici... qui
accorde, comme vous, de l'importance à ce monde commun... Mais il
n'a pas même comme votre ami Marbol l'excuse de les peindre et de
s'en faire de l'argent, ou, comme vous la perspective de devenir
président de la République et Ville libre d'Anvers.
Elle ne se rappelait Paridael que pour établir un rapprochement
désobligeant, du moins dans sa pensée, entre Bergmans et le
collégien. Elle en voulait un peu au tribun de ce qu'il ne se fût
pas assez occupé d'elle pendant cette cérémonie et l'eût laissée
tout le temps avec Béjard.
-- Décidément, pensait Door, des abîmes d'opinions et de
sentiments nous séparent! Je ferai l'impossible pour les
combler... Elle est assez intelligente et je lui crois au fond
beaucoup de droiture; si elle m'aimait, je l'aurais vite
intéressée à mon oeuvre, au but de ma vie. Je m'en ferais une
alliée. Si elle m'aimait! Car malgré sa hauteur et ses dédains, et
sa soumission aux préjugés, je persiste à la trouver déplacée dans
son monde. Elle vaut ou vaudra mieux que ses parents. Il doit y
avoir place en elle pour de généreux mouvements et des pensées
supérieures... Sa beauté et son instinct contredisent son
éducation... Que ne puis-je la disputer à ces épouseurs
richissimes qui rôdent autour d'elle! ...