L'auteur du _Journal d'une femme de cinquante ans_, Henriette-Lucie
Dillon, était née à Paris, rue du Bac, le 25 février 1770. Elle épousa à
Montfermeil, le 21 mai 1787, Frédéric-Séraphin, comte de Gouvernet.
Au décès de son père, mort sur l'échafaud le 28 avril 1794, le comte de
Gouvernet prit le titre de comte de La Tour du Pin de Gouvernet. Il fut
nommé pair de France et créé marquis de La Tour du Pin par lettres
patentes du 17 août 1815 et du 13 mars 1820.
* * * * *
Le comte de Gouvernet vint au monde à Paris, rue de Varenne, dans
l'hôtel de ses parents, le 6 janvier 1759. Dès l'âge de seize ans, en
1775, il entrait au service militaire en qualité de lieutenant en second
d'artillerie, et, en 1777, était promu capitaine de cavalerie à la suite
au régiment de Berry-Cavalerie.
Il fut désigné, en 1779, pour occuper l'emploi de major général de
l'armée du comte de Vaux, destinée à une descente en Angleterre, et un
peu plus tard celui d'aide de camp du marquis de Bouillé, gouverneur des
Antilles. Il servit sous ses ordres pendant les trois dernières années
de la guerre d'Amérique, et devint bientôt l'ami de son chef. Entre
temps, il fui promu colonel en second du Royal-Comtois-lnfanterie, et
servait encore dans ce régiment quand, le 21 mai 1787, il épousa Mlle
Lucie Dillon L'année suivante, on le nommait colonel du régiment
Royal-des-Vaisseaux.
Les mémoires de sa femme nous feront connaître la suite des événements
de la vie de M. de La Tour du Pin jusqu'à l'époque des Cent-Jours.
Au moment du débarquement de Napoléon au golfe Juan, M. de La Tour du
Pin se trouvait dans la capitale de l'Autriche, où il avait été envoyé,
après la première Restauration, d'abord en qualité de ministre par
intérim, ensuite comme l'un des plénipotentiaires de France au congrès
de Vienne.
Après avoir signé la fameuse déclaration du 13 mars 1815 qui mettait
Napoléon hors la loi, il se rendit, d'accord avec M. de Talleyrand, à
Toulon, pour tenter de raffermir le maréchal Masséna, gouverneur de
cette place, dans le service du roi, puis à Marseille pour conférer avec
le duc de Rivière.
Sa mission consistait ensuite à rejoindre dans le Midi le duc
d'Angoulême, qui avait reçu du roi l'ordre d'aller à Nîmes. Mais ayant
appris à Marseille la nouvelle de la capitulation de ce prince au pont
Saint-Esprit, après avoir pris, de concert avec le duc de Rivière
quelques mesures indispensables, il fréta un bâtiment pour gagner Gênes,
d'où il devait retourner à Vienne. Le mauvais temps, ou plutôt le
mauvais vouloir du capitaine de ce bâtiment, le força à aller à
Barcelone. De là, passant par Madrid, il se dirigea sur Lisbonne. Dans
cette ville, il s'embarqua pour Londres, où il eut, pendant les
vingt-quatre heures qu'il y séjourna, l'honneur de voir Mme la duchesse
d'Angoulême pour la mettre au courant de la situation en France. La nuit
même qui suivit cette entrevue, il partait pour Douvres, gagnait Ostende
et se rendait à Gand auprès de Louis XVIII.
Après la bataille de Waterloo, M. de La Tour du Pin reprit en même temps
que le roi la route de Paris.
Au mois d'août suivant, il participait aux élections générales en
qualité de président du collège électoral du département de la Somme.
Le 17 du même mois, il était nommé pair de France par Louis XVIII qui,
dans ses lettres patentes, l'appela «son allié», qualité que
justifiaient d'ailleurs les alliances de sa famille.
Comme le rapportent les mémoires, M. de La Tour du Pin, tout en étant
envoyé en Autriche, d'abord comme ministre par intérim, plus tard comme
l'un des plénipotentiaires de France au congrès de Vienne, avait été
nommé, peu de temps auparavant, ministre près de la Cour des Pays-Bas.
En octobre 1815, il rejoignit ce dernier poste à Bruxelles pour remettre
ses lettres de créance au roi Guillaume Ier et assister à son
couronnement.
Etant revenu à Paris, bientôt après, pour siéger à la Chambre des pairs,
M. de La Tour du Pin prit part, dans les premiers jours de décembre, aux
débats du procès du maréchal Ney.
Il avait été décidé qu'on pourrait motiver son vote sur l'application de
la peine, M. de La Tour du Pin, profitant de cette faculté, vota la
peine de mort, mais fit en même temps la déclaration suivante:
«Je condamne le maréchal Ney à la peine portée aux conclusions de M. le
Procureur général, mais comme je suis loin de le rendre seul responsable
des malheurs de cette fatale époque, je le trouve, à plus d'un titre,
digne de la commisération du roi, et je profiterais, à cet égard, de la
faculté qui m'est donnée par l'article 595 du Code d'instruction
criminelle, si je ne croyais plus avantageux à Sa Majesté d'abandonner
le coupable à sa justice, à sa bonté, et peut-être à sa politique, que
doivent dicter les circonstances où nous sommes et dont Sa Majesté peut
être meilleur juge que personne.»
Cet appel à la clémence du roi, comme on le sait, ne fut pas entendu.
Quelques semaines plus tard, le 28 janvier 1816, M. de la Tour du Pin
perdait son fils aîné, Humbert[1], dans des circonstances terriblement
tragiques qui seront relatées plus loin.
Peu de jours après, il regagnait La Haye pour remplir ses fonctions de
ministre plénipotentiaire auprès de la Cour des Pays-Bas.
Dans le courant de l'année suivante, un nouveau malheur frappa M. et Mme
de la Tour du Pin, déjà si éprouvés. Le 20 mars 1817, leur fille
cadette, Cécile[2], était emportée par une cruelle maladie, à Nice, où
sa mère l'avait amenée.
Au mois de septembre 1818, M. le duc de Richelieu appela auprès de lui
M. de La Tour du Pin pour le seconder au congrès d'Aix-la-Chapelle, dont
l'objet était d'arrêter les conditions de l'évacuation du territoire
français par les troupes étrangères.
M. de La Tour du Pin rejoignit, aussitôt après la clôture du congrès,
son poste à La Haye. Il revint à Paris, à la fin de Vannée 1819, pour
siéger à la Chambre des pairs au moment de l'ouverture de la session, et
s'y trouvait encore à l'époque de l'assassinat du duc de Berry, le 13
février 1820.
C'est pendant son séjour à Paris qu'éclata, en janvier 1820,
l'insurrection des troupes espagnoles, réunies dans l'île de Léon pour
une expédition en Amérique, insurrection qui fut l'origine de la
révolution espagnole.
À l'occasion de ces événements, le gouvernement français ayant résolu
d'envoyer un représentant extraordinaire en Espagne, désigna pour cette
mission M. de La Tour du Pin, mais des intrigues anglaises parvinrent à
empêcher son départ.
Nous rappelons cette nomination parce qu'il s'y rattache un incident non
dépourvu d'intérêt. Le voici reproduit tel qu'il a été conté et écrit
par M. de La Tour du Pin lui-même:
«Puisque la destinée a malheureusement voulu que Louis-Philippe occupât
une place dans l'histoire, je veux placer ici une petite anecdote qui le
concerne et qui, à travers mille autres, vaut la peine d'être lue. En
1820, le gouvernement m'invita à venir de La Haye, où j'étais ministre,
à la Chambre des pairs pour la session. Vers la fin de janvier, on
reçut, à Paris, la nouvelle de la révolution d'Espagne. M. de Richelieu,
alors président du conseil, me pria de passer chez lui et me dit:
Monsieur de La Tour du Pin, nous sommes dans le plus, grand embarras, le
roi désire vivement que vous alliez en Espagne..., etc., etc.
«Comme ce n'est pas de moi que je veux parler, je passerai ce qui eut,
lieu à cet égard, et je dirai seulement que, selon l'usage, après avoir
publiquement pris congé du roi, j'allai successivement chez les princes
et princesses et, en dernier lieu, chez M. le duc d'Orléans.
«Il me reçut avec cette politesse et cette aisance qui lui sont
familières, et même avec d'autant plus d'égards que mon envoi en
Espagne, dans de telles circonstances, témoignait quelque opinion en ma
faveur.
«Il chercha à allonger une visite qui n'était que de pure formalité, et,
voulant m'amener à quelque communication sur les directions qui avaient
dû m'être données, il me dit: «Monsieur de La Tour du Pin, je n'ai
assurément pas l'indiscrétion de vouloir pénétrer vos instructions, mais
si j'avais l'honneur de vous en donner dans de telles circonstances, ce
serait de dire au roi d'Espagne de se mettre dans le courant des
événements et de s'y laisser aller, sans prétendre un instant y
résister.
«Monseigneur, lui répondis-je, si l'on m'avait donné ces
instructions-là, je les aurais refusées, et j'aurais conseillé de
laisser au moins les événements agir tout seuls, sans prendre la peine
d'envoyer quelqu'un pour les encourager.
«Je quittai M. le duc d'Orléans, que mes absences continuelles de Paris
ne m'ont plus donné l'occasion de revoir depuis ce temps-là.
«En voyant tout ce qui se passe aujourd'hui--septembre 1836--en Espagne,
j'ai été conduit me rappeler cette conversation et la mettre par écrit.
Je serais tenté de demander présent M. le duc d'Orléans s'il pense
encore qu'il soit bon de se laisser aller de tels courants.»
M. de La Tour du Pin, peu de temps après, en avril 1820, était nommé
ambassadeur Turin. Il rejoignit immédiatement son poste et, sauf un
séjour de quatre mois à Rome en 1824, il ne le quitta plus avant le mois
de janvier 1830.
C'est pendant leur séjour Turin que M. et Mme de La Tour du Pin étaient
une fois de plus atteints dans leurs affections. Charlotte[3], leur
seule fille encore vivante, et qui avait épousé, le 20 avril 1813,
Bruxelles, le comte Auguste de Liedekerke Beaufort, mourait au château
de Faublanc, près de Lausanne, le 1er septembre 1822, au cours d'un
voyage qu'elle avait entrepris pour aller de Turin, rejoindre à Berne
son mon, à cette époque ministre des Pays-Bas près la République
helvétique.
Au mois de janvier 1830, M. de La Tour du Pin, décidé à se retirer des
affaires, se rendit à Paris, et bientôt après, ennuyé et fatigué,
mécontent aussi de la tournure que prenaient les événements,
s'installait à Versailles.
Il s'y trouvait au moment de la Révolution de 1830. Le 2 août, à 3
heures du matin, il quittait cette ville et se dirigeait sur Orléans,
croyant que le roi, en se retirant par Rambouillet, prenait cette route
pour aller à Tours, s'appuyer des dispositions du Midi et surtout de la
Vendée, et que là il se réunirait à lui.
Dès le lendemain, apprenant l'abdication du roi et son départ pour
Cherbourg, M. de La Tour du Pin résolut de gagner sa propriété du
Bouilh, près de Saint-André-de-Cubzac, d'où il envoya, en guise de
protestation, la lettre suivante à la Chambre des pairs:
«À Monsieur Pasquier,
«Président de la Chambre des pairs,
«Saint-André-de-Cubzac (Gironde), le 14 août 1830.»
«Monsieur le chancelier,
«J'ai l'honneur de vous prier de vouloir bien faire connaître à la
Chambre des pairs, officiellement, que ma conscience et ma raison
se refusent également à admettre la vacance du Trône dans la
personne de M. le duc de Bordeaux, et qu'en conséquence, je ne
prêterai pas le serment qu'on me demande, parce qu'il est
directement contraire à celui que j'ai déjà prêté.
«J'ai l'honneur, etc., etc.»
Le président de la Chambre des pairs donna, dans la séance du 21 août,
lecture de cette lettre, qui fut insérée dans le Moniteur du 22.
Les événements du mois d'août mettaient également fin à la mission dont
M. de La Tour du Pin était chargé auprès du roi de Sardaigne. Libre
ainsi de toute occupation, il passa tranquillement, dans sa terre du
Bouilh, la fin de l'année 1830.
De nouveaux soucis devaient bientôt l'atteindre. Aymar[4], le dernier
survivant de ses enfants, entraîné par un généreux enthousiasme pour la
causé de la légitimité, s'était affilié au mouvement qui, en 1831, se
préparait en Vendée. Il fut arrêté, emprisonné, et son père, ne voulant
pas se séparer de lui, partagea les quatre mois de sa détention, tant à
Bourbon-Vendée qu'à Fontenay.
Mis en liberté en avril 1832, Aymar de La Tour du Pin reprenait bientôt
le chemin de la Vendée pour rejoindre Mme la duchesse de Berry.
On connaît le mauvais succès de cette tentative.
Après l'arrestation de Madame, Aymar de La Tour du Pin fut de nouveau
poursuivi et recherché.
Plusieurs journaux ayant, à cette époque, attaqué son fils en termes qui
lui parurent outrageants, M. de La Tour du Pin prit vigoureusement sa
défense dans une lettre à l'_Indicateur_, un des journaux en cause,
lettre que cette feuille ne voulut pas insérer, mais qui fut reproduite
dans le numéro de la _Guyenne_ du 7 août 1832.
Cette lettre valut à son auteur un jugement de mise en accusation devant
la cour d'assises de Bordeaux, suivie d'une condamnation, le 15 décembre
1832, à 1.000 francs d'amende et trois mois de prison. Ces trois mois de
prison, M. de La Tour du Pin les fit au fort du Hâ, du 20 décembre 1832
au 20 mars 1833, en compagnie de sa femme, qui refusa de le quitter.
Quant à Aymar de La Tour du Pin, vers la même époque et comme
conséquence de sa participation à la tentative de Mme la duchesse de
Berry en Vendée, il était condamné par contumace à la peine de mort. Il
avait heureusement pu se réfugier à Jersey dès le mois de novembre 1832.
En présence de la condamnation de son fils, qui pour y échapper dut
s'exiler, et des persécutions dont il était lui-même l'objet, M. de La
Tour du Pin prit le parti de se retirer à l'étranger.
À sa sortie de prison, il alla s'installer à Nice, où sa femme et son
fils vinrent le rejoindre. Des raisons politiques lui ayant fait quitter
cette ville, il se dirigea sur Turin et de là sur Pignerol. Son séjour
dans cette dernière ville se prolongea jusqu'au 28 août 1832.
Des questions d'intérêt urgentes à régler rappelèrent alors M. et Mme de
La Tour du Pin en France.
Ils y passèrent tout juste une année et reprirent ensuite le chemin de
l'étranger, avec le projet de s'établir à Lausanne, où ils arrivèrent
vers la fin du mois de novembre 1835, après quelques semaines de séjour
à Suze.
C'est à Lausanne que devait mourir M. de La Tour du Pin, le 26 février
1837, âgé de soixante-dix-huit ans.
Ainsi se terminait une vie pleine d'événements, marquée parfois par de
beaux jours, mais, le plus souvent, remplie d'inquiétudes et
d'infortunes.
M. de La Tour du Pin sut traverser les orages qui s'abattirent sur lui
et sur les siens avec une fermeté de caractère incomparable, une rare
grandeur d'âme, et avec cette simplicité, cette constante bonne humeur
qu'aucune épreuve ne pouvait altérer, cette absence de toute amertume
contre les événements et contre les personnes, qui étaient le bel
apanage des vieilles et illustres familles françaises d'autrefois.
Dans tout le cours de sa carrière diplomatique, il se montra le zélé
défenseur des intérêts et de l'honneur de la France. Entièrement dévoué
au roi, il conserva cependant une complète indépendance à l'égard de ses
ministres, auxquels il parla toujours avec franchise et fermeté,
combattant toutes les mesures qui lui paraissaient contraires aux
intérêts sacrés du pays.
Voici en quels termes parlait de lui, peu de temps après sa mort, un de
ses familiers les plus intimes. Cette appréciation achèvera de le faire
connaître:
«Tout ce que l'âme la plus pure, la plus loyale, tout ce que le
caractère le plus solide, le plus doux, le plus égal, tout ce que
l'esprit le plus cultivé, le plus aimable peuvent répandre de charmes,
M. de La Tour du Pin sut en embellir la vie de ceux qui l'entouraient.
Il était resté comme un des rares débris de cette autre société
antirévolutionnaire, que l'on n'accuse si vivement de nos jours que
parce qu'elle est déjà de l'histoire ancienne pour ceux qui la
déprécient.
«M. de La Tour du Pin en avait conservé la grâce de manières, l'exquise
politesse, les formes les plus distinguées, autant que la chaleur de
coeur et d'amitié qui liait entre elles les personnes remarquables de
cette société.»
* * * * *
La marquise de La Tour du Pin nous conte tous les événements notables de
la période de sa vie comprise entre son enfance et la fin du mois de
mars 1815, dans le _Journal d'une femme de cinquante ans_. Elle crut,
après les Cent-Jours, avoir retrouvé définitivement le repos pour son
âge mûr; l'avenir lui paraissait définitivement fixé. Hélas! il n'en
était rien; les années qui suivirent la révolution de 1830, comme nous
l'avons dit dans les lignes consacrées à M. de La Tour du Pin, lui
réservaient en particulier de nouveaux revers de tous genres.
Son histoire, à dater de 1815, reste étroitement liée à celle de son
mari, qu'elle suivit à La Haye d'abord, à Turin ensuite. Elle partagea
même, comme nous l'avons rappelé plus haut, sa captivité de trois mois
au fort du Hâ, du 20 décembre 1832 au 20 mars 1833.
Elle l'accompagna également en Italie, puis en Suisse, dans l'exil
volontaire qu'il s'imposa pour partager celui de son fils Aymar, et se
trouvait au chevet de M. de La Tour du Pin, à Lausanne, au moment de sa
mort, le 20 février 1837.
Quelque temps après, elle parlait, avec son fils Aymar, le seul
survivant de ses enfants, pour l'Italie, et s'installait en dernier lieu
à Pise, en Toscane, où, âgée de quatre-vingt-trois ans, la mort venait
l'atteindre le 2 avril 1853.
La marquise de La Tour du Pin eut six enfants. Elle les perdit
successivement tous, ainsi qu'on l'a déjà dit, à l'exception de l'un de
ses fils. On trouvera le récit de la mort de deux d'entre eux seulement
dans les mémoires qui s'arrêtent au mois de mars 1815, quoique ce ne
soit que quatre ans et demi plus tard, le 1er janvier 1820, qu'elle
entreprit la rédaction du _Journal d'une femme de cinquante ans_.
Dans l'intervalle, de 1815 à 1820, elle perdait deux autres de ses
enfants: son fils aîné, Humbert, le 28 janvier 1816, et sa fille
cadette, Cécile, le 20 mars 1817.
Humbert de La Tour du Pin naquit à Paris le 19 mai 1790. Il fut
sous-préfet de Florence, puis de Sens pendant les dernières années de
l'Empire. À l'époque de la Restauration, on le nomma officier au corps
des Mousquetaires Noirs, et il devint, dans la suite, aide de camp du
maréchal Victor, duc de Bellune.
Il mourut d'une façon très dramatique.
Au moment de sa nomination auprès du duc de Bellune, parmi les aides de
camp du maréchal se trouvait le commandant Malandin, officier sorti du
rang, rude et sans éducation, audacieux et courageux, coeur franc et
loyal, mais chatouilleux sur le point d'honneur, et qui avait conquis
sur les différents champs de bataille de l'Empire chacun de ses grades.
Le jour même où Humbert de La Tour du Pin, venant pour la première fois
prendre son service auprès du maréchal, pénétra dans la salle des aides
de camp, il rencontra, au milieu des autres officiers de l'état-major,
le commandant Malandin.
Ce dernier, aussitôt après l'arrivée de son nouveau camarade, le jeune
Humbert de La Tour du Pin, l'apostrospha, en guise de plaisanterie, sur
un détail sans importance de son uniforme, en termes fort grossiers et
inconvenants.
Pour la suite de l'aventure, nous reproduirons un extrait du récit qu'en
a fait un des descendants du duc de Bellune, tel qu'il le tenait
lui-même du fils aîné du maréchal[5]:
«M. de La Tour du Pin, ainsi apostrophé, rougit jusqu'au blanc des yeux,
et il allait inévitablement répliquer, quand le maréchal se présenta
pour examiner le travail; il chargea le commandant d'une mission à
remplir auprès du ministre de la guerre, et le commandant s'éloigna avec
la hâte d'un homme familier avec la prompte exécution d'une consigne.
«Quelques instants après, le maréchal se retira, et M. de La Tour du Pin
ne tarda pas, lui non plus, à sortir.
«Il se rendit immédiatement à l'hôtel occupé par sa famille, et
maîtrisant autant qu'il lui était possible l'émotion qui l'oppressait,
il gagna le cabinet de son père.
«Mon père, lui dit-il, voici l'incident dont un jeune officier, placé
dans une situation identique à la mienne, vient d'être victime», et il
raconta, sans omettre le moindre détail, et avec fin sang-froid propre à
détourner tout soupçon de l'esprit du vieux gentilhomme, la scène qui
venait de se passer dans la salle des aides de camp. «Cet officier,
ajouta-t-il, est sinon de mes amis, du moins de mes pairs, et ce qui
touche à son honneur affecte le mien... Que doit-il faire?
«--Provoquer l'agresseur, répondit le vieillard.
«--Et si des excuses lui sont adressées?
«--Les repousser... Ton camarade doit se montrer d'autant plus soigneux
de sa bonne renommée, en présence de l'homme qui l'a bafoué, qu'il n'a
point payé de son sang, comme lui, les insignes du grade dont il est
revêtu.
«--Merci, mon père..., et le jeune officier s'éloigna.
«Le soir même, il faisait demander au commandant Malandin réparation par
les armes.
«Un grand émoi s'ensuivit dans l'entourage du maréchal. Celui-ci chargea
son propre fils d'intervenir dans le règlement des conditions mises à la
rencontre. C'est alors que les qualités rares qui se cachaient au fond
de l'âme du brave commandant se dévoilèrent. Il proposa sans fausse
honte de reconnaître ses torts et la légèreté de son propos.
«Refus de la part de l'offensé d'accueillir l'expression d'un regret en
quelque terme qu'il fût formulé. Alors, comme l'habileté de Malandin
dans le maniement du pistolet était notoire, les témoins proposèrent
pour arme le sabre... Nouveau refus... Ils se rabattirent sur l'épée
sans obtenir plus de succès. Enfin, devant l'opiniâtreté que mettait
l'offensé à réclamer l'emploi du pistolet, force leur fut de céder et
d'arrêter que le duel aurait lieu le lendemain matin, au bois de
Boulogne, et qu'à la distance de vingt-cinq pas, les adversaires
échangeraient une ou plusieurs balles, jusqu'à ce que l'un d'eux fût mis
sérieusement hors de combat.
«Ce soir-là, une profonde tristesse régna à l'hôtel du maréchal, qui,
comprenant toute la délicatesse de l'affaire, n'avait plus pour devoir
que de fermer les yeux; les camarades du commandant Malandin lui
témoignèrent, par leur silence, leur regret de la fâcheuse extrémité
qu'il avait imprudemment créée, et lui-même, pour la première
fois--depuis longtemps--oublia de boire, après son dîner, la
demi-bouteille de rhum qui, disait-il, était seule capable de
régulariser sa digestion.
«Quant à M. de La Tour du Pin, il passa cette soirée au milieu de sa
famille, calme, enjoué et formulant, du ton le plus naturel, en présence
de tous, les ordres nécessaires pour qu'on tînt son cheval sellé à la
première heure le lendemain, sous prétexte d'une promenade concertée
avec des amis.
«C'est à peine si, en donnant à sa mère le baiser d'adieu avant de
regagner son appartement, il laissa échapper un frémissement
involontaire et vite comprimé de ses lèvres, qui auraient voulu
cependant livrer passage à toute son âme.
«Le lendemain, par une matinée calme et riante, quoiqu'un peu froide,
deux groupes, l'un de trois, l'autre de quatre cavaliers, se dirigeaient
séparément vers la porte Maillot, qui servait en ce temps de principale
entrée au bois de Boulogne. Quatre de ces promeneurs portaient la petite
tenue militaire, un les insignes des chirurgiens de l'armée, les deux
autres des vêtements civils; mais à leur tournure, on devinait sans
peine qu'ils avaient l'habitude de l'uniforme.
«Quand ils furent arrivés à proximité d'une clairière qui avait été
désignée comme se prêtant aux convenances d'un duel, les cavaliers
mirent pied à terre et les chevaux furent attachés par la bride aux
arbres qui faisaient bordures. Les deux groupes se rapprochèrent l'un de
l'autre et quelques paroles furent échangées entre les témoins, tandis
que les adversaires se saluaient courtoisement.
«Les témoins avaient apporté dans les fontes suspendues à l'arçon de
leur selle les armes appartenant à l'un et à l'autre des combattants; le
choix des armes, tiré au sort, désigna les pistolets de M. de La Tour du
Pin comme devant servir au duel. On les chargea et on les remit en main
des adversaires, qui avaient pris place à la distance mesurée.
«Alors, et avant que le signal n'eût été donné, le commandant Malandin,
qui, depuis son arrivée sur le terrain, tourmentait fiévreusement sa
moustache, fit signe qu'il voulait parler, et, la voix haute, quoiqu'un
peu tremblante, le regard fixe, mais le teint livide, il prononça ces
paroles:
«--Monsieur de La Tour du Pin, en présence de ces messieurs, je crois
devoir encore une fois vous déclarer que je regrette ma mauvaise
plaisanterie. Deux braves garçons ne sauraient s'égorger pour cela.
«M. de La Tour du Pin hésita un moment, puis il se dirigea lentement
vers le commandant. Tous les coeurs battaient et chacun ressentait un
soulagement secret à voir ce temps d'arrêt dans le drame. Mais lorsque
le jeune homme fut arrivé près de son adversaire, au lieu de lui tendre
la main, il releva le bras et frappant de la crosse de son pistolet le
front de Malandin:
«--Monsieur, lui dit-il, la parole sifflante, je pense que, maintenant,
vous ne refuserez plus de vous battre.
«Et il retourna à sa place.
«La figure du commandant était décomposée; il passa dans ses yeux comme
un éclair de folie; ce n'était pas de la colère, mais l'effarement d'un
lion à la face duquel une gazelle aurait craché...
«--C'est un homme mort, fit-il en se raidissant.
«À une pareille scène, un seul dénouement, le plus prompt possible,
était obligatoire. Le signal fut donné. M. de La Tour du Pin tira le
premier... Alors son adversaire déplia le bras, et on l'entendit
murmurer distinctement:
«--Pauvre enfant! Pauvre mère!
«Le coup partit et le jeune homme, tournoyant sur lui-même, tomba le
visage contre terre. La balle l'avait frappé en plein coeur.»
Cécile de La Tour du Pin était née, le 13 février 1800, dans les
circonstances que rapportent les mémoires, à Wildeshausen, petite ville
située sur les confins du Hanovre et du grand-duché d'Oldenbourg. Au
mois de septembre 1816, à la Haye, où M. de La Tour du Pin occupait le
poste de ministre plénipotentiaire de France auprès de la cour des
Pays-Bas, elle avait été fiancée à Charles, comte de Mercy-Argenteau[6].
Ce dernier, à cette époque, servait depuis dix ans dans l'armée
française, avec grande distinction. Il avait pris part aux campagnes de
l'Empire et s'était particulièrement fait remarquer à la bataille de
Hanau, à la suite de laquelle il reçut pour récompense la croix, si
enviée alors, de chevalier de la Légion d'honneur.
Dans une lettre, datée du 7 septembre 1816, les fiançailles de Cécile de
La Tour du Pin sont annoncées, par sa soeur, Charlotte de Liedekerke
Beaufort, à leur grand'tante commune, lady Henry Dillon, née Frances
Trant. Certaines parties de la lettre sont intéressantes à connaître, à
cause de l'appréciation qu'elle nous fournit sur la personne du fiancé,
le comte Charles de Mercy-Argenteau:
Le 7 septembre 1816.
«Maman me charge, ma chère tante, de venir vous faire part d'un
événement qui nous rend tous bien Vous devinez bien que je vous parle du
mariage de notre Cécile. Le public vous aura sans doute déjà donné comme
sûr ce qui n'avait été jusqu'ici qu'un projet, sans que rien fût décidé.
Vous aurez été étonnée peut-être de notre silence là-dessus, mais vous
savez bien que ces choses-là ne s'avouent que lorsqu'elles sont tout à
fait décidées. On n'en aurait même pas parlé si M. d'Argenteau n'avait
été forcé d'en faire part au roi[7] pour avoir son approbation, ce qui a
rendu la chose publique.
«Je suis sûre que vous prendrez part au plaisir que nous cause cet
heureux événement. Pour moi, je suis dans ta joie de mon coeur, de voir
ma soeur mariée dans le même pays que moi et avec des terres à 6 lieues
de celles[8] qui nous appartiendront un jour.
«L'homme qu'elle épouse a toutes les bonnes qualités qui peuvent rendre
une femme heureuse, les plus nobles et les plus désintéressés
sentiments, les manières les plus agréables, l'assurance et la fermeté
que doivent avoir un mari et un protecteur, tout enfin ce qu'on peut
désirer dans l'homme avec lequel on doit passer sa vie.
«Il a fait dix ans la guerre, et son caractère est pur conséquent formé,
comme celui d'un homme qui a passé à travers tous les événements de la
vie, qui connaît le monde, a vécu au milieu de ce qu'il avait de plus
brillant, de plus séduisant, j'ajouterai même de plus corrompu, sans que
ses principes ni ses sentiments en souffrissent. Ceci sont des épreuves
après lesquelles on peut avoir une confiance entière dans la personne
qui les a éprouvées sans y succomber.
«Vous connaissez sa famille, son frère et sa belle-soeur, qui sera pour
Cécile une seconde mère, ce qui est encore un bonheur de plus, car elle
ne peut pas espérer d'avoir toujours la sienne, et elle aura pourtant
longtemps encore le besoin d'un chaperon, vu son extrême jeunesse.
«La fortune de Charles n'est pas considérable, mais il en a assez
pourtant pour rendre heureux un mariage où elle a été la moindre
considération et dont elle est le moindre avantage.
«Bien des événements nous ont prouvé, depuis vingt ans, qu'elle est peu
solide et combien il est facile de la voir s'écrouler, et j'avoue que je
trouve sage de n'en point faire the first point[9] dans un mariage...»
Lady Henry Dillon adressa sans tarder ses félicitations à sa nièce, la
marquise de La Tour du Pin, félicitations sans doute atténuées par
quelques réticences, car c'est certainement en réponse à ces
félicitations que Mme de La Tour du Pin écrivit la lettre suivante à sa
tante. Nous en reproduisons des extraits pour compléter les détails que
la lettre de la comtesse de Liedekerke Beaufort donne sur la personne et
le caractère du jeune fiancé:
La Haye, le 15 septembre 1816.
«Je vous remercie, ma chère tante, de votre aimable lettre et de
vos compliments, malgré certaines réticences qui pourraient
m'inquiéter, si la seule physionomie de Charles d'Argenteau n'en
disait plus long sur son caractère que toutes les commères de
Bruxelles n'en ont jamais su et n'en sauront jamais. Croyez que je
ne sais pas arrivée à quarante-sept ans sans pouvoir juger le
caractère d'un homme. Tout ce que je vois dans celui de mon futur
gendre, tout ce que je sais des circonstances de sa vie, de ses
sentiments, de ses opinions, de l'élévation de son âme, de sa
sensibilité, de son coeur, me prouvent que je donne à ma Cécile,
pour le cours de la longue vie qu'ils auront, j'espère, à parcourir
ensemble, un ami sûr et un noble protecteur. Je suis bien aise
qu'il soit militaire et qu'il ait connu la guerre et ses dangers:
«None but the brave deserves the fair.[10]»
«Il ne s'en plaira que plus dans son intérieur; il ne désirera plus
de voir trop un monde qu'il a déjà vu et apprécié; il sentira les
vrais biens de la vie, biens dont j'ai goûté la douceur depuis
trente ans, et qui m'ont soutenue et consolée dans toutes mes
calamités. Voilà un préambule bien grave, ma chère Fanny, mais il
règne dans votre lettre une disposition qui ne m'a pas fait
plaisir, je voué l'avoue. Je suis persuadée qu'on vous a dit du mal
de Charles, et cela ne me surprend pas. Il aura d'autant plus
d'ennemis qu'il aura plus d'avantages: une jolie figure, de la
fortune, un beau nom, un excellent caractère, de l'esprit et une
situation avantageuse et brillante. Qu'en faut-il de plus pour
remuer ce bourbier d'envieux et d'envieuses dont Bruxelles
fourmille, tous ces gens qui étaient à mes pieds et qui y seront
encore quand ils sauront que le roi[11] est charmé de ce mariage,
qu'il s'en occupe, qu'il en parle de la manière la plus aimable et
la plus flatteuse, et qu'on serait loin de lui faire la cour en me
faisant des méchancetés.»
Cécile de La Tour du Pin était séduisante par son joli visage, par la
douceur de son caractère, par de nombreuses qualités que les traditions
de famille ont unanimement rapportées jusqu'à nous. Le comte Charles de
Mercy-Argenteau s'éprit d'elle, et du côté du futur, certainement, on
peut affirmer que le mariage projeté était ce qu'on appelle un mariage
d'inclination. Sa fiancée tomba à ce moment malade. Tous les soins qu'on
lui prodigua demeurèrent sans effet. Envoyée de La Haye à Nice, dans un
climat moins rude et plus clément, elle ne devait pas recouvrer la santé
et mourut dans cette ville le 20 mars 1817. Sa tombe existe encore dans
le cimetière de Nice.
La mort de sa fiancée désespéra le comte Charles de Mercy-Argenteau.
Renonçant aux ambitions brillantes que ses débuts dans l'armée
paraissaient devoir satisfaire, il quitta la carrière militaire et entra
dans les ordres. Il devint archevêque de Tyr et mourut le 16 novembre
1879 à Liège, où il s'était retiré, âgé de près de quatre-vingt-treize
ans.
Grand de taille, d'apparence extrêmement distinguée, les traits
réguliers, noble dans sa manière, esprit fin et cultivé, caractère
facile et bon, indulgent aux autres, le comte Charles de Mercy-Argenteau
inspirait l'attachement et le respect à tous ceux qui l'approchaient.
Il nous a été donné de le connaître pendant ses années de vieillesse. Le
visage seul portait la trace des ans. La taille était restée droite et
élancée, le caractère jeune et enjoué, l'intelligence avait conservé
toute sa vivacité.
Le souvenir des fiançailles si tristement rompues était resté gravé dans
sa mémoire. Souvent il en parlait à ses amis. Un peu moins de trois ans
avant sa mort, il s'y reportait encore dans une lettre qu'il nous
adressait et où on trouve l'écho du regret que lui causa le brisement
d'un lien dont il espérait le bonheur, ainsi que la réminiscence du
drapeau sous lequel il avait servi:
Liège, le 2 février 1877.
«Mon cher Aymar,
«Je puis dire avec vérité que jamais souvenir n'a été reçu avec
plus de reconnaissance, je dirai même avec une si profonde émotion!
«Les liens qui m'unissent à votre famille sont bien anciens, mon
cher Aymar, et vous savez qu'ils devaient être plus étroits encore
si Dieu n'avait rappelé à Lui celle qui devait être le trait
d'union!...
«J'ai vu naître votre père et je l'ai aimé, depuis ce moment-là,
comme on aime un fils. Cette affection, je l'ai transmise à ses
enfants, et à vous _tout spécialement_, cher Aymar. Quelque chose
rend ma sympathie pour vous plus vive: c'est la carrière que vous
avez embrassée et où vous avez si noblement débuté! C'est
l'uniforme que vous portez--non pas le même, j'ai servi toujours
dans les hussards--mais qu'importe, c'était le même drapeau, si
souvent couvert de gloire!
[...]
«Et moi aussi, mon cher Aymar, je me permets de vous envoyer ma
photographie. Puissiez-vous la recevoir avec les mêmes sentiments
qui m'ont fait accueillir la vôtre! Quand vous porterez les yeux
sur le portrait de ce vieillard de quatre-vingt-dix ans, vous vous
direz «c'est mon plus ancien ami», j'ose ajouter que c'est votre
ami le plus dévoué.
«Mon cher Aymar, je joins à mes plus affectueux remerciements,
l'expression de mon cordial attachement.
«CH., archev. de Tyr.»
Au plus ancien comme au plus dévoué de mes amis, je devais bien de lui
consacrer quelques lignes dans la préface de ces mémoires.
Après la mort de sa fille Cécile, il restait encore à la marquise de La
Tour du Pin un fils, Aymar, et une fille, Charlotte. Cette dernière, les
mémoires le rapportent, avait épousé le 20 avril 1813, à Bruxelles, le
comte Auguste de Liedekerke Beaufort. Elle ne devait pas tarder à être
enlevée à sa mère également. Comme nous l'avons déjà dit, elle mourut au
château de Faublanc, près de Lausanne, le 1er septembre 1822.
De six enfants un seul donc, Aymar, survécut à ses parents. Les mémoires
nous l'indiquent: c'est à lui que sa mère destinait le _Journal d'une
femme de cinquante ans_.
Ce journal, il est à présumer que la marquise de La Tour du Pin le
rédigeait par à-coups, avec de longues interruptions. En effet, si la
première partie date du 1er janvier 1820, nous trouvons la trace, dans
les mémoires eux-mêmes, que les dernières pages de cette partie n'ont
été écrites, ou tout au moins mises au net, qu'entre les années 1839 et
1842.
Quant à la seconde partie, la minute ou la copie n'en a été commencée
que le 7 février 1843.
La marquise de La Tour du Pin a donc été surprise par la mort avant
d'avoir pu achever l'oeuvre qu'elle avait entreprise, car le récit des
événements de sa vie s'arrête au mois de mars 1815, alors qu'elle mourut
le 2 avril 1853 seulement.
Avec la marquise de La Tour du Pin disparaissait un des derniers
vestiges de la haute société d'avant la Révolution, dont les traditions,
il est permis de le dire, ont aujourd'hui complètement disparu.
La lecture du _Journal d'une femme de cinquante ans_ permettra déjà
d'apprécier la valeur de celle qui l'a écrit, ainsi que ses belles
qualités d'esprit, de coeur et d'âme. Ceux qui l'ont connue, et dont nous
avons recueilli les impressions, l'estimaient et l'aimaient.
Il est rare, disaient-ils, d'avoir jamais réuni plus de solidité à plus
de charmes, plus de sérénité à plus de conscience, plus d'amour constant
du devoir à plus de bienveillance.
Douée d'une mémoire imperturbable qui ramenait dans sa conversation les
souvenirs variés d'époques si différentes, Mme de La Tour du Pin
intéressait au suprême degré les gens réfléchis et sérieux, comme elle
attirait à elle la jeunesse, dont elle comprenait les goûts et excusait
les erreurs.
Son portrait ne saurait être mieux complété qu'en rapportant ici les
quelques mots par lesquels son mari, M. de La Tour du Pin, un an avant
de mourir, commence un court récit chronologique de sa vie:
«Je rassemble les souvenirs de ma vie avec celle qui, pendant une union
de bientôt cinquante années, a fait le bonheur et la consolation d'une
existence si douloureusement et si fréquemment agitée.
«Je n'ai d'autre intention que de mettre, après moi, ma femme à même de
repasser les vicissitudes sans cesse renaissantes que son courage a
toujours surmontées avec le calme le plus inaltérable. C'est une douce
pensée pour moi, en me retraçant à ses yeux, que d'envisager ce petit
moyen de la remettre vis-à-vis d'elle-même et si fort à son avantage.
«L'abnégation absolue de soi est la qualité dominante de cette âme pour
laquelle l'imagination ne pourrait inventer un sacrifice quelconque qui
pût être au-dessus du dévouement dont elle est capable... Allons, je
m'arrête, car aussi bien je n'épuiserai pas tout ce que j'aurais à
dire.»
* * * * *
Le manuscrit du _Journal d'une femme de cinquante ans_ fut, à la mort de
l'auteur, recueilli par son fils, Aymar, marquis de La Tour du Pin.
Celui-ci le légua à son neveu, Hadelin, comte de Liedekerke Beaufort,
qui le confia lui-même, peu de temps avant de mourir, à l'un de ses
fils, le colonel comte Aymar de Liedekerke Beaufort.
Ce manuscrit a paru suffisamment intéressant pour mériter d'être
imprimé, tout au moins pour en assurer la conservation définitive.
Puissent ces volumes consacrer le souvenir de la marquise de La Tour du
Pin et être considérés comme un témoignage de filiale affection offert à
sa mémoire par l'un de ses descendants.
_Paris, juillet 1906._