Vénérables et surveillants, experts et tuileurs, maîtres et compagnons,
Frères de tout grade s’échelonnant sur les trente-trois degrés
symboliques, ils sont en tout, dans l’armée du Grand Orient, 17.000
environ[102]. Joignez-y, peut-être, 7.000 maçons des autres rites. Cette
armée comptait, en 1898, 364 cantonnements, dont 286 étaient directement
rattachés au Grand Orient, et dont 78 relevaient immédiatement de la
maçonnerie «écossaise[103]»; on les désigne sous le nom de loges ou
d’ateliers; ce sont les points d’occupation du territoire, les points
d’attache de l’action. Inclinons-nous vers la petite ville, devancière
du progrès national, boulevard de la civilisation moderne, où travaille
une loge. Voici quelques sectaires: leur place y est marquée, depuis
qu’en 1891, pour faire voter le vœu Pochon par le convent, un orateur
s’écria: «Nous, francs-maçons, sommes-nous des libertaires? Non, nous
sommes des sectaires, mais des sectaires qui veulent avant tout le salut
de la République[104].» Voici des électeurs qui aiment à se qualifier
d’avancés, à passer pour «rouges», comme l’on dit: le parchemin
maçonnique garantit le bon teint de leurs opinions; naturellement ils le
briguent et ils l’obtiennent.
[102] _C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 107.
[103] _B. G. O._, mars-juillet 1894, p. 11.
[104] _B. G. O._, août-sept. 1891, p. 433. C’est en 1890 que les loges
de Moulins et Millau lancent l’idée du vœu Pochon. (_B. G. O._, déc.
1890, p. 727 et 728.)
Et voici enfin d’honnêtes gens, bien paisibles, qui veulent être ou
paraître quelque chose: l’isolement et l’émiettement leur pèsent; au
café, maison de verre, nul abandon n’est possible; ils rêvent d’un
cercle restreint d’amis, auquel présiderait un bureau... dont ils
seraient membres. Vienne le besoin d’une faveur, un embarras avec le
fisc, un de ces incidents où l’on souhaite qu’un gratte-papier donne un
coup de pouce ou qu’un gros fonctionnaire ferme les yeux: ils retombent
lourdement sur eux-mêmes; ils ne sont rien que des citoyens,
c’est-à-dire à peu près rien; et leur rêve devient une obsession. Il y a
là, tout proche, une loge dont les membres se serrent les coudes et
pressent le coude des puissants: souvent c’est du député qu’ils usent ou
bien du conseiller général; à Angers, à Poitiers, c’est d’un conseiller
à la Cour d’appel; dans la Seine-Inférieure, c’est d’un procureur de la
République[105]; dans le Tarn, dans le Gard, c’est d’un chef de division
à la préfecture; dans un département proche de Paris, c’est du
commissaire central: tous personnages de marque, délégués au Grand
Convent, et tous obligés de porter aide à des Frères qui font appel.
Voilà le moyen de n’être plus seul en présence de la bureaucratie. Le
curé tonne, en chaire, contre la loge, mais il ne sait pas ce qu’il dit,
puisque Pierre Larousse, un savant, et Charles Floquet, un ministre, ont
affirmé l’un et l’autre que Pie IX était maçon. D’ailleurs tous les
Frères s’accordent à dire que le curé est intolérant et qu’il faut
lutter pour la tolérance et la République. On n’était rien, pas même un
privilégié, et soudain on peut devenir non seulement un privilégié, mais
un lutteur, et non seulement un lutteur, mais un vainqueur. Le voisin,
l’autre jour, après boire, racontait qu’il était passé «maître», et
qu’on lui avait dit, au terme de la cérémonie: «Salut à vous, mon
vénérable maître! Faites refleurir en votre personne les vertus d’Hiram,
répandez l’honneur sur les enfants de la Veuve par vos actes, et
grandissez l’humanité par votre amour et vos lumières[106]!» Hiram, la
Veuve, qu’est-ce à dire? Le voisin le sait et il se rengorge, comme si
c’était difficile de se faire initier. Et pourquoi non, décidément? On
n’avait ni crédit ni prestige, et voilà qu’en se faisant initier on se
tirerait d’affaire, on se grandirait et on grandirait l’humanité. Mais
un monsieur de Paris vient d’arriver à l’_Hôtel central_: c’est une
notabilité du Grand Orient, qui vient visiter la loge. Le voisin va
causer avec cet étranger; bien mieux, il chuchote. On dit qu’en France
il n’y a pas plus de trente-trois personnages comme celui-là, et parmi
eux quatre députés, deux anciens députés, six conseillers généraux ou
municipaux, un préfet, un chef de division de préfecture, deux maires de
chefs-lieux, un conseiller à la Cour d’appel, un inspecteur d’Académie;
et l’une de ces grandeurs condescend à venir voir la petite loge. Rien
d’étonnant qu’on obtienne des faveurs! Agacé de ne rien pouvoir et
jaloux d’influence, agacé de ne fréquenter que ses pairs et jaloux de
hautes relations, agacé de ne rien savoir et jaloux de connaître la
«Veuve», sa prochaine mère, agacé d’être un homme comme un autre et
jaloux de grandir les fils d’Adam, le profane postule, et la loge compte
un maçon de plus. On ne lui demande, lors même qu’il aspirerait à
détrôner le Vénérable, aucun engagement au sujet de l’éducation
confessionnelle de ses enfants ou du caractère civil de ses obsèques:
les convents de 1894, 1895, 1896, refusèrent de stipuler en l’espèce
aucune exigence[107]; seuls les membres du Conseil de l’ordre et les
employés que le Grand Orient fait vivre doivent, en vertu d’un règlement
oral, signer à cet égard certaines promesses[108]. Le commun des
profanes souscrit, depuis 1895, une obligation imprimée par laquelle ils
s’engagent à «tenir toute leur vie une conduite conforme aux doctrines
maçonniques[109]»; et c’est tout. Ils ne connaissent qu’ultérieurement
le mot révélateur de M. Courdaveaux, ancien professeur à la Faculté de
Lille: «La distinction entre le catholicisme et le cléricalisme est
officielle, subtile, pour les besoins de la tribune; mais, ici, en loge,
le catholicisme et le cléricalisme ne font qu’un[110].»
[105] Sur la participation des magistrats à la solidarité maçonnique,
voir dans la _Réforme sociale_, 16 janv. 1899, les judicieuses et
fines remarques de M. H. Joly.
[106] Minot, _Rituels_, p. 64.
[107] _B. G. O._, août-sept. 1894, p. 183-187 et 263-270; août-sept.
1895, p. 289 et suiv.;--_C. R. G. O._, 21-26 sept. 1896, p. 20-33 et
169-173.
[108] _B. G. O._, août-sept. 1894, p. 310-311.
[109] _B. G. O._, août-sept. 1895, p. 219.--En revanche, le Congrès
des Loges de l’Ouest, tenu à Angoulême en 1897, prétend réclamer de
tous les maçons l’engagement d’élever leurs enfants en dehors de
tout culte. (_Compte rendu_, p. 22.)
[110] _Chaîne d’union_, 1880, p. 199.
Esprit de secte, impérieux besoin d’affecter des idées «avancées»,
innocent désir d’acquérir des amitiés, des protections et du lustre:
c’est pour l’une de ces raisons, et parfois pour deux d’entre elles, et
parfois pour les trois, qu’on allait heurter à la porte des loges,
jusqu’à ces dernières années. Le rapport de M. Massé au convent de 1898
donne lieu de croire que, dans peu de temps, une nouvelle clientèle
affluera. La magistrature, la jeunesse des écoles, à plus forte raison
l’armée, inspirent peu de confiance au député de la Nièvre; c’est sur la
«masse du prolétariat» qu’il compte pour défendre la République, de
concert avec la maçonnerie[111], et pourquoi cette action parallèle ne
deviendrait-elle pas une fusion? L’idée n’est pas neuve; mais la
maçonnerie n’y accède qu’avec lenteur. Il n’est pas de loge, si modeste
soit-elle, qui ne réclame 100 francs, payables immédiatement, de celui
qui veut devenir maître en maçonnerie; et les tarifs, en général, sont
beaucoup plus élevés. En fait, donc, la classe ouvrière est à peu près
proscrite. C’est pourquoi M. Amiable, dès 1893, demandait que, pour les
ouvriers, les taxes fussent réduites de moitié, comme c’est le cas pour
les fils de maçons et pour les instituteurs[112]. Le convent se montra
froid; et la maçonnerie, deux ans durant, eut auprès des socialistes
parisiens l’ingrate réputation d’un club bourgeois. Elle répara ce
désagrément en élisant, en 1895, M. Lucipia, et en ouvrant ses loges
parisiennes, toutes grandes, aux conférences socialistes de MM.
Fournière, Sembat, Viviani, Groussier, Chauvière, tous maçons. Secondée
par ces nouveaux auxiliaires, la maçonnerie, présentement, guette la
classe ouvrière. «Il ne faut pas compter outre mesure sur la jeunesse
bourgeoise[113]», déclare M. Duvand; et, du poids de son expérience, il
encourage M. Massé, qui espère que les patronages laïques et les groupes
_Union et Compagnonnage_, prenant les jeunes gens le dimanche et les
jours de fête, pourront «développer en eux l’esprit maçonnique et
assurer le recrutement des initiés dans un monde autre que celui où ils
se sont recrutés jusqu’à ce jour[114]». Déjà M. Maréchaux, en 1897,
marquait la nécessité d’attirer à la maçonnerie les «compagnonnages» et
les «groupes de libre pensée[115]». Esprit hardi, parole franche, M.
Foveau de Courmelle, au dernier convent, toucha de nouveau le nœud de la
difficulté: «Il s’agit, dit-il, d’appeler les prolétaires. Le quatrième
État doit pénétrer au milieu de nous. Vous devez diminuer le prix
d’entrée pour les ouvriers[116].» Cette invite fut laissée sans réponse;
mais la question reviendra, plus pressante: idées et clientèles se
créent réciproquement, et l’évolution socialiste de la maçonnerie doit
exercer quelque influence sur son recrutement.
[111] _C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 281-282.
[112] _B. G. O._, août-sept. 1893, p. 329-332. M. Amiable voyait dans
cette proposition «une mesure de salut public pour la maçonnerie».
[113] _C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 291.
[114] _C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 278.
[115] _C. R. G. O._, 20-24 sept. 1897, p. 171.
[116] _C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 285.
«Tous nous sommes amoureux de galons, déclarait encore M. Foveau de
Courmelle; nous voulons tous être quelque chose, et alors nous
multiplions les loges, et nous arrivons à avoir, à nos tenues, un nombre
infime de membres[117].» M. Blatin se fâcha, déclara que ce n’était pas
la question, mais le renseignement subsiste; et sans doute il suffit,
pour le corroborer, de constater qu’en cas de _referendum_ sur la
modification d’un article de la constitution, les abstentions ou les
réponses ambiguës des loges sont parfois assez nombreuses, et de
recueillir, aussi, une observation de M. Poulle, commandeur du Grand
Collège des Rites, constatant, en 1894, que, dans les loges qu’il
visitait, les collections du _Bulletin du Grand Orient_ n’étaient pas
coupées[118]. Il serait donc imprudent, sinon naïf, d’admettre, entre
les loges et le Grand Orient, je ne sais quelle coopération assidue; et
le Grand Orient ne s’en plaint peut-être pas; l’émiettement des loges,
la demi-ignorance où certaines s’attardent, ne sont-elles pas des
conditions excellentes pour assurer l’hégémonie d’un pouvoir central?
Toute loge, si médiocre soit-elle, garde avec le Grand Orient deux liens
indissolubles: d’une part, elle doit annuellement payer un impôt, qui
s’élève, en 1899, à 4 fr. 50 par tête de maçon[119]; d’autre part elle
doit, chaque année, sauf excuse légitime, envoyer au Grand Convent de
septembre, assemblée générale de la fédération maçonnique, un délégué.
Joignez-y que le Vénérable peut, à son gré, adresser au Conseil de
l’Ordre des communications appelées «planches», dont la plupart sont
mentionnées, en termes clairs ou volontairement équivoques, dans les
comptes rendus du Grand Orient. Les délégués des loges jouent ainsi le
rôle de pouvoir législatif; le Conseil de l’Ordre, renouvelable par
tiers et dont les membres sont élus pour trois ans par ces mêmes
délégués, est le pouvoir exécutif. Il semblerait donc, de prime abord,
que toute autorité appartient aux loges, puisque, directement ou
indirectement, ces deux pouvoirs sont leur émanation.
[117] _C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 156.
[118] _B. G. O._, août-sept. 1894, p. 175.
[119] _Rapport du Conseil de l’ordre sur l’exercice 1897 et projet de
budget pour 1899_, p. 19.--Jusqu’en 1879, grandes et petites loges
payaient le même chiffre d’impôts; c’est depuis 1879 qu’on tient
compte du nombre des membres. (Voir _B. G. O._, octobre 1879, p. 258
et suiv.)
Mais que vaut, en fait, ce parlementarisme maçonnique? M. le colonel
Sever le prend à peine au sérieux; il demandait, en 1896 et 1897, que le
Conseil de l’Ordre eût auprès de lui, toute l’année, des délégués
permanents des loges; et plusieurs orateurs insinuèrent avec lui que ce
conseil souverain avait ses coudées trop franches. Les délégués, à
chaque mois de septembre, votent un budget de 101.000 à 103.000 francs;
là-dessus, plus de 74.000 francs sont fournis par les loges, qui donnent
au Grand Orient, à peu près, le sixième de leurs recettes[120]. Or 7.300
francs seulement, sur les recettes du Grand Orient, sont affectés aux
dépenses philanthropiques; l’orphelinat maçonnique ne vit qu’en
réclamant de l’État, du Conseil général de la Seine et de la Ville de
Paris 34.000 francs de subvention[121]. D’autre part, si l’on laisse de
côté les 14.000 francs consacrés au loyer du Grand Orient, nous
rencontrons des dépenses de personnel, de bureaucratie, d’imprimés,
d’affranchissements, d’indemnités de voyage, bref d’organisation et de
propagande maçonnique, qui s’élèvent à environ 67.000 francs. Or ces
dépenses, de près ou de loin, touchent à la politique; et, tandis que
les pouvoirs publics viennent en aide à la charité maçonnique, les
ressources personnelles de la maçonnerie lui servent surtout à s’ériger
elle-même en pouvoir public.
[120] Voir _B. G. O._, novembre-décembre 1885, p. 561.
[121] _B. G. O._, août-sept. 1894, p. 274-278.
Vous êtes membre d’une loge et vous avez, pour votre part, contribué à
procurer ces ressources au Grand Orient: il ne vous rend, de l’emploi
qu’il en fait, que des comptes fort incomplets; et volontiers
dirions-nous qu’il y a un secret maçonnique que la maçonnerie suprême
observe, tout d’abord, à l’endroit de la masse corvéable des maçons. En
1895, le rapport de la commission de propagande, présenté par M. Émile
Lemaître, conseiller général du Pas-de-Calais, n’est point publié: la
foule des contribuables en est sevrée[122]. En 1896, le compte rendu du
convent constate simplement que l’Assemblée s’est constituée en comité
secret pour entendre le rapport sur la propagande[123]. En 1898, le
rapport de M. Massé est émaillé de points, qui indiquent des
suppressions. Les délégués écoutent et sont chargés de rapporter à leurs
loges des relations orales; on juge que c’est suffisant. C’est d’après
les indications de la commission de propagande que le Conseil de l’ordre
concerte l’emploi des fonds et les termes des circulaires d’action; et
les documents eux-mêmes qu’élabore cette commission sont, une fois sur
deux, inconnus de l’armée maçonnique. Ce n’est pas tout: la commission
de propagande elle-même s’est plainte, en 1898, de la mauvaise grâce que
mettait le Conseil de l’Ordre à la renseigner sur l’emploi du fonds de
réserve, et nous lisons dans le compte rendu: «_Le Frère Massé_: Fonds
de réserve qui se monte...--_Plusieurs Frères_: Pas de chiffre.--_Le
Frère Massé_: Je ne citerai pas de chiffres[124]...» On trouve toujours,
dans la maçonnerie, plus silencieux que soi.
[122] _B. G. O._, août-sept. 1895, p. 279.
[123] _C. R. G. O._, 21-26 sept. 1896, p. 305.
[124] _C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 323.
Les colonies, à leur tour, sont une sorte de terre vierge où la
maçonnerie travaille fiévreusement; et voici que M. Lucipia,--un homme
sûr, pourtant,--interpelle le Conseil de l’Ordre, au convent de 1897,
sur les moyens d’action «par lesquels il combat l’influence cléricale
dans les colonies»; au nom de la commission de propagande, M. Duvand
s’insurge: rien ne peut être divulgué[125]. Maçons et profanes, et M.
Lucipia lui-même, doivent se borner à constater qu’au début de 1898 le
Conseil de l’Ordre félicitait M. Doumer pour sa «bienveillance» et son
«affabilité[126]», et qu’au convent de la même année ne figuraient pas
moins de quatre fonctionnaires du ministère des Colonies.
[125] _C. R. G. O._, 20-25 sept. 1897, p. 198.
[126] _C. R. G. O._, janv.-fév. 1898, p. 17.
Il y a enfin, dans le budget du Grand Orient, un chapitre des «relations
extérieures»: car la maçonnerie, suivant le mot de M. Dequaire, a une
«politique extérieure» aussi bien qu’une «politique intérieure[127]»; et
celle-là dans son ensemble, comme celle-ci dans certains de ses détails,
demeure inconnue de la masse des maçons. En 1894, le rapport de M.
Dequaire sur les relations extérieures «ne peut être imprimé, à cause
des aperçus délicats qu’il renferme sur les relations du Grand Orient de
France avec diverses fédérations de l’univers[128]». En 1896, on
transmet mystérieusement à la commission des relations extérieures une
planche relative aux affaires espagnoles et cubaines[129]. Dans les
convents plus récents, on fait le silence. Une organisation
internationale, sise rue Cadet, concerte avec la maçonnerie universelle
une «politique extérieure» (je reprends le mot de M. Dequaire); et les
maçons épars sur tout le territoire sont tenus à l’écart. Est-ce Paris,
Londres ou Rome, qui donne le mot d’ordre? Cette «politique
occidentale», que certains historiens de l’heure présente conseillent à
la France, serait-elle la politique du Grand Orient? La ville aux sept
collines, par une sorte de prédestination fatale au titre de reine du
monde, inspirerait-elle la contre-église, dont M. Bourgeois fut parfois
le missionnaire transalpin, comme elle inspire l’Église? On est réduit à
des hypothèses. Qu’il suffise aux Français initiés de savoir qu’ils
travaillent pour une œuvre internationale qui leur échappe; ils n’ont
rien de plus à demander; ils sont des moyens en vue d’une invisible fin;
ils paient, ils obéissent, c’est tout ce qu’il faut.
[127] _B. G. O._, août-sept. 1894, p. 409.
[128] _B. G. O._, août-sept. 1894, p. 117.
[129] _C. R. G. O._, 21-26 sept. 1896, p. 85.
V
Jusqu’où va l’obéissance, c’est ce que les documents ne nous révèlent
que d’une façon fort incomplète. On a parlé discrètement, au convent de
1897, d’une circulaire par laquelle les Vénérables sont invités à
fournir au Conseil de l’Ordre certains renseignements confidentiels.
Lorsqu’on lit qu’en 1893 M. Dutreix, député radical de l’Aube, engagea
la loge de Vitry-le-François à «faire la plus active propagande en vue
des élections[130]», l’imagination évoque tout de suite un club. Lorsque
l’on constate qu’en 1896 M. Monteil apportait au Conseil une promesse de
la loge de Laon, et que cette loge s’engageait à «centraliser tous les
renseignements politiques ou autres qu’elle pourrait se procurer dans la
contrée[131]», on se demande si les loges sont des organisations de
police secrète. Lorsqu’on voit qu’en 1890 une loge de Marseille dénonce
l’embauchage de l’armée par une société cléricale[132], et qu’en 1897 la
loge de Tarbes dénonce au Conseil une messe commandée par un général
pour l’anniversaire de Solférino, et lorsqu’on lit dans la «planche» de
cette dernière loge: «Encore quelque temps, et l’armée sera
définitivement l’armée du pape, de la superstition, du despotisme[133]»,
on note avec intérêt l’origine des cris d’alarme dont le militarisme et
le cléricalisme sont devenus l’objet, et l’on cherche, mais en vain, ce
qu’a pu faire le Grand Orient pour rassurer ces loges ombrageuses. Mais
nous découvrons, par ailleurs, qu’en 1893, M. Dequaire s’en fut voir le
ministre pour l’entretenir de certaines fraudes employées par le
clergé[134]; un «Frère» de Versailles les avait, paraît-il, révélées; et
M. Dequaire répercuta la dénonciation. La pénombre maçonnique achève
enfin de s’éclairer, grâce à un discours du même M. Dequaire, prononcé
au convent de 1894: «Vous avez, disait-il, autorisé le F∴ Lucipia,
toujours si méthodiquement dévoué, à constituer au Grand Orient cette
chose qu’il vous disait à demi-mot, qui sera un puissant moyen d’action
pour la centralisation habile de tous les renseignements. Grâce au
personnel que vous n’avez pas marchandé à notre Frère, il est
incontestable qu’avant peu de temps nous saurons quels sont les hommes
qu’on promène d’un département à un autre pour y représenter la
République. Si les groupes républicains se connaissent mal de
circonscription à circonscription, c’est à la maçonnerie à leur servir
de trait d’union, et, disons le mot un peu terre à terre, d’agence très
fidèle de renseignements[135].» Ainsi les loges, en 1894, devinrent des
agences de renseignements, avec M. Lucipia comme correspondant. Il y a,
dans chacune d’elles, un ou deux personnages qui s’occupent de la police
politique; les autres s’abandonnent aux pompes du symbolisme ou aux
grandioses abstractions de la philosophie maçonnique; et peut-être
seront-ils bientôt étonnés du mouvement de haine auquel la politique
maçonnique commencera d’être en butte.
[130] _B. G. O._, juin 1893, p. 154.
[131] _C. R. G. O._, déc. 1896-janv. 1897, p. 18.
[132] _B. G. O._, nov. 1890, p. 694.
[133] _C. R. G. O._, juillet-août 1897, p. 12.
[134] _B. G. O._, mars-avril 1893, p. 59.
[135] _B. G. O._, août-sept. 1894, p. 409.--Cf. _B. G. O._, août-sept.
1895, p. 173: M. Merchier supplie les loges de constituer partout
des dossiers sur les infractions aux lois scolaires.
Députés et fonctionnaires, suivant la conduite qu’ils tiennent, sont les
bénéficiaires ou les victimes de cette politique: et, chez beaucoup, la
lassitude est proche. «La maçonnerie est un sucre qui doit fondre»,
disait un orateur à l’un des récents convents[136]. Et longtemps en
effet, dans le marais parlementaire, ce sucre a fondu; d’un bout à
l’autre de la gauche, il imprégnait les éloquences «républicaines». Mais
il s’est, aujourd’hui, condensé et comme coagulé; il y a à la Chambre un
groupe maçonnique, qui se confond presque avec l’extrême gauche et qui,
d’autre part, conserve sur les bancs du centre une sorte d’arrière-garde
intimidée. Vous pouvez discerner les membres de cette arrière-garde en
épiant leurs votes ou leurs abstentions lorsqu’une question religieuse
occupe l’assemblée; leur orthodoxie maçonnique, alors, devient d’une
rigidité farouche; et pareils en cela à beaucoup de sénateurs
francs-maçons, ils se font pardonner, par la constance de leur
«anticléricalisme», la lenteur de leurs étapes vers le socialisme. En
revanche, un certain nombre de républicains modérés, dont la maçonnerie
avait abrité les débuts politiques, ont été évincés des loges, ou s’en
sont évincés eux-mêmes; il semble même que, systématiquement, le Grand
Orient travaille à leur aliéner les loges avec lesquelles ils
garderaient des liens. Quand, au convent de 1895, M. Cocula criait que
M. Dupuy devrait être rayé de la maçonnerie[137], et, quand, en 1896, M.
Dequaire expliquait, avec une allégresse complaisante, que la majorité
de la loge _le Réveil anicien_ était hostile à M. Dupuy[138], ils
prenaient l’un et l’autre une peine inutile; pour que le perspicace
homme d’État leur faussât compagnie, il lui suffisait de connaître
l’article du Code pénal sur les associations, et M. Dupuy le connaît. On
s’est lassé, peu à peu, parmi les membres du Parlement, d’être traités,
rue Cadet, comme les commissionnaires d’un syndicat d’intérêts: «Nous
avons organisé au Parlement, expliquait M. Blatin au convent de 1888, un
véritable syndicat de maçons, et il m’est arrivé, non pas dix fois, mais
cent fois, grâce aux signatures des maçons du Parlement, de faire rendre
raison à des centaines de maçons[139]». Il est des stratagèmes qu’on
n’ébruite point: le rural fraîchement initié qui lit M. Blatin sait que,
là-haut, les maçons travaillent pour lui; mais le député, qui s’ennuie
de sentir qu’il n’est qu’un corvéable, est tout proche, ce jour-là,
d’envier et d’imiter la courageuse indépendance de M. Jules Legrand, le
récent sous-secrétaire d’État, qui, du jour où les électeurs de Bayonne
l’eurent fait représentant de la nation, fit savoir à la maçonnerie, par
une lettre de congé rendue publique, qu’ils étaient désormais ses seuls
maîtres.
[136] _C. R. G. O._, 21-26 sept. 1896, p. 98.
[137] _B. G. O._, août-sept. 1895, p. 344-345.
[138] _C. R. G. O._, 21-26 sept. 1896, p. 73.--D’après la _Revue
maçonnique_, octobre 1896, p. 230, le refus d’une faveur
administrative, opposé par M. Dupuy à un membre influent de cette
loge, aurait déterminé ce courant d’hostilité.
[139] _B. G. O._, août-sept. 1888, p. 529.
Aussi la maçonnerie, se sentant parfois importune, n’a pas dédaigné de
se commettre de plus en plus ouvertement avec une fraction de la gauche,
afin de demeurer une force parlementaire; et cette fraction-là, du
moins, est absolument maîtrisée. La création du _Groupe fraternel
d’études_ en juin 1885, sous la présidence de M. Barbe, député radical
de Seine-et-Oise, inaugura cette politique. On la poursuivit en
expulsant des loges tous les fauteurs du boulangisme[140]. Puis on
projeta, en 1894, au Congrès des Loges du Midi, de former un atelier au
Palais-Bourbon, où seuls les députés seraient admis[141]: la proposition
fut ajournée. Mais, en juin 1895, tous les députés maçons furent
convoqués rue Cadet, chambrés deux heures durant, et M. Blatin constata
chez eux «une grande fidélité pour la doctrine maçonnique, un très grand
désir de servir les intérêts maçonniques»; aucune indiscrétion ne fut
commise sur cette réunion, grâce aux «formes strictement rituéliques des
travaux[142]». Et nos députés maçons reprirent le chemin du
Palais-Bourbon, ayant superposé au mandat public qu’ils avaient
sollicité du suffrage universel le mandat occulte qu’ils avaient accepté
de leur «Frère» M. Blatin,--éconduit, lui, en 1893, par le suffrage
universel.--Leur obéissance semblait si parfaitement apprivoisée que,
lorsque, au convent, trois mois après, MM. Pochon et Cocula demandèrent
que les députés indociles fussent exclus des loges, la précaution fut
jugée superflue. En revanche, en 1897, on se préoccupa d’avoir prise sur
les candidats; et le programme anticlérical et radical des loges
parisiennes leur fut imposé comme un minimum[143]. Aussi n’est-ce point
un paradoxe de soutenir, comme le faisait il y a sept ans déjà, dans un
livre toujours digne d’être consulté, M. Copin-Albancelli[144], que la
maçonnerie est plus adéquatement représentée, dans notre Parlement, que
ne le sont les collèges électoraux. Les électeurs donnent, pour quatre
ans, un blanc-seing à leur député; la maçonnerie, elle, de temps à
autre, envoie des «indications» aux Frères du Palais-Bourbon[145]. Vote
rapide de la loi sur le monopole des inhumations, vote d’une loi
interdisant le droit de suffrage aux membres des congrégations
religieuses, application stricte du droit d’accroissement,
rétablissement du scrutin de liste, vote du vœu Pochon contre la liberté
de l’enseignement, vote formel contre l’institution d’une fête nationale
de Jeanne d’Arc: tels sont les derniers ordres. Conseillers généraux et
municipaux feront bien de s’en inspirer, dans la mesure de leurs
attributions. Conformez-y docilement vos votes, vous serez le député
idéal; reprenez ces idées, à titre de vœux, dans les assemblées
départementales, vous serez le conseiller général idéal; et lorsqu’on
est maire, on obtient pour sa «vaillante conduite républicaine» les
«fraternelles félicitations du Conseil de l’Ordre», si l’on parvient,
comme le fit, en mai 1897, un humble maire de Seine-et-Marne, à rendre
la vie impossible au desservant et à «débarrasser sa commune de toutes
robes noires[146]». «Vous avez barre sur les hommes qui composent les
conseils municipaux, disait au convent de 1893 M. Thulié, conseiller
municipal de Paris, vous pouvez les obliger à laïciser les hôpitaux
comme on fait à Paris[147].»
[140] _B. G. O._, nov. 1890, p. 706-709, et déc. 1890, p. 730-731.
[141] _B. G. O._, août-sept. 1894, p. 111.
[142] _B. G. O._, juin 1895, p. 88 et août-sept. 1895, p. 201.
[143] _C. R. G. O._, 20-25 sept. 1897, p. 225 et suiv.
[144] _La franc-maçonnerie et la question religieuse_. Paris, Perrin.
[145] _C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 344.
[146] _C. R. G. O._, mars-mai 1897, p. 13-14.
[147] _B. G. O._, août-sept. 1893, p. 587.
Et, par une amusante ironie, quelques exigences que professent en
général les mandataires élus en ce qui concerne l’obéissance passive des
fonctionnaires, ce sont, en l’espèce, des fonctionnaires qui, bien
souvent, signifient ces ordres aux «représentants du peuple»: c’est un
receveur des finances qui commande à la Chambre, en 1898, de voter le
projet Pochon[148]; c’est un inspecteur primaire qui commande à la
Chambre, en 1896, de supprimer des programmes les devoirs envers
Dieu[149]. Plus ces fonctionnaires oseront, plus ils seront sacrés
intangibles par le Grand Orient: il y a un comité spécial chargé de les
protéger[150]; courent-ils quelque péril, le Grand Orient menace le
député, le député menace le ministère, et jamais ministre, encore, ne
s’est permis de rendre au Grand Orient menace pour menace. Oserait-on
même, dans les ministères, faire faire antichambre aux membres du
Conseil de l’Ordre? C’est une question que posait assez impérieusement,
au convent de 1893, l’un des orateurs, et il menaçait les ministres qui,
par une telle désinvolture, se rendraient indignes du «cordon
maçonnique[151]». Lorsque se préparent les promotions, les mouvements
administratifs, on sent çà et là des points de résistance, des obstacles
indéfinis, des nécessités inavouées, des impossibilités inexplicables:
c’est rue Cadet que la clef de l’énigme est cachée. Et l’État laïque
supporte que, dans cette assemblée mi-politique mi-religieuse du Grand
Convent, on puisse saluer au passage, en 1898, 21 directeurs d’écoles ou
instituteurs, 14 professeurs, 9 employés des finances ou des postes, 6
employés des ponts et chaussées;--et nous pourrions continuer
l’énumération.
[148] _C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 300.
[149] _C. R. G. O._, 22-27 sept. 1896, p. 197.
[150] _C. R. G. O._, 20-25 sept. 1897, p. 202.
[151] _B. G. O._, août-sept. 1893, p. 342.
On se rappelle l’invitation mal déguisée que M. Léon Bourgeois, parlant
à Neuilly en 1895, adressait aux fonctionnaires[152]: la maçonnerie
acclame, en eux, de précieuses recrues: ils ne sont pas, eux, comme les
députés, qui, une fois ministres, deviennent souvent, au témoignage de
M. Mamelle, «aussi égoïstes que puissants[153]»; ils ont toujours à la
solliciter ou à la redouter. Dans l’armée même, elle a tenté de
s’étendre: on écouta deux «Frères», au convent de 1897, discuter
longuement sur la réduction du service militaire[154], après avoir, sans
doute, échangé l’uniforme de la France contre la toilette maçonnique; et
le convent de 1898 comptait parmi ses membres deux officiers de l’armée
active, qui, pour éviter tout ennui, «laissèrent estropier leurs noms
dans la liste des délégués[155]». Mais les «graines d’épinards, écrivait
récemment la _Revue maçonnique_, n’aiment généralement pas les
démocraties[156]»; les fonctions civiles sont beaucoup plus accessibles
à l’embauchage maçonnique que la hiérarchie militaire: la maçonnerie y
trouve un motif nouveau pour être la gardienne vigilante de la
«suprématie du pouvoir civil». Entendez, sous ce mot: pouvoir civil,
l’autorité politique, et elle seule; car la maçonnerie semble aimer
assez peu les corps constitués autonomes, où la valeur professionnelle
classe l’individu: c’est ainsi que la question de la nomination des
instituteurs par les inspecteurs d’Académie s’étant posée au convent de
1897, M. Rabier la fit évincer en disant à mots couverts (et plusieurs
points interrompent le compte rendu): «Il y a des questions à côté; il
se présente des situations que vous ne pourriez trancher, et je vous
demande de laisser de côté cette question importante qui, je le répète,
a déjà fait l’objet des préoccupations du parti républicain qui l’a
rejetée[157].» M. Hubbard, en 1896, souhaitait que «l’armée des
instituteurs, fidèle à la République», fût protégée contre les
«défaillances du gouvernement républicain[158]»; mais, loin de proposer
à cette armée des protections universitaires, le Grand Orient aime mieux
faire peser sur elle des protections politiques, dont en général il
espère disposer à son gré. A l’heure où, partout dans l’État, le ressort
de l’obéissance fléchit, la maçonnerie, avec un esprit de gouvernement
qui l’a fait comparer au «club des Jacobins[159]», a l’insigne talent de
fortifier ce ressort, de le durcir, et puis de le tendre, avec une
indéviable rigidité.
[152] _B. G. O._, juin 1895, p. 93-97.
[153] _Revue maçonnique_, mars 1899, p. 58.
[154] _C. R. G. O._, 20-25 sept. 1897, p. 271-282.
[155] _C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 183.
[156] _Revue maçonnique_, juin 1896, p. 140.--Cf. d’autres
appréciations maçonniques hostiles à l’armée, dans la même revue,
décembre 1895, p. 265-270, et nºs de novembre et décembre 1897.
[157] _C. R. G. O._, 20-25 sept. 1897, p. 259.
[158] _C. R. G. O._, 21-26 sept. 1896, p. 121.
[159] L’expression est de M. Paul Nourrisson, dont les travaux sur
cette question comptent parmi les plus sûrement informés. (Voir
spécialement le _Correspondant_ du 10 mars 1899.)