Paris, 27 juillet 1867.
Chère amie, merci de votre lettre. Je suis toujours si souffrant,
que je ne vous ai pas répondu tout de suite, espérant vous donner de
meilleures nouvelles de moi; mais, quoi que je fasse et que j'avale,
je suis toujours horriblement grippé. Je ne vous décrirai pas tous
mes maux, mais croyez que j'en suis accablé. J'espère que vous me
plaindrez. Je ne dors ni ne mange. Je vous envie ces deux facultés, que
vous possédez avec bien d'autres.
Je vous félicite d'avoir revu longuement le sultan. S'est-il montré
plus aimable pour votre sexe qu'il n'a fait à Paris? On me dit qu'on
est très-mécontent de lui à l'Opéra. Le pacha d'Ãgypte a été plus
bienveillant. Il a fait deux visites à mademoiselle ***, que je n'ose
vous raconter, bien qu'elles fussent curieuses. On l'a réconcilié
(c'est le pacha que je dis) avec son cousin Mustapha, mais on n'a
jamais pu obtenir qu'ils prissent du café ensemble, chacun d'eux
étant persuadé que ce serait trop dangereux, vu les grands progrès
de la chimie. Si vous étiez à Paris, vous auriez vu quelque chose
de très-beau qu'on m'a apporté. C'est une broche en forme d'écusson
fleurdelisé, avec un portrait de Marie-Antoinette en miniature,
fait probablement à Vienne avant son mariage et donné par elle à la
princesse de Lamballe. Derrière, il y avait des cheveux, mais on les a
enlevés. Après avoir fait une assez belle résistance, je me suis laissé
vaincre, et j'ai aussitôt envoyé cela à Sa Majesté, qui fait collection
de tout ce qui a appartenu à Marie-Antoinette. Ce sera certainement
un des plus jolis souvenirs; ajoutez qu'il est, dit-on, des plus
authentiques, et qu'il a été longtemps porté par madame de Lamballe.
Pour moi, j'ai horreur de ces tristes antiquités-là , mais il ne faut
pas discuter des goûts.
Madame *** est toujours ici faisant grand scandale très-ouvertement.
Je regrette de ne pouvoir vous écrire tout ce qu'elle dit et fait. On
prétend qu'il y a, dans le continent italien, deux autres femmes de
ministres plus échevelées qu'elle.
. . . . . . . . . . . .
Je trouve que vous auriez pu être un peu plus polie et m'emprunter mes
épreuves. Il n'y a rien qui soit plus pénible pour un auteur que les
oublis de cette espèce. Le 1er août, il y avait un second article, et
vous aurez à vous mettre en garde contre trois ou quatre autres. Si
vous pouviez me trouver un euphémisme pour expliquer au lecteur en quoi
Mentchikof se rendait agréable à Pierre le Grand, vous me rendriez
service. Lisez encore, dans la _Revue des Deux Mondes_, l'article de
M. Collin, sur les associations ouvrières (il est de M. Libri), et
une lettre de M. d'Haussonville au prince Napoléon, très-propre à lui
faire perdre le goût de la polémique dans les journaux. Sainte-Beuve
est toujours assez malade. Il a autour de lui une grande quantité de
femmes, comme le sultan Saladin. Vous ne me ferez pas croire que vous
ayez à *** un autre temps que celui que nous avons ici, c'est-à -dire
des rafales de pluie et de vent continuelles. Quand revenez-vous?
J'aurais grand besoin de vous pour me raconter des histoires et me
faire prendre mes maux en patience, chose bien difficile. J'ai lu,
l'autre nuit, quand je ne respirais plus guère, les _Propos de table_
de Luther. Ce gros homme me plaît avec tous ses préjugés et sa haine
pour le diable.
Adieu, chère amie.