16 juillet 1861. Londres, _British Museum._

Je vois par votre dernière lettre, chère amie, que vous êtes aussi

occupée qu'un général en chef la veille d'une bataille. J'ai lu dans

_Tristram Shandy_ que, dans une maison où il y a une femme en mal

d'enfant, toutes les femmes se croient le droit de brutaliser les

hommes; voilà pourquoi je ne vous ai pas écrit plus tôt. J'ai eu

peur que vous ne me traitassiez du haut de votre grandeur. Enfin,

j'espère que votre sœur s'est bien acquittée et que vous n'avez plus

d'inquiétudes. Cependant, je serai bien aise que vous m'en donniez avis

officiellement; cela ne veut pas dire que vous m'envoyiez une lettre de

faire part imprimée.

On ne parle ici que de l'affaire de M. Vidil. Je l'ai un peu connu Ã

Londres et en France, et je le trouvais fort ennuyeux. Ici, où l'on

n'est pas moins gobe-mouche qu'à Paris, ç'a été un déchaînement furieux

contre lui. On a découvert qu'il avait tué sa femme et probablement

bien d'autres personnes. Maintenant qu'il s'est livré, les choses ont

changé complètement, et, s'il a un bon avocat, il se tirera d'affaire,

et nous lui tresserons des couronnes.

Vous savez ou vous ne savez pas qu'il y a un nouveau chancelier, lord

B***, qui est vieux, mais a des mœurs qui ne le sont pas. Un avocat

nommé Stevens envoie son clerk porter une carte au chancelier; le clerk

s'informe; on lui dit que milord n'a pas de maison à Londres, mais

qu'il vient souvent de la campagne dans une maison d'Oxford-Terrace,

où il a un pied-à-terre. Le clerk y va et demande milord. «Il n'y est

pas.--Croyez-vous qu'il revienne pour dîner?--Non, mais pour coucher,

certainement; il couche ici tous les lundis.» Le clerk laisse la

lettre, et M. Stevens s'étonne beaucoup que le chancelier lui fasse une

mine affreuse. Le fond de la question, c'est que milord a là un ménage

clandestin.

Je suis à Londres depuis jeudi, et je n'ai pas encore eu un moment de

repos; je cours depuis le matin jusqu'au soir. On m'invite à dîner tous

les jours, et, le soir, il y a des concerts et des bals. Hier, je suis

allé à un concert chez le marquis de Lansdown. Il n'y avait pas une

femme jolie, chose remarquable ici; mais, en revanche, elles étaient

toutes habillées comme si la première marchande de modes de Brioude

avait fait leurs robes. Je n'ai jamais vu de coiffures semblables: une

vieille, qui avait une couronne de diamants composée d'étoiles fort

petites avec un gros soleil par devant, absolument comme en ont les

figures de cire à la foire! Je pense rester ici jusqu'au commencement

d'août. Adieu, chère amie. . . . . . .

. . . . . . . . . . . .

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 89 / 183 题