Je vois par votre dernière lettre, chère amie, que vous êtes aussi
occupée qu'un général en chef la veille d'une bataille. J'ai lu dans
_Tristram Shandy_ que, dans une maison où il y a une femme en mal
d'enfant, toutes les femmes se croient le droit de brutaliser les
hommes; voilà pourquoi je ne vous ai pas écrit plus tôt. J'ai eu
peur que vous ne me traitassiez du haut de votre grandeur. Enfin,
j'espère que votre sÅur s'est bien acquittée et que vous n'avez plus
d'inquiétudes. Cependant, je serai bien aise que vous m'en donniez avis
officiellement; cela ne veut pas dire que vous m'envoyiez une lettre de
faire part imprimée.
On ne parle ici que de l'affaire de M. Vidil. Je l'ai un peu connu Ã
Londres et en France, et je le trouvais fort ennuyeux. Ici, où l'on
n'est pas moins gobe-mouche qu'à Paris, ç'a été un déchaînement furieux
contre lui. On a découvert qu'il avait tué sa femme et probablement
bien d'autres personnes. Maintenant qu'il s'est livré, les choses ont
changé complètement, et, s'il a un bon avocat, il se tirera d'affaire,
et nous lui tresserons des couronnes.
Vous savez ou vous ne savez pas qu'il y a un nouveau chancelier, lord
B***, qui est vieux, mais a des mÅurs qui ne le sont pas. Un avocat
nommé Stevens envoie son clerk porter une carte au chancelier; le clerk
s'informe; on lui dit que milord n'a pas de maison à Londres, mais
qu'il vient souvent de la campagne dans une maison d'Oxford-Terrace,
où il a un pied-à -terre. Le clerk y va et demande milord. «Il n'y est
pas.--Croyez-vous qu'il revienne pour dîner?--Non, mais pour coucher,
certainement; il couche ici tous les lundis.» Le clerk laisse la
lettre, et M. Stevens s'étonne beaucoup que le chancelier lui fasse une
mine affreuse. Le fond de la question, c'est que milord a là un ménage
clandestin.
Je suis à Londres depuis jeudi, et je n'ai pas encore eu un moment de
repos; je cours depuis le matin jusqu'au soir. On m'invite à dîner tous
les jours, et, le soir, il y a des concerts et des bals. Hier, je suis
allé à un concert chez le marquis de Lansdown. Il n'y avait pas une
femme jolie, chose remarquable ici; mais, en revanche, elles étaient
toutes habillées comme si la première marchande de modes de Brioude
avait fait leurs robes. Je n'ai jamais vu de coiffures semblables: une
vieille, qui avait une couronne de diamants composée d'étoiles fort
petites avec un gros soleil par devant, absolument comme en ont les
figures de cire à la foire! Je pense rester ici jusqu'au commencement
d'août. Adieu, chère amie. . . . . . .
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