Mercredi soir, 9 août 1860. 9, _South Parade Bath._

Je vous ai acheté un voile bleu avant de quitter Londres. Je voulais

vous écrire; mais mon ministre m'avait accablé de commissions, et

c'eût été de la charité de votre part que de venir m'aider à m'en

acquitter. J'ai choisi des robes, des chapeaux et des rubans, tout cela

le plus fantastique que j'ai pu. Je crains que les chiens de France

ne courent après les infortunées qui porteront ces belles choses de

mon choix; je suis fâché de vous voir si opposée à une excursion en

Angleterre, pendant que j'y suis. Cela ne vous plaît pas. Vous sentez

bien qu'il n'y a pas de bruyères et de montagnes que je ne quitte avec

empressement pour vous voir avant votre départ. Qu'il nous reste au

moins un souvenir heureux en nous quittant pour si longtemps. . . . . .

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J'ai mené depuis huit jours une vie à rendre poussif un cheval pur

sang, le jour en courses, _shopping and visiting_; le soir dînant en

ville chez les aristos, où je trouvais toujours les mêmes plats et

presque les mêmes visages. Je ne me rappelais guère les noms de mes

hôtes, et, quand ils ont des cravates blanches et des habits noirs,

je trouve que tous les Anglais se ressemblent. Nous sommes ici fort

détestés et encore plus craints. Rien n'est plus drôle que la peur

que l'on a de nous et qu'on ne prend pas la peine de dissimuler. Les

volontaires sont encore plus bêtes que la garde nationale ne l'était

chez nous en 1830, parce qu'on apporte à tout dans ce pays-ci un air

sérieux qu'on n'a pas ailleurs. Je connais un fort galant homme de

soixante-seize ans, qui fait l'exercice tous les jours en culotte

de zouave. Le ministère est très-faible et ne sait ce qu'il veut,

l'opposition ne le sait pas davantage. Mais grands et petits sont

d'accord pour croire que nous avons envie de tout annexer. En même

temps, il n'y a personne qui ne sente qu'une guerre serait impossible

tant qu'il ne sera pas question d'annexer les trois royaumes. Je n'ai

pas été très-content de la lettre de l'empereur à M. de Persigny. Il

me semble que mieux aurait valu ne rien dire du tout, ou leur dire

seulement ce que je leur répète tous les soirs, c'est qu'ils sont

bien bêtes. Je vous conseille de me répondre au plus vite, car je

suis fort mélancolique et j'ai besoin de consolations. Je retourne

à Londres lundi prochain. Écrivez-moi: 18, _Arlington street_, chez

M. Ellice. Je n'y resterai pas longtemps et j'irai tout de suite je

crois à Glenquoich, avec lui.--Cette ville-ci est très-jolie. Il n'y a

pas trop de fumée et on voit partout des collines couvertes d'herbes

et d'arbres. Il n'y fait pas trop froid. J'y suis chez des amis gens

d'esprit, et il y a des bains qui me font du bien. Adieu. . . . . .

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Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 65 / 183 题