CCIX

Paris, 15 septembre 1859.

J'aurais voulu vous écrire de Tarbes aussitôt après avoir reçu votre

lettre, mais j'ai été toujours en course et en agitation. D'abord est

venue une lettre de Saint-Sauveur, où il m'a fallu aller passer un

jour, et, le lendemain, on m'a rendu ma visite, chez M. Fould[1]; en

conséquence de quoi, il y a eu grand remue-ménage, et madame Fould

a improvisé dîner et déjeuner, ce qui n'est pas une petite affaire

dans une ville comme celle que je viens de quitter. En outre, comme

il fallait loger huit personnes, j'ai dû quitter ma chambre ainsi

que le fils de la maison, et aller à l'auberge. Au milieu de tout

cet auguste tracas, il m'eût été impossible de trouver du papier et

une plume dans la maison. Je suis parti le 13 pour aller coucher Ã

Bordeaux et je suis arrivé ici hier au soir, sans autre encombre que

d'avoir perdu mes clefs, ce qui, parmi les petites misères, est une

des plus considérables. Il me reste l'espoir de les retrouver ou celui

de trouver des serruriers. Quant à mon voyage en Espagne, je suis aux

ordres d'un de mes amis qui part avec moi. C'est un membre des Cortès,

et son établissement s'ouvre le 1er octobre; très-probablement nous

partirons le 25: je ne sais pas son dernier mot. Nous prendrons le

train de Marseille pour aller par mer à Alicante. . .

. . . . . . . . . . . .

Ce petit voyage aux Pyrénées m'a fait du bien. J'ai pris un bain Ã

Bagnères, qui m'a remis pendant deux jours dans un calme de nerfs

extraordinaire et que, depuis vingt ans, je ne connaissais plus. Le

médecin que j'ai trouvé là est un de mes anciens amis, qui m'a fort

engagé à passer une saison d'eaux l'année prochaine. Il me garantit que

j'en sortirai réparé à neuf. J'en doute un peu, mais cela vaut la peine

d'essayer.

Leurs Majestés étaient en très-bonne santé et très-belle humeur Ã

Saint-Sauveur; j'ai admiré les natifs, qui avaient le bon goût de ne

pas les suivre et de leur laisser la plus complète liberté. L'empereur

a acheté là un chien un peu plus gros qu'un âne, de l'ancienne race

pyrénéenne. C'est une très-belle bête qui grimpe sur les rochers comme

un chamois. Il y avait bien longtemps que je n'avais pratiqué les

provinciaux. À Tarbes, ils sont d'une espèce assez tolérable et d'une

complaisance extraordinaire. Cependant, je ne conçois pas comment on

peut rester avec eux pendant un mois. J'ai mangé beaucoup d'ortolans

et de cailles en pâté, ce qui vaut peut-être mieux. Vous ne me parlez

jamais de votre santé. Je suppose quelle est excellente. Adieu. . . . .

. . . . . . . . . . . .

Je ne partirai pas sans vous donner de mes nouvelles.

[1] Visite de l'empereur et de l'impératrice.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 48 / 183 题