Paris, 8 septembre 1857.
Pendant que vous vous livrez à l'enthousiasme, je tousse et je suis
très-malade d'un rhume affreux. J'espère que cela vous touchera. Je
ne comprends pas que vous restiez trois jours à Lucerne, à moins que
vous n'employiez votre temps à courir sur le lac. Mais il est inutile
de vous donner des conseils qui arriveront trop tard. Le seul que
je vous envoie et dont vous profiterez, j'espère, c'est de ne pas
oublier vos amis de France dans le beau pays que vous visitez. Il n'y a
absolument personne à Paris, mais cette solitude ne me déplaît pas. Je
passe mes soirées sans trop m'ennuyer, à ne rien faire. Si je n'étais
réellement très-souffrant, je me plairais beaucoup à ce calme et je
voudrais qu'il durât toute l'année. Vos étonnements en voyage doivent
être très-amusants, et je regrette bien de n'en être pas témoin. Si
vous aviez arrangé vos affaires avec un peu de tactique, nous aurions
pu nous rencontrer en route et faire une excursion ou deux, voir
des chamois ou tout au moins des écureuils noirs. Si je n'étais pas
si malade qu'il m'est impossible de mettre deux idées l'une devant
l'autre, je profiterais de votre absence pour travailler. J'ai une
promesse à remplir avec la _Revue des Deux Mondes_, et une _Vie de
Brantôme_ à faire, où j'ai une grande quantité de choses téméraires
à dire. Je m'amuse à en retourner les phrases dans ma tête; mais le
courage me manque lorsqu'il s'agit de quitter mon fauteuil pour aller
les écrire. Je suis fâché que vous n'ayez pas emporté un volume de
Beyle sur l'Italie, qui vous aurait amusée en route et appris quelque
chose sur la société. Il aimait particulièrement Milan, parce qu'il y
avait été amoureux. Je n'y suis jamais allé, mais je n'ai jamais pu
aimer les Milanais que j'ai rencontrés, qui m'ont toujours fait l'effet
de Français de province. Si vous trouviez à Venise un vieux livre latin
quel qu'il soit de l'imprimerie des Aide, grand de marge, qui ne coûte
pas trop cher, achetez-le-moi. Vous le reconnaîtrez aux caractères
italiques et à la marque, qui est une licorne avec un dauphin qui s'y
tortille. Je pense que vous ne m'écrirez guère ayant si nombreuse
compagnie avec vous. Cependant, vous devriez de temps en temps me
charmer de vos nouvelles et me faire prendre patience: vous savez que
je ne possède pas votre vertu. Adieu; amusez-vous bien, voyez le plus
de belles choses que vous pourrez, mais ne vous mettez pas en tête
le désir de tout voir. Il faut se dire: «Je reviendrai.» Il vous en
restera toujours assez dans la mémoire pour vous occuper. Je voudrais
bien aller en gondole avec vous. Adieu encore; surtout soignez-vous et
ne vous fatiguez pas.