Tout allait bien jusque-là dans cet immense couvent, habité par plus de
trois cents femmes curieuses; personne n'avait rien vu, personne n'avait
rien entendu. Mais l'abbesse avait remis au médecin quelques poignées de
sequins nouvellement frappés à la monnaie de Rome. Le médecin donna
plusieurs de ces pièces à la femme du boulanger. Cette femme était jolie
et son mari jaloux; il fouilla dans sa malle, trouva ces pièces d'or si
brillantes, et, les croyant le prix de son déshonneur, la força, le
couteau sur la gorge, à dire d'où elles provenaient. Après quelques
tergiversations, la femme avoua la vérité, et la paix fut faite. Les
deux époux en vinrent à délibérer sur l'emploi d'une telle somme. La
boulangère voulait payer quelques dettes; mais le mari trouva plus beau
d'acheter un mulet, ce qui fut fait. Ce mulet fit scandale dans le
quartier, qui connaissait bien la pauvreté des deux époux. Toutes les
commères de la ville, amies et ennemies, venaient successivement
demander à la femme du boulanger quel était l'amant généreux qui l'avait
mise à même d'acheter un mulet. Cette femme, irritée, répondait
quelquefois en racontant la vérité. Un jour que César del Bene était
allé voir l'enfant, et revenait rendre compte de sa visite à l'abbesse,
celle-ci, quoique fort indisposée, se traîna jusqu'à la grille, et lui
fit des reproches sur le peu de discrétion des agents employés par lui.
De son côté, l'évêque tomba malade de peur; il écrivit à ses frères à
Milan pour leur raconter l'injuste accusation à laquelle il était en
butte: il les engageait à venir à son secours. Quoique gravement
indisposé, il prit la résolution de quitter Castro; mais, avant de
partir, il écrivit à l'abbesse:
«Vous saurez déjà que tout ce qui a été fait est oublié. Ainsi, si vous
prenez intérêt à sauver non seulement ma réputation, mais peut-être ma
vie, et pour éviter un plus grand scandale, vous pouvez inculper
Jean-Baptiste Doleri, mort depuis peu de jours; que si, par ce moyen,
vous ne réparez pas votre honneur, le mien du moins ne courra plus aucun
péril.»
L'évêque appela don Luigi, confesseur du monastère de Castro.
--Remettez ceci, lui dit-il, dans les propres mains de madame l'abbesse.
Celle-ci, après avoir lu cet infâme billet, s'écria devant tout ce qui
se trouvait dans la chambre:
--Ainsi méritent d'être traitées les vierges folles qui préfèrent la
beauté du corps à celle de l'âme!
Le bruit de tout ce qui se passait à Castro parvint rapidement aux
oreilles du terrible cardinal Farnèse (il se donnait ce caractère depuis
quelques années, parce qu'il espérait, dans le prochain conclave, avoir
l'appui des cardinaux zelanti). Aussitôt il donna l'ordre au podestat de
Castro de faire arrêter l'évêque Cittadini. Tous les domestiques de
celui-ci, craignant la question, prirent la fuite. Le seul César del
Bene resta fidèle à son maître, et lui jura qu'il mourrait dans les
tourments plutôt que de rien avouer qui pût lui nuire. Cittadini, se
voyant entouré de gardes dans son palais, écrivit de nouveau à ses
frères, qui arrivèrent de Milan en toute hâte. Ils le trouvèrent détenu
dans la prison de Ronciglione.
Je vois dans le premier interrogatoire de l'abbesse que, tout en avouant
sa faute, elle nia avoir eu des rapports avec monseigneur l'évêque; son
complice avant été Jean-Baptiste Doleri, avocat du couvent.
Le 9 septembre 1573, Grégoire XIII ordonna que le procès fût fait en
toute hâte et en toute rigueur. Un juge criminel, un fiscal et un
commissaire se transportèrent à Castro et à Ronciglione. César del Bene,
premier valet de chambre de l'évêque, avoue seulement avoir porté un
enfant chez une nourrice. On l'interroge en présence de mesdames
Victoire et Bernarde. On le met à la torture deux jours de suite; il
souffre horriblement; mais, fidèle à sa parole, il n'avoue que ce qu'il
est impossible de nier, et le fiscal ne peut rien tirer de lui.
Quand vient le tour de mesdames Victoire et Bernarde, qui avaient été
témoins des tortures infligées à César, elles avouent tout ce qu'elles
ont fait. Toutes les religieuses sont interrogées sur le nom de l'auteur
du crime; la plupart répondent avoir ouï dire que c'est monseigneur
l'évêque. Une des soeurs portières rapporte les paroles outrageantes que
l'abbesse avait adressées à l'évêque en le mettant à la porte de
l'église. Elle ajoute:
«Quand on se parle sur ce ton, c'est qu'il y a bien longtemps que l'on
fait l'amour ensemble. En effet, monseigneur l'évêque, ordinairement
remarquable par l'excès de sa suffisance, avait, en sortant de l'église,
l'air tout penaud.»
L'une des religieuses, interrogée en présence de l'instrument des
tortures, répond que l'auteur du crime doit être le chat, parce que
l'abbesse le tient continuellement dans ses bras et le caresse beaucoup.
Une autre religieuse prétend que l'auteur du crime devait être le vent,
parce que, les jours où il fait du vent, l'abbesse est heureuse et de
bonne humeur, elle s'expose à l'action du vent sur un belvédère qu'elle
a fait construire exprès; et, quand on va lui demander une grâce en ce
lieu, jamais elle ne la refuse. La femme du boulanger, la nourrice, les
commères de Montefiascone, effrayées par les tortures qu'elles avaient
vu infliger à César, disent la vérité.
Le jeune évêque était malade ou faisait le malade à Ronciglione, ce qui
donna l'occasion à ses frères, soutenus par le crédit et par les moyens
d'influence de la signora de Campireali, de se jeter plusieurs fois aux
pieds du pape, et de lui demander que la procédure fût suspendue jusqu'à
ce que l'évêque eût recouvré sa santé. Sur quoi le terrible cardinal
Farnèse augmenta le nombre des soldats qui le gardaient dans sa prison.
L'évêque ne pouvant être interrogé, les commissaires commençaient toutes
leurs séances par faire subir un nouvel interrogatoire à l'abbesse. Un
jour que sa mère lui avait fait dire d'avoir bon courage et de continuer
à tout nier, elle avoua tout.
--Pourquoi avez-vous d'abord inculpé Jean-Baptiste Doleri?
--Par pitié pour la lâcheté de l'évêque, et, d'ailleurs, s'il parvient à
sauver sa chère vie, il pourra donner des soins à mon fils.
Après cet aveu, on enferma l'abbesse dans une chambre du couvent de
Castro, dont les murs, ainsi que la voûte, avaient huit pieds
d'épaisseur; les religieuses ne parlaient de ce cachot qu'avec terreur,
et il était connu sous le nom de la chambre des moines; l'abbesse y fut
gardée à vue par trois femmes.
La santé de l'évêque s'étant un peu améliorée, trois cents sbires ou
soldats vinrent le prendre à Ronciglione, et il fut transporté à Rome en
litière; on le déposa à la prison appelée Corte Savella. Peu de jours
après, les religieuses aussi furent amenées à Rome; l'abbesse fut placée
dans le monastère de Sainte-Marthe. Quatre religieuses étaient
inculpées: mesdames Victoire et Bernarde, la soeur chargée du tour et la
portière qui avait entendu les paroles outrageantes adressées à l'évêque
par l'abbesse.
L'évêque fut interrogé par l'auditeur de la chambre. L'un des premiers
personnages de l'ordre judiciaire. On remit de nouveau à la torture le
pauvre César del Bene, qui non seulement n'avoua rien, mais dit des
choses qui faisaient de la peine au ministère public, ce qui lui valut
une nouvelle séance de torture. Ce supplice préliminaire fut également
infligé à mesdames Victoire et Bernarde. L'évêque niait tout avec
sottise, mais avec une belle opiniâtreté; il rendait compte dans le plus
grand détail de tout ce qu'il avait fait dans les trois soirées
évidemment passées auprès de l'abbesse.
Enfin, on confronta l'abbesse avec l'évêque, et, quoiqu'elle dit
constamment la vérité, on la soumit à la torture. Comme elle répétait ce
qu'elle avait toujours dit depuis son premier aveu, l'évêque, fidèle à
son rôle, lui adressa des injures.
Après plusieurs autres mesures raisonnables au fond, mais entachées de
cet esprit de cruauté, qui après les règnes de Charles-Quint et de
Philippe II, prévalait trop souvent dans les tribunaux d'Italie,
l'évêque fut condamné à subir une prison perpétuelle au château
Saint-Ange; l'abbesse fut condamnée à être détenue toute sa vie dans le
couvent de Sainte-Marthe, où elle se trouvait. Mais déjà la signora de
Campireali avait entrepris, pour sauver sa fille, de faire creuser un
passage souterrain. Ce passage partait de l'un des égouts laissés par la
magnificence de l'ancienne Rome, et devait aboutir au caveau profond où
l'on plaçait les dépouilles mortelles des religieuses de Sainte-Marthe.
Ce passage, large de deux pieds à peu près, avait des parois de planches
pour soutenir les terres à droite et à gauche, et on lui donnait pour
voûte, à mesure que l'on avançait, deux planches placées comme les
jambages d'un A majuscule.
On pratiquait ce souterrain à trente pieds de profondeur à peu près. Le
point important était de le diriger dans le sens convenable: à chaque
instant, des puits et des fondements d'anciens édifices obligeaient les
ouvriers à se détourner. Une autre grande difficulté, c'étaient les
déblais, dont on ne savait que faire, il paraît qu'on les semait pendant
la nuit dans toutes les rues de Rome. On était étonné de cette quantité
de terre qui tombait, pour ainsi dire, du ciel.
Quelques grosses sommes que la signora de Campireali dépensât pour
essayer de sauver sa fille, son passage souterrain eut sans doute été
découvert, mais le pape Grégoire XIII vint à mourir en 1585, et le règne
du désordre commença avec le siège vacant.
Hélène était fort mal à Sainte-Marthe; on peut penser si de simples
religieuses assez pauvres mettaient du zèle à vexer une abbesse fort
riche et convaincue d'un tel crime. Hélène attendait avec empressement
le résultat des travaux entrepris par sa mère. Mais tout à coup son
coeur éprouva d'étranges émotions. Il y avait déjà six mois que Fabrice
Colonna, voyant l'état chancelant de la santé de Grégoire XIII, et ayant
de grands projets pour l'interrègne, avait envoyé un de ses officiers à
Jules Branciforte, maintenant si connu dans les armées espagnoles sous
le nom de colonel Lizzara. Il le rappelait en Italie; Jules brûlait de
revoir son pays. Il débarqua sous un nom supposé à Pescara, petit port
de l'Adriatique sous Chietti, dans les Abruzzes, et par les montagnes il
vint jusqu'à la Petrella. La joie du prince étonna tout le monde. Il dit
à Jules qu'il l'avait fait appeler pour faire de lui son successeur et
lui donner le commandement de ses soldats. A quoi Branciforte répondit
que, militairement parlant, l'entreprise ne valait plus rien, ce qu'il
prouva facilement; si jamais l'Espagne le voulait sérieusement, en six
mois et à peu de frais, elle détruirait tous les soldats d'aventure de
l'Italie.
--Mais après tout, ajouta le jeune Branciforte, si vous le voulez, mon
prince, je suis prêt à marcher. Vous trouverez toujours en moi le
successeur du brave Ranuce tué aux Ciampi.
Avant l'arrivée de Jules, le prince avait ordonné, comme il savait
ordonner, que personne dans la Petrella ne s'avisât de parler de Castro
et du procès de l'abbesse; la peine de mort, sans aucune rémission était
placée en perspective du moindre bavardage. Au milieu des transports
d'amitié avec lesquels il reçut Branciforte, il lui demanda de ne point
aller à Albano sans lui, et sa façon d'effectuer ce voyage fut de faire
occuper la ville par mille de ses gens, et de placer une avant-garde de
douze cents hommes sur la route de Rome. Qu'on juge de ce que devint le
pauvre Jules, lorsque le prince, ayant fait appeler le vieux Scotti, qui
vivait encore, dans la maison où il avait placé son quartier général, le
fit monter dans la chambre où il se trouvait avec Branciforte. Dès que
les deux amis se furent jetés dans les bras l'un de l'autre:
--Maintenant, pauvre colonel, dit-il à Jules, attends-toi à ce qu'il y a
de pis.
Sur quoi il souffla la chandelle et sortit en enfermant à clef les deux
amis.
Le lendemain, Jules, qui ne voulut pas sortir de sa chambre, envoya
demander au prince la permission de retourner à la Petrella, et de ne
pas le voir de quelques jours. Mais on vint lui rapporter que le prince
avait disparu, ainsi que ses troupes. Dans la nuit, il avait appris la
mort de Grégoire XIII; il avait oublié son ami Jules et courait la
campagne. Il n'était resté autour de Jules qu'une trentaine d'hommes
appartenant à l'ancienne compagnie de Ranuce. L'on sait assez qu'en ce
temps-là, pendant le siège vacant, les lois étaient muettes, chacun
songeait à satisfaire ses passions, et il n'y avait de force que la
force; c'est pourquoi, avant la fin de la journée, le prince Colonna
avait déjà fait pendre plus de cinquante de ses ennemis. Quant à Jules,
quoiqu'il n'eût pas quarante hommes avec lui, il osa marcher vers Rome.
Tous les domestiques de l'abbesse de Castro lui avaient été fidèles; ils
s'étaient logés dans les pauvres maisons voisines du couvent de
Sainte-Marthe. L'agonie de Grégoire XIII avait duré plus d'une semaine;
la signora de Campireali attendait impatiemment les journées de trouble
qui allaient suivre sa mort pour faire attaquer les derniers cinquante
pas de son souterrain. Comme il s'agissait de traverser les caves de
plusieurs maisons habitées, elle craignait fort de ne pouvoir dérober au
public la fin de son entreprise.
Dès le surlendemain de l'arrivée de Branciforte à la Petrella, les trois
anciens bravi de Jules, qu'Hélène avait pris à son service, semblèrent
atteints de folie. Quoique tout le monde ne sût que trop qu'elle était
au secret le plus absolu, et gardée par des religieuses qui la
haïssaient, Ugone l'un des bravi vint à la porte du couvent, et fit les
instances les plus étranges pour qu'on lui permît de voir sa maîtresse,
et sur-le-champ. Il fut repoussé et jeté à la porte. Dans son désespoir,
cet homme y resta, et se mit à donner un bajoc (un sou) à chacune des
personnes attachées au service de la maison qui entraient ou sortaient,
en leur disant ces précises paroles: Réjouissez-vous avec moi; le signor
Jules Branciforte est arrivé, il est vivant: dites cela à vos amis.
Les deux camarades d'Ugone passèrent la journée à lui apporter des
bajocs, et ils ne cessèrent d'en distribuer jour et nuit en disant
toujours les mêmes paroles, que lorsqu'il ne leur en resta plus un seul.
Mais les trois bravi, se relevant l'un l'autre, ne continuèrent pas
moins à monter la garde à la porte du couvent de Sainte-Marthe,
adressant toujours aux passants les mêmes paroles suivies de grandes
salutations: Le seigneur Jules est arrivé, etc.
L'idée de ces braves gens eut du succès: moins de trente-six heures
après le premier bajoc distribué, la pauvre Hélène, au secret au fond de
son cachot, savait que Jules était vivant; ce mot la jeta dans une sorte
de frénésie:
--O ma mère! s'écriait-elle, m'avez-vous fait assez de mal!
Quelques heures plus tard l'étonnante nouvelle lui fut confirmée par la
petite Marietta, qui, en faisant le sacrifice de tous ses bijoux d'or,
obtint la permission de suivre la soeur tourière qui apportait ses repas
à la prisonnière. Hélène se jeta dans ses bras en pleurant de Joie.
--Ceci est bien beau, lui dit-elle, mais je ne resterai plus guère avec
toi.
--Certainement! lui dit Marietta. Je pense bien que le temps de ce
conclave ne se passera pas sans que votre prison ne soit changée en un
simple exil.
--Ah! ma chère, revoir Jules! et le revoir, moi coupable!
Au milieu de la troisième nuit qui suivit cet entretien, une partie du
pavé de l'église enfonça avec un grand bruit; les religieuses de
Sainte-Marthe crurent que le couvent allait s'abîmer. Le trouble fut
extrême, tout le monde criait au tremblement de terre. Une heure environ
après la chute du pavé de marbre de l'église, la signora de Campireali,
précédée par les trois bravi au service d'Hélène, pénétra dans le cachot
par le souterrain.
--Victoire, victoire, madame! criaient les bravi.
Hélène eut une peur mortelle; elle crut que Jules Branciforte était avec
eux. Elle fut bien rassurée, et ses traits reprirent leur expression
sévère lorsqu'ils lui dirent qu'ils n'accompagnaient que la signora de
Campireali, et que Jules n'était encore que dans Albano, qu'il venait
d'occuper avec plusieurs milliers de soldats.
Après quelques instante d'attente, la signora de Campireali parut; elle
marchait avec beaucoup de peine, donnant le bras à son écuyer, qui était
en grand costume et l'épée au côté; mais son habit magnifique était tout
souillé de terre.
--O ma chère Hélène! je viens te sauver! s'écria la signora de
Campireali.
--Et qui vous dit que je veuille être sauvée?
La signora de Campireali restait étonnée; elle regardait sa fille avec
de grands yeux; elle parut fort agitée.
--Eh bien, ma chère Hélène, dit-elle enfin, la destinée me force à
t'avouer une action bien naturelle peut-être, après les malheurs
autrefois arrivés dans notre famille, mais dont je me repens, et que je
te prie de me pardonner: Jules Branciforte est vivant.
--Et c'est parce qu'il vit que je ne veux pas vivre.
La signora de Campireali ne comprenait pas d'abord le langage de sa
fille, puis elle lui adressa les supplications les plus tendres; mais
elle n'obtenait pas de réponse: Hélène s'était tournée vers son crucifix
et priait sans l'écouter. Ce fut en vain que, pendant une heure entière,
la signora de Campireali fit les derniers efforts pour obtenir une
parole ou un regard. Enfin, sa fille, impatientée, lui dit:
--C'est sous le marbre de ce crucifix qu'étaient cachées ses lettres,
dans ma petite chambre d'Albano; il eût mieux valu me laisser poignarder
par mon père! Sortez, et laissez-moi de l'or.
La signora de Campireali, voulant continuer à parler à sa fille, malgré
les signes d'effroi que lui adressait son écuyer, Hélène s'impatienta.
--Laissez-moi, du moins, une heure de liberté; vous avez empoisonné ma
vie, vous voulez aussi empoisonner ma mort.
--Nous serons encore maîtres du souterrain pendant deux ou trois heures;
j'ose espérer que tu te raviseras! s'écria la signora de Campireali
fondant en larmes.
Et elle reprit la route du souterrain.
--Ugone, reste auprès de moi, dit Hélène à l'un de ses bravi, et sois
bien armé, mon garçon, car peut-être il s'agira de me défendre. Voyons
ta dague, ton épée, ton poignard!
Le vieux soldat lui montra ces armes en bon état.
--Eh bien, tiens-toi là en dehors de ma prison; je vais écrire à Jules
une longue lettre que tu lui remettras toi-même; je ne veux pas qu'elle
passe par d'autres mains que les tiennes, n'ayant rien pour la cacheter.
Tu peux lire tout ce que contiendra cette lettre. Mets dans tes poches
tout cet or que ma mère vient de laisser, je n'ai besoin pour moi que de
cinquante sequins; place-les sur mon lit.
Après ces paroles, Hélène se mit à écrire.
«Je ne doute point de toi, mon cher Jules: si je m'en vais, c'est que je
mourrais de douleur dans tes bras, en voyant quel eût été mon bonheur si
je n'eusse pas commis une faute. Ne va pas croire que j'aie jamais aimé
aucun être au monde après toi; bien loin de là, mon coeur était rempli
du plus vif mépris pour l'homme que j'admettais dans ma chambre. Ma
faute fut uniquement d'ennui, et, si l'on veut, de libertinage. Songe
que mon esprit, fort affaibli depuis la tentative inutile que je fis à
la Petrella, où le prince que je vénérais parce que tu l'aimais, me
reçut si cruellement; songe, dis-je, que mon esprit, fort affaibli, fut
assiégé par douze années de mensonge. Tout ce qui m'environnait était
faux et menteur, et je le savais. Je reçus d'abord une trentaine de
lettres de toi; juge des transports avec lesquels j'ouvris les
premières! mais, en les lisant, mon coeur se glaçait. J'examinais cette
écriture, je reconnaissais ta main, mais non ton coeur. Songe que ce
premier mensonge a dérangé l'essence de ma vie, au point de me faire
ouvrir sans plaisir une lettre de ton écriture! La détestable annonce de
ta mort acheva de tuer en moi tout ce qui restait encore des temps
heureux de notre jeunesse. Mon premier dessein, comme tu le comprends
bien, fut d'aller voir et toucher de mes mains la plage du Mexique où
l'on disait que les sauvages t'avaient massacré; si j'eusse suivi cette
pensée nous serions heureux maintenant, car, à Madrid, quels que fussent
le nombre et l'adresse des espions qu'une main vigilante eût pu semer
autour de moi, comme de mon côté j'eusse intéressé toutes les âmes dans
lesquelles il reste encore un peu de pitié et de bonté, il est probable
que je serais arrivée à la vérité; car déjà, mon Jules, tes belles
actions avaient fixé sur toi l'attention du monde, et peut-être
quelqu'un à Madrid savait que tu étais Branciforte. Veux-tu que je te
dise ce qui empêcha notre bonheur? D'abord le souvenir de l'atroce et
humiliante réception que le prince m'avait faite à la Petrella; que
d'obstacles puissants à affronter de Castro au Mexique! Tu le vois, mon
âme avait déjà perdu de son ressort. Ensuite il me vint une pensée de
vanité. J'avais fait construire de grands bâtiments dans le couvent,
afin de pouvoir prendre pour chambre la loge de la tourière, où tu te
réfugias la nuit du combat. Un jour, je regardais cette terre que jadis,
pour moi, tu avais abreuvée de ton sang; j'entendis une parole de
mépris, je levai la tête, je vis des visages méchants; pour me venger,
je voulus être abbesse. Ma mère, qui savait bien que tu étais vivant,
fit des choses héroïques pour obtenir cette nomination extravagante.
Cette place ne fut, pour moi, qu'une source d'ennuis; elle acheva
d'avilir mon âme; je trouvai du plaisir à. marquer mon pouvoir souvent
par le malheur des autres; je commis des injustices. Je me voyais à
trente ans, vertueuse suivant le monde, riche, considérée, et cependant
parfaitement malheureuse. Alors se présenta ce pauvre homme, qui était
la bonté même, mais l'ineptie en personne. Son ineptie fit que je
supportai ses premiers propos. Mon âme était si malheureuse par tout ce
qui m'environnait depuis ton départ, qu'elle n'avait plus la force de
résister à la plus petite tentation. T'avouerai-je une chose bien
indécente? Mais je réfléchis que tout est permis à une morte. Quand tu
liras ces lignes, les vers dévoreront ces prétendues beautés qui
n'auraient dû être que pour toi. Enfin il faut dire cette chose qui me
fait de la peine, je ne voyais pas pourquoi je n'essayerais pas de
l'amour grossier, comme toutes nos dames romaines; j'eus une pensée de
libertinage, mais je n'ai jamais pu me donner à cet homme sans éprouver
un sentiment d'horreur et de dégoût qui anéantissait tout le plaisir. Je
te voyais toujours à mes côtés, dans notre jardin du palais d'Albano,
lorsque la Madone t'inspira cette pensée généreuse en apparence, mais
qui pourtant, après ma mère, a fait le malheur de notre vie. Tu n'étais
point menaçant, mais tendre et bon comme tu le fus toujours; tu me
regardais; alors j'éprouvais des moments de colère pour cet autre homme
et j'allais jusqu'à le battre de toutes mes forces. Voilà toute la
vérité, mon cher Jules: je ne voulais pas mourir sans te la dire, et je
pensais aussi que peut-être cette conversation avec toi m'ôterait l'idée
de mourir. Je n'en vois que mieux quelle eût été ma joie en te revoyant,
si je me fusse conservée digne de toi. Je t'ordonne de vivre et de
continuer cette carrière militaire qui m'a causé tant de joie quand j'ai
appris tes succès. Qu'eût-ce été, grand Dieu! si j'eusse reçu tes
lettres, surtout après la bataille d'Achenne! Vis, et rappelle-toi
souvent la mémoire de Ranuce, tué aux Ciampi, et celle d'Hélène, qui,
pour ne pas voir un reproche dans tes yeux, est morte à Sainte-Marthe.»
Après avoir écrit, Hélène s'approcha du vieux soldat, qu'elle trouva
dormant; elle lui déroba sa dague, sans qu'il s'en aperçut, puis elle
l'éveilla.
--J'ai fini, lui dit-elle, je crains que nos ennemis ne s'emparent du
souterrain. Va vite prendre ma lettre qui est sur la table, et remets-la
toi-même à Jules, toi-même, entends-tu? De plus, donne-lui mon mouchoir
que voici; dis-lui que je ne l'aime pas plus en ce moment que je ne l'ai
toujours aimé, toujours, entends bien!
Ugone debout ne partait pas.
--Va donc!
--Madame, avez-vous bien réfléchi? Le seigneur Jules vous aime tant!
--Moi aussi, je l'aime, prends la lettre et remets-la toi-même.
--Eh bien, que Dieu vous bénisse comme vous êtes bonne!
Ugone alla et revint fort vite; il trouva Hélène morte: elle avait la
dague dans le coeur.