VII

Tout allait bien jusque-là dans cet immense couvent, habité par plus de

trois cents femmes curieuses; personne n'avait rien vu, personne n'avait

rien entendu. Mais l'abbesse avait remis au médecin quelques poignées de

sequins nouvellement frappés à la monnaie de Rome. Le médecin donna

plusieurs de ces pièces à la femme du boulanger. Cette femme était jolie

et son mari jaloux; il fouilla dans sa malle, trouva ces pièces d'or si

brillantes, et, les croyant le prix de son déshonneur, la força, le

couteau sur la gorge, à dire d'où elles provenaient. Après quelques

tergiversations, la femme avoua la vérité, et la paix fut faite. Les

deux époux en vinrent à délibérer sur l'emploi d'une telle somme. La

boulangère voulait payer quelques dettes; mais le mari trouva plus beau

d'acheter un mulet, ce qui fut fait. Ce mulet fit scandale dans le

quartier, qui connaissait bien la pauvreté des deux époux. Toutes les

commères de la ville, amies et ennemies, venaient successivement

demander à la femme du boulanger quel était l'amant généreux qui l'avait

mise à même d'acheter un mulet. Cette femme, irritée, répondait

quelquefois en racontant la vérité. Un jour que César del Bene était

allé voir l'enfant, et revenait rendre compte de sa visite à l'abbesse,

celle-ci, quoique fort indisposée, se traîna jusqu'à la grille, et lui

fit des reproches sur le peu de discrétion des agents employés par lui.

De son côté, l'évêque tomba malade de peur; il écrivit à ses frères à

Milan pour leur raconter l'injuste accusation à laquelle il était en

butte: il les engageait à venir à son secours. Quoique gravement

indisposé, il prit la résolution de quitter Castro; mais, avant de

partir, il écrivit à l'abbesse:

«Vous saurez déjà que tout ce qui a été fait est oublié. Ainsi, si vous

prenez intérêt à sauver non seulement ma réputation, mais peut-être ma

vie, et pour éviter un plus grand scandale, vous pouvez inculper

Jean-Baptiste Doleri, mort depuis peu de jours; que si, par ce moyen,

vous ne réparez pas votre honneur, le mien du moins ne courra plus aucun

péril.»

L'évêque appela don Luigi, confesseur du monastère de Castro.

--Remettez ceci, lui dit-il, dans les propres mains de madame l'abbesse.

Celle-ci, après avoir lu cet infâme billet, s'écria devant tout ce qui

se trouvait dans la chambre:

--Ainsi méritent d'être traitées les vierges folles qui préfèrent la

beauté du corps à celle de l'âme!

Le bruit de tout ce qui se passait à Castro parvint rapidement aux

oreilles du terrible cardinal Farnèse (il se donnait ce caractère depuis

quelques années, parce qu'il espérait, dans le prochain conclave, avoir

l'appui des cardinaux zelanti). Aussitôt il donna l'ordre au podestat de

Castro de faire arrêter l'évêque Cittadini. Tous les domestiques de

celui-ci, craignant la question, prirent la fuite. Le seul César del

Bene resta fidèle à son maître, et lui jura qu'il mourrait dans les

tourments plutôt que de rien avouer qui pût lui nuire. Cittadini, se

voyant entouré de gardes dans son palais, écrivit de nouveau à ses

frères, qui arrivèrent de Milan en toute hâte. Ils le trouvèrent détenu

dans la prison de Ronciglione.

Je vois dans le premier interrogatoire de l'abbesse que, tout en avouant

sa faute, elle nia avoir eu des rapports avec monseigneur l'évêque; son

complice avant été Jean-Baptiste Doleri, avocat du couvent.

Le 9 septembre 1573, Grégoire XIII ordonna que le procès fût fait en

toute hâte et en toute rigueur. Un juge criminel, un fiscal et un

commissaire se transportèrent à Castro et à Ronciglione. César del Bene,

premier valet de chambre de l'évêque, avoue seulement avoir porté un

enfant chez une nourrice. On l'interroge en présence de mesdames

Victoire et Bernarde. On le met à la torture deux jours de suite; il

souffre horriblement; mais, fidèle à sa parole, il n'avoue que ce qu'il

est impossible de nier, et le fiscal ne peut rien tirer de lui.

Quand vient le tour de mesdames Victoire et Bernarde, qui avaient été

témoins des tortures infligées à César, elles avouent tout ce qu'elles

ont fait. Toutes les religieuses sont interrogées sur le nom de l'auteur

du crime; la plupart répondent avoir ouï dire que c'est monseigneur

l'évêque. Une des soeurs portières rapporte les paroles outrageantes que

l'abbesse avait adressées à l'évêque en le mettant à la porte de

l'église. Elle ajoute:

«Quand on se parle sur ce ton, c'est qu'il y a bien longtemps que l'on

fait l'amour ensemble. En effet, monseigneur l'évêque, ordinairement

remarquable par l'excès de sa suffisance, avait, en sortant de l'église,

l'air tout penaud.»

L'une des religieuses, interrogée en présence de l'instrument des

tortures, répond que l'auteur du crime doit être le chat, parce que

l'abbesse le tient continuellement dans ses bras et le caresse beaucoup.

Une autre religieuse prétend que l'auteur du crime devait être le vent,

parce que, les jours où il fait du vent, l'abbesse est heureuse et de

bonne humeur, elle s'expose à l'action du vent sur un belvédère qu'elle

a fait construire exprès; et, quand on va lui demander une grâce en ce

lieu, jamais elle ne la refuse. La femme du boulanger, la nourrice, les

commères de Montefiascone, effrayées par les tortures qu'elles avaient

vu infliger à César, disent la vérité.

Le jeune évêque était malade ou faisait le malade à Ronciglione, ce qui

donna l'occasion à ses frères, soutenus par le crédit et par les moyens

d'influence de la signora de Campireali, de se jeter plusieurs fois aux

pieds du pape, et de lui demander que la procédure fût suspendue jusqu'à

ce que l'évêque eût recouvré sa santé. Sur quoi le terrible cardinal

Farnèse augmenta le nombre des soldats qui le gardaient dans sa prison.

L'évêque ne pouvant être interrogé, les commissaires commençaient toutes

leurs séances par faire subir un nouvel interrogatoire à l'abbesse. Un

jour que sa mère lui avait fait dire d'avoir bon courage et de continuer

à tout nier, elle avoua tout.

--Pourquoi avez-vous d'abord inculpé Jean-Baptiste Doleri?

--Par pitié pour la lâcheté de l'évêque, et, d'ailleurs, s'il parvient à

sauver sa chère vie, il pourra donner des soins à mon fils.

Après cet aveu, on enferma l'abbesse dans une chambre du couvent de

Castro, dont les murs, ainsi que la voûte, avaient huit pieds

d'épaisseur; les religieuses ne parlaient de ce cachot qu'avec terreur,

et il était connu sous le nom de la chambre des moines; l'abbesse y fut

gardée à vue par trois femmes.

La santé de l'évêque s'étant un peu améliorée, trois cents sbires ou

soldats vinrent le prendre à Ronciglione, et il fut transporté à Rome en

litière; on le déposa à la prison appelée Corte Savella. Peu de jours

après, les religieuses aussi furent amenées à Rome; l'abbesse fut placée

dans le monastère de Sainte-Marthe. Quatre religieuses étaient

inculpées: mesdames Victoire et Bernarde, la soeur chargée du tour et la

portière qui avait entendu les paroles outrageantes adressées à l'évêque

par l'abbesse.

L'évêque fut interrogé par l'auditeur de la chambre. L'un des premiers

personnages de l'ordre judiciaire. On remit de nouveau à la torture le

pauvre César del Bene, qui non seulement n'avoua rien, mais dit des

choses qui faisaient de la peine au ministère public, ce qui lui valut

une nouvelle séance de torture. Ce supplice préliminaire fut également

infligé à mesdames Victoire et Bernarde. L'évêque niait tout avec

sottise, mais avec une belle opiniâtreté; il rendait compte dans le plus

grand détail de tout ce qu'il avait fait dans les trois soirées

évidemment passées auprès de l'abbesse.

Enfin, on confronta l'abbesse avec l'évêque, et, quoiqu'elle dit

constamment la vérité, on la soumit à la torture. Comme elle répétait ce

qu'elle avait toujours dit depuis son premier aveu, l'évêque, fidèle à

son rôle, lui adressa des injures.

Après plusieurs autres mesures raisonnables au fond, mais entachées de

cet esprit de cruauté, qui après les règnes de Charles-Quint et de

Philippe II, prévalait trop souvent dans les tribunaux d'Italie,

l'évêque fut condamné à subir une prison perpétuelle au château

Saint-Ange; l'abbesse fut condamnée à être détenue toute sa vie dans le

couvent de Sainte-Marthe, où elle se trouvait. Mais déjà la signora de

Campireali avait entrepris, pour sauver sa fille, de faire creuser un

passage souterrain. Ce passage partait de l'un des égouts laissés par la

magnificence de l'ancienne Rome, et devait aboutir au caveau profond où

l'on plaçait les dépouilles mortelles des religieuses de Sainte-Marthe.

Ce passage, large de deux pieds à peu près, avait des parois de planches

pour soutenir les terres à droite et à gauche, et on lui donnait pour

voûte, à mesure que l'on avançait, deux planches placées comme les

jambages d'un A majuscule.

On pratiquait ce souterrain à trente pieds de profondeur à peu près. Le

point important était de le diriger dans le sens convenable: à chaque

instant, des puits et des fondements d'anciens édifices obligeaient les

ouvriers à se détourner. Une autre grande difficulté, c'étaient les

déblais, dont on ne savait que faire, il paraît qu'on les semait pendant

la nuit dans toutes les rues de Rome. On était étonné de cette quantité

de terre qui tombait, pour ainsi dire, du ciel.

Quelques grosses sommes que la signora de Campireali dépensât pour

essayer de sauver sa fille, son passage souterrain eut sans doute été

découvert, mais le pape Grégoire XIII vint à mourir en 1585, et le règne

du désordre commença avec le siège vacant.

Hélène était fort mal à Sainte-Marthe; on peut penser si de simples

religieuses assez pauvres mettaient du zèle à vexer une abbesse fort

riche et convaincue d'un tel crime. Hélène attendait avec empressement

le résultat des travaux entrepris par sa mère. Mais tout à coup son

coeur éprouva d'étranges émotions. Il y avait déjà six mois que Fabrice

Colonna, voyant l'état chancelant de la santé de Grégoire XIII, et ayant

de grands projets pour l'interrègne, avait envoyé un de ses officiers à

Jules Branciforte, maintenant si connu dans les armées espagnoles sous

le nom de colonel Lizzara. Il le rappelait en Italie; Jules brûlait de

revoir son pays. Il débarqua sous un nom supposé à Pescara, petit port

de l'Adriatique sous Chietti, dans les Abruzzes, et par les montagnes il

vint jusqu'à la Petrella. La joie du prince étonna tout le monde. Il dit

à Jules qu'il l'avait fait appeler pour faire de lui son successeur et

lui donner le commandement de ses soldats. A quoi Branciforte répondit

que, militairement parlant, l'entreprise ne valait plus rien, ce qu'il

prouva facilement; si jamais l'Espagne le voulait sérieusement, en six

mois et à peu de frais, elle détruirait tous les soldats d'aventure de

l'Italie.

--Mais après tout, ajouta le jeune Branciforte, si vous le voulez, mon

prince, je suis prêt à marcher. Vous trouverez toujours en moi le

successeur du brave Ranuce tué aux Ciampi.

Avant l'arrivée de Jules, le prince avait ordonné, comme il savait

ordonner, que personne dans la Petrella ne s'avisât de parler de Castro

et du procès de l'abbesse; la peine de mort, sans aucune rémission était

placée en perspective du moindre bavardage. Au milieu des transports

d'amitié avec lesquels il reçut Branciforte, il lui demanda de ne point

aller à Albano sans lui, et sa façon d'effectuer ce voyage fut de faire

occuper la ville par mille de ses gens, et de placer une avant-garde de

douze cents hommes sur la route de Rome. Qu'on juge de ce que devint le

pauvre Jules, lorsque le prince, ayant fait appeler le vieux Scotti, qui

vivait encore, dans la maison où il avait placé son quartier général, le

fit monter dans la chambre où il se trouvait avec Branciforte. Dès que

les deux amis se furent jetés dans les bras l'un de l'autre:

--Maintenant, pauvre colonel, dit-il à Jules, attends-toi à ce qu'il y a

de pis.

Sur quoi il souffla la chandelle et sortit en enfermant à clef les deux

amis.

Le lendemain, Jules, qui ne voulut pas sortir de sa chambre, envoya

demander au prince la permission de retourner à la Petrella, et de ne

pas le voir de quelques jours. Mais on vint lui rapporter que le prince

avait disparu, ainsi que ses troupes. Dans la nuit, il avait appris la

mort de Grégoire XIII; il avait oublié son ami Jules et courait la

campagne. Il n'était resté autour de Jules qu'une trentaine d'hommes

appartenant à l'ancienne compagnie de Ranuce. L'on sait assez qu'en ce

temps-là, pendant le siège vacant, les lois étaient muettes, chacun

songeait à satisfaire ses passions, et il n'y avait de force que la

force; c'est pourquoi, avant la fin de la journée, le prince Colonna

avait déjà fait pendre plus de cinquante de ses ennemis. Quant à Jules,

quoiqu'il n'eût pas quarante hommes avec lui, il osa marcher vers Rome.

Tous les domestiques de l'abbesse de Castro lui avaient été fidèles; ils

s'étaient logés dans les pauvres maisons voisines du couvent de

Sainte-Marthe. L'agonie de Grégoire XIII avait duré plus d'une semaine;

la signora de Campireali attendait impatiemment les journées de trouble

qui allaient suivre sa mort pour faire attaquer les derniers cinquante

pas de son souterrain. Comme il s'agissait de traverser les caves de

plusieurs maisons habitées, elle craignait fort de ne pouvoir dérober au

public la fin de son entreprise.

Dès le surlendemain de l'arrivée de Branciforte à la Petrella, les trois

anciens bravi de Jules, qu'Hélène avait pris à son service, semblèrent

atteints de folie. Quoique tout le monde ne sût que trop qu'elle était

au secret le plus absolu, et gardée par des religieuses qui la

haïssaient, Ugone l'un des bravi vint à la porte du couvent, et fit les

instances les plus étranges pour qu'on lui permît de voir sa maîtresse,

et sur-le-champ. Il fut repoussé et jeté à la porte. Dans son désespoir,

cet homme y resta, et se mit à donner un bajoc (un sou) à chacune des

personnes attachées au service de la maison qui entraient ou sortaient,

en leur disant ces précises paroles: Réjouissez-vous avec moi; le signor

Jules Branciforte est arrivé, il est vivant: dites cela à vos amis.

Les deux camarades d'Ugone passèrent la journée à lui apporter des

bajocs, et ils ne cessèrent d'en distribuer jour et nuit en disant

toujours les mêmes paroles, que lorsqu'il ne leur en resta plus un seul.

Mais les trois bravi, se relevant l'un l'autre, ne continuèrent pas

moins à monter la garde à la porte du couvent de Sainte-Marthe,

adressant toujours aux passants les mêmes paroles suivies de grandes

salutations: Le seigneur Jules est arrivé, etc.

L'idée de ces braves gens eut du succès: moins de trente-six heures

après le premier bajoc distribué, la pauvre Hélène, au secret au fond de

son cachot, savait que Jules était vivant; ce mot la jeta dans une sorte

de frénésie:

--O ma mère! s'écriait-elle, m'avez-vous fait assez de mal!

Quelques heures plus tard l'étonnante nouvelle lui fut confirmée par la

petite Marietta, qui, en faisant le sacrifice de tous ses bijoux d'or,

obtint la permission de suivre la soeur tourière qui apportait ses repas

à la prisonnière. Hélène se jeta dans ses bras en pleurant de Joie.

--Ceci est bien beau, lui dit-elle, mais je ne resterai plus guère avec

toi.

--Certainement! lui dit Marietta. Je pense bien que le temps de ce

conclave ne se passera pas sans que votre prison ne soit changée en un

simple exil.

--Ah! ma chère, revoir Jules! et le revoir, moi coupable!

Au milieu de la troisième nuit qui suivit cet entretien, une partie du

pavé de l'église enfonça avec un grand bruit; les religieuses de

Sainte-Marthe crurent que le couvent allait s'abîmer. Le trouble fut

extrême, tout le monde criait au tremblement de terre. Une heure environ

après la chute du pavé de marbre de l'église, la signora de Campireali,

précédée par les trois bravi au service d'Hélène, pénétra dans le cachot

par le souterrain.

--Victoire, victoire, madame! criaient les bravi.

Hélène eut une peur mortelle; elle crut que Jules Branciforte était avec

eux. Elle fut bien rassurée, et ses traits reprirent leur expression

sévère lorsqu'ils lui dirent qu'ils n'accompagnaient que la signora de

Campireali, et que Jules n'était encore que dans Albano, qu'il venait

d'occuper avec plusieurs milliers de soldats.

Après quelques instante d'attente, la signora de Campireali parut; elle

marchait avec beaucoup de peine, donnant le bras à son écuyer, qui était

en grand costume et l'épée au côté; mais son habit magnifique était tout

souillé de terre.

--O ma chère Hélène! je viens te sauver! s'écria la signora de

Campireali.

--Et qui vous dit que je veuille être sauvée?

La signora de Campireali restait étonnée; elle regardait sa fille avec

de grands yeux; elle parut fort agitée.

--Eh bien, ma chère Hélène, dit-elle enfin, la destinée me force à

t'avouer une action bien naturelle peut-être, après les malheurs

autrefois arrivés dans notre famille, mais dont je me repens, et que je

te prie de me pardonner: Jules Branciforte est vivant.

--Et c'est parce qu'il vit que je ne veux pas vivre.

La signora de Campireali ne comprenait pas d'abord le langage de sa

fille, puis elle lui adressa les supplications les plus tendres; mais

elle n'obtenait pas de réponse: Hélène s'était tournée vers son crucifix

et priait sans l'écouter. Ce fut en vain que, pendant une heure entière,

la signora de Campireali fit les derniers efforts pour obtenir une

parole ou un regard. Enfin, sa fille, impatientée, lui dit:

--C'est sous le marbre de ce crucifix qu'étaient cachées ses lettres,

dans ma petite chambre d'Albano; il eût mieux valu me laisser poignarder

par mon père! Sortez, et laissez-moi de l'or.

La signora de Campireali, voulant continuer à parler à sa fille, malgré

les signes d'effroi que lui adressait son écuyer, Hélène s'impatienta.

--Laissez-moi, du moins, une heure de liberté; vous avez empoisonné ma

vie, vous voulez aussi empoisonner ma mort.

--Nous serons encore maîtres du souterrain pendant deux ou trois heures;

j'ose espérer que tu te raviseras! s'écria la signora de Campireali

fondant en larmes.

Et elle reprit la route du souterrain.

--Ugone, reste auprès de moi, dit Hélène à l'un de ses bravi, et sois

bien armé, mon garçon, car peut-être il s'agira de me défendre. Voyons

ta dague, ton épée, ton poignard!

Le vieux soldat lui montra ces armes en bon état.

--Eh bien, tiens-toi là en dehors de ma prison; je vais écrire à Jules

une longue lettre que tu lui remettras toi-même; je ne veux pas qu'elle

passe par d'autres mains que les tiennes, n'ayant rien pour la cacheter.

Tu peux lire tout ce que contiendra cette lettre. Mets dans tes poches

tout cet or que ma mère vient de laisser, je n'ai besoin pour moi que de

cinquante sequins; place-les sur mon lit.

Après ces paroles, Hélène se mit à écrire.

«Je ne doute point de toi, mon cher Jules: si je m'en vais, c'est que je

mourrais de douleur dans tes bras, en voyant quel eût été mon bonheur si

je n'eusse pas commis une faute. Ne va pas croire que j'aie jamais aimé

aucun être au monde après toi; bien loin de là, mon coeur était rempli

du plus vif mépris pour l'homme que j'admettais dans ma chambre. Ma

faute fut uniquement d'ennui, et, si l'on veut, de libertinage. Songe

que mon esprit, fort affaibli depuis la tentative inutile que je fis à

la Petrella, où le prince que je vénérais parce que tu l'aimais, me

reçut si cruellement; songe, dis-je, que mon esprit, fort affaibli, fut

assiégé par douze années de mensonge. Tout ce qui m'environnait était

faux et menteur, et je le savais. Je reçus d'abord une trentaine de

lettres de toi; juge des transports avec lesquels j'ouvris les

premières! mais, en les lisant, mon coeur se glaçait. J'examinais cette

écriture, je reconnaissais ta main, mais non ton coeur. Songe que ce

premier mensonge a dérangé l'essence de ma vie, au point de me faire

ouvrir sans plaisir une lettre de ton écriture! La détestable annonce de

ta mort acheva de tuer en moi tout ce qui restait encore des temps

heureux de notre jeunesse. Mon premier dessein, comme tu le comprends

bien, fut d'aller voir et toucher de mes mains la plage du Mexique où

l'on disait que les sauvages t'avaient massacré; si j'eusse suivi cette

pensée nous serions heureux maintenant, car, à Madrid, quels que fussent

le nombre et l'adresse des espions qu'une main vigilante eût pu semer

autour de moi, comme de mon côté j'eusse intéressé toutes les âmes dans

lesquelles il reste encore un peu de pitié et de bonté, il est probable

que je serais arrivée à la vérité; car déjà, mon Jules, tes belles

actions avaient fixé sur toi l'attention du monde, et peut-être

quelqu'un à Madrid savait que tu étais Branciforte. Veux-tu que je te

dise ce qui empêcha notre bonheur? D'abord le souvenir de l'atroce et

humiliante réception que le prince m'avait faite à la Petrella; que

d'obstacles puissants à affronter de Castro au Mexique! Tu le vois, mon

âme avait déjà perdu de son ressort. Ensuite il me vint une pensée de

vanité. J'avais fait construire de grands bâtiments dans le couvent,

afin de pouvoir prendre pour chambre la loge de la tourière, où tu te

réfugias la nuit du combat. Un jour, je regardais cette terre que jadis,

pour moi, tu avais abreuvée de ton sang; j'entendis une parole de

mépris, je levai la tête, je vis des visages méchants; pour me venger,

je voulus être abbesse. Ma mère, qui savait bien que tu étais vivant,

fit des choses héroïques pour obtenir cette nomination extravagante.

Cette place ne fut, pour moi, qu'une source d'ennuis; elle acheva

d'avilir mon âme; je trouvai du plaisir à. marquer mon pouvoir souvent

par le malheur des autres; je commis des injustices. Je me voyais à

trente ans, vertueuse suivant le monde, riche, considérée, et cependant

parfaitement malheureuse. Alors se présenta ce pauvre homme, qui était

la bonté même, mais l'ineptie en personne. Son ineptie fit que je

supportai ses premiers propos. Mon âme était si malheureuse par tout ce

qui m'environnait depuis ton départ, qu'elle n'avait plus la force de

résister à la plus petite tentation. T'avouerai-je une chose bien

indécente? Mais je réfléchis que tout est permis à une morte. Quand tu

liras ces lignes, les vers dévoreront ces prétendues beautés qui

n'auraient dû être que pour toi. Enfin il faut dire cette chose qui me

fait de la peine, je ne voyais pas pourquoi je n'essayerais pas de

l'amour grossier, comme toutes nos dames romaines; j'eus une pensée de

libertinage, mais je n'ai jamais pu me donner à cet homme sans éprouver

un sentiment d'horreur et de dégoût qui anéantissait tout le plaisir. Je

te voyais toujours à mes côtés, dans notre jardin du palais d'Albano,

lorsque la Madone t'inspira cette pensée généreuse en apparence, mais

qui pourtant, après ma mère, a fait le malheur de notre vie. Tu n'étais

point menaçant, mais tendre et bon comme tu le fus toujours; tu me

regardais; alors j'éprouvais des moments de colère pour cet autre homme

et j'allais jusqu'à le battre de toutes mes forces. Voilà toute la

vérité, mon cher Jules: je ne voulais pas mourir sans te la dire, et je

pensais aussi que peut-être cette conversation avec toi m'ôterait l'idée

de mourir. Je n'en vois que mieux quelle eût été ma joie en te revoyant,

si je me fusse conservée digne de toi. Je t'ordonne de vivre et de

continuer cette carrière militaire qui m'a causé tant de joie quand j'ai

appris tes succès. Qu'eût-ce été, grand Dieu! si j'eusse reçu tes

lettres, surtout après la bataille d'Achenne! Vis, et rappelle-toi

souvent la mémoire de Ranuce, tué aux Ciampi, et celle d'Hélène, qui,

pour ne pas voir un reproche dans tes yeux, est morte à Sainte-Marthe.»

Après avoir écrit, Hélène s'approcha du vieux soldat, qu'elle trouva

dormant; elle lui déroba sa dague, sans qu'il s'en aperçut, puis elle

l'éveilla.

--J'ai fini, lui dit-elle, je crains que nos ennemis ne s'emparent du

souterrain. Va vite prendre ma lettre qui est sur la table, et remets-la

toi-même à Jules, toi-même, entends-tu? De plus, donne-lui mon mouchoir

que voici; dis-lui que je ne l'aime pas plus en ce moment que je ne l'ai

toujours aimé, toujours, entends bien!

Ugone debout ne partait pas.

--Va donc!

--Madame, avez-vous bien réfléchi? Le seigneur Jules vous aime tant!

--Moi aussi, je l'aime, prends la lettre et remets-la toi-même.

--Eh bien, que Dieu vous bénisse comme vous êtes bonne!

Ugone alla et revint fort vite; il trouva Hélène morte: elle avait la

dague dans le coeur.

L'Abbesse De Castro · 第 8 / 8 题