«Si je ne me justifie pas auprès d'Hélène, se dit Jules en regagnant,
pendant la nuit, le quartier que sa compagnie occupait dans la forêt,
elle finira par me croire un assassin. Dieu sait les histoires qu'on lui
aura faites sur ce fatal combat!»
Il alla prendre les ordres du prince dans son château fort de la
Petrella, et lui demanda la permission d'aller à Castro. Fabrice Colonna
fronça le sourcil:
--L'affaire du petit combat n'est point encore arrangée avec Sa
Sainteté. Vous devez savoir que j'ai déclaré la vérité, c'est-à-dire que
j'étais resté parfaitement étranger à cette rencontre, dont je n'avais
même su la nouvelle que le lendemain, ici, dans mon château de la
Petrella. J'ai tout lieu de croire que Sa Sainteté finira par ajouter
foi à ce récit sincère. Mais les Orsini sont puissants, mais tout le
monde dit que vous vous êtes distingué dans cette échauffourée. Les
Orsini vont jusqu'à prétendre que plusieurs prisonniers ont été pendus
aux branches des arbres. Vous savez combien ce récit est faux; mais on
peut prévoir des représailles.
Le profond étonnement qui éclatait dans les regards naïfs du jeune
capitaine amusait le prince, toutefois il jugea, à la vue de tant
d'innocence, qu'il était utile de parler plus clairement.
--Je vois en vous, continua-t-il, cette bravoure complète qui a fait
connaître dans toute l'Italie le nom de Branciforte. J'espère que vous
aurez pour ma maison cette fidélité qui me rendait votre père si cher,
et que j'ai voulu récompenser en vous. Voici le mot d'ordre de ma
compagnie:
Ne dire jamais la vérité sur rien de ce qui a rapport à moi ou à mes
soldats. Si, dans le moment où vous êtes obligé de parler, vous ne voyez
l'utilité d'aucun mensonge, dites faux à tout hasard, et gardez-vous
comme de péché mortel de dire la moindre vérité. Vous comprenez que,
réunie à d'autres renseignements, elle peut mettre sur la voie de mes
projets. Je sais, du reste, que vous avez une amourette dans le couvent
de la Visitation, à Castro; vous pouvez aller perdre quinze jours dans
cette petite ville, où les Orsini ne manquent pas d'avoir des amis et
même des agents. Passez chez mon majordome, qui vous remettra deux cents
sequins. L'amitié que j'avais pour votre père, ajouta le prince en
riant, me donne l'envie de vous donner quelques directions sur la façon
de mener à bien cette entreprise amoureuse et militaire. Vous et trois
de vos soldats serez déguisés en marchands; vous ne manquerez pas de
vous fâcher contre un de vos compagnons, qui fera profession d'être
toujours ivre, et qui se fera beaucoup d'amis en payant du vin à tous
les désoeuvrés de Castro. Du reste, ajouta le prince en changeant de
ton, si vous êtes pris par les Orsini et mis à mort, n'avouez jamais
votre nom véritable, et encore moins que vous m'appartenez. Je n'ai pas
besoin de vous recommander de faire le tour de toutes les petites
villes, et d'y entrer toujours par la porte opposée au côté d'où vous
venez.
Jules fut attendri par ces conseils paternels, venant d'un homme
ordinairement si grave. D'abord le prince sourit des larmes qu'il voyait
rouler dans les yeux du jeune homme; puis sa voix à lui-même s'altéra.
Il tira une des nombreuses bagues qu'il portait aux doigts; en la
recevant, Jules baisa cette main célèbre par tant de hauts faits.
--Jamais mon père ne m'en eût tant dit! s'écria le jeune homme
enthousiasmé.
Le surlendemain, un peu avant le point du jour, il entrait dans les murs
de la petite ville de Castro, cinq soldats le suivaient, déguisés ainsi
que lui: deux firent bande à part, et semblaient ne connaître ni lui ni
les trois autres. Avant même d'entrer dans la ville, Jules aperçut le
couvent de la Visitation, vaste bâtiment entouré de noires murailles, et
assez semblable à une forteresse. Il courut à l'église; elle était
splendide. Les religieuses, toutes nobles et la plupart appartenant à
des familles riches, luttaient d'amour-propre, entre elles, à qui
enrichirait cette église, seule partie du couvent qui fût exposée aux
regards du public. Il était passé en usage que celle de ces dames que le
pape nommait abbesse, sur une liste de trois noms présentée par le
cardinal protecteur de l'ordre de la Visitation, fît une offrande
considérable, destinée à éterniser son nom. Celle dont l'offrande était
inférieure au cadeau de l'abbesse qui l'avait précédée était méprisée,
ainsi que sa famille.
Jules s'avança en tremblant dans cet édifice magnifique, resplendissant
de marbres et de dorures. A la vérité, il ne songeait guère aux marbres
et aux dorures; il lui semblait être sous les yeux d'Hélène. Le grand
autel, lui dit-on, avait coûté plus de huit cent mille francs; mais ses
regards, dédaignant les richesses du grand autel, se dirigeaient sur une
grille dorée, haute de près de quarante pieds, et divisée en trois
parties par deux pilastres en marbre. Cette grille, à laquelle sa masse
énorme donnait quelque chose de terrible, s'élevait derrière le grand
autel, et séparait le choeur des religieuses de l'église ouverte à tous
les fidèles.
Jules se disait que derrière cette grille dorée se trouvaient, durant
les offices, les religieuses et les pensionnaires. Dans cette église
intérieure pouvait se rendre à toute heure du jour une religieuse ou une
pensionnaire qui avait besoin de prier; c'est sur cette circonstance
connue de tout le monde qu'étaient fondées les espérances du pauvre
amant.
Il est vrai qu'un immense voile noir garnissait le côté intérieur de la
grille; mais ce voile, pensa Jules, ne doit guère intercepter la vue des
pensionnaires regardant dans l'église du public, puisque moi, qui ne
puis approcher qu'à une certaine distance, j'aperçois fort bien, à
travers le voile, les fenêtres qui éclairent le choeur, et que je puis
distinguer jusqu'aux moindres détails de leur architecture. Chaque
barreau de cette grille magnifiquement dorée portait une forte pointe
dirigée contre les assistants.
Jules choisit une place très apparente vis-à-vis la partie gauche de la
grille, dans le lieu le plus éclairé; là il passait sa vie à entendre
des messes. Comme il ne se voyait entouré que de paysans, il espérait
être remarqué, même à travers le voile noir qui garnissait l'intérieur
de la grille. Pour la première fois de sa vie, ce jeune homme simple
cherchait l'effet; sa mise était recherchée; il faisait de nombreuses
aumônes en entrant dans l'église et en sortant. Ses gens et lui
entouraient de prévenances tous les ouvriers et petits fournisseurs qui
avaient quelques relations avec le couvent. Ce ne fut toutefois que le
troisième jour qu'enfin il eut l'espoir de faire parvenir une lettre à
Hélène. Par ses ordres, l'on suivait exactement les deux soeurs
converses chargées d'acheter une partie des approvisionnements du
couvent; l'une d'elles avait des relations avec un petit marchand. Un
des soldats de Jules, qui avait été moine, gagna l'amitié du marchand,
et lui promit un sequin pour chaque lettre qui serait remise à la
pensionnaire Hélène de Campireali.
--Quoi! dit le marchand à la première ouverture qu'on lui fit sur cette
affaire, une lettre à la femme du brigand!
Ce nom était déjà établi dans Castro, et il n'y avait pas quinze jours
qu'Hélène y était arrivée: tant ce qui donne prise à l'imagination court
rapidement chez ce peuple passionné pour tous les détails exacts!
Le petit marchand ajouta:
--Au moins, celle-ci est mariée! Mais combien de nos dames n'ont pas
cette excuse, et reçoivent du dehors bien autre chose que des lettres.
Dans cette première lettre, Jules racontait avec des détails infinis
tout ce qui s'était passé dans la journée fatale marquée par la mort de
Fabio: «Me haïssez-vous?» disait-il en terminant.
Hélène répondit par une ligne que, sans haïr personne, elle allait
employer tout le reste de sa vie à tâcher d'oublier celui par qui son
frère avait péri.
Jules se hâta de répondre; après quelques invectives contre la destinée,
genre d'esprit imité de Platon et alors à la mode:
«Tu veux donc, continuait-il, mettre en oubli la parole de Dieu à nous
transmise dans les saintes Écritures? Dieu dit: La femme quittera sa
famille et ses parents pour suivre son époux. Oserais-tu prétendre que
tu n'es pas ma femme? Rappelle-toi la nuit de la Saint-Pierre. Comme
l'aube paraissait déjà derrière le Monte Cavi, tu te jetas à mes genoux;
je voulus bien t'accorder grâce; tu étais à moi, si je l'eusse voulu; tu
ne pouvais résister à l'amour qu'alors tu avais pour moi. Tout à coup il
me sembla que, comme je t'avais dit plusieurs fois que je t'avais fait
depuis longtemps le sacrifice de ma vie et de tout ce que je pouvais
avoir de plus cher au monde, tu pouvais me répondre, quoique tu ne le
fisses jamais, que tous ces sacrifices, ne se marquant par aucun acte
extérieur, pouvaient bien n'être qu'imaginaires. Une idée, cruelle pour
moi, mais juste au fond, m'illumina. Je pensai que ce n'était pas pour
rien que le hasard me présentait l'occasion de sacrifier à ton intérêt
la plus grande félicité que j'eusse jamais pu rêver. Tu étais déjà dans
mes bras et sans défense, souviens-t'en; ta bouche même n'osait refuser.
A ce moment l'Ave Maria du matin sonna au couvent du Monte Cavi, et, par
un hasard miraculeux, ce son parvint jusqu'à nous. Tu me dis: Fais ce
sacrifice à la sainte Madone, cette mère de toute pureté. J'avais déjà
depuis un instant, l'idée de ce sacrifice suprême, le seul réel que
j'eusse jamais eu l'occasion de te faire. Je trouvai singulier que la
même idée te fût apparue. Le son lointain de cet Ave Maria me toucha, je
l'avoue; je t'accordai ta demande. Le sacrifice ne fut pas en entier
pour toi; je crus mettre notre union future sous la protection de la
Madone. Alors je pensais que les obstacles viendraient non de toi,
perfide, mais de ta riche et noble famille. S'il n'y avait pas eu
quelque intervention surnaturelle, comment cet Angelus fût-il parvenu de
si loin jusqu'à nous, par-dessus les sommets des arbres d'une moitié de
la forêt, agités en ce moment par la brise du matin? Alors, tu t'en
souviens, tu te mis à mes genoux; je me levai, je sortis de mon sein la
croix que j'y porte, et tu juras sur cette croix, qui est là devant moi,
et sur ta damnation éternelle, qu'en quelque lieu que tu pusses jamais
te trouver, que quelque événement qui pût jamais arriver, aussitôt que
je t'en donnerais l'ordre, tu te remettrais à ma disposition entière,
comme tu y étais à l'instant où l'Ave Maria du Monte Cavi vint de si
loin frapper ton oreille. Ensuite nous dîmes dévotement deux Ave et deux
Pater. Eh bien! par l'amour qu'alors tu avais pour moi, et, si tu l'as
oublié, comme je le crains, par ta damnation éternelle, je t'ordonne de
me recevoir cette nuit, dans ta chambre ou dans le jardin de ce couvent
de la Visitation.»
L'auteur italien rapporte curieusement beaucoup de longues lettres
écrites par Jules Branciforte après celle-ci; mais il donne seulement
des extraits des réponses d'Hélène de Campireali. Après deux cent
soixante-dix-huit ans écoulés, nous sommes si loin des sentiments
d'amour et de religion qui remplissent ces lettres, que j'ai craint
qu'elles ne fissent longueur.
Il paraît par ces lettres qu'Hélène obéit enfin à l'ordre contenu dans
celle que nous venons de traduire en l'abrégeant. Jules trouva le moyen
de s'introduire dans le couvent; on pourrait conclure d'un mot qu'il se
déguisa en femme. Hélène le reçut, mais seulement à la grille d'une
fenêtre du rez-de-chaussée donnant sur le jardin. A son inexprimable
douleur, Jules trouva que cette jeune fille, si tendre et même si
passionnée autrefois, était devenue comme une étrangère pour lui; elle
le traita presque avec politesse. En l'admettant dans le jardin, elle
avait cédé presque uniquement à la religion du serment. L'entrevue fut
courte: après quelques instants, la fierté de Jules, peut-être un peu
excitée par les événements qui avaient eu lieu depuis quinze jours,
parvint à l'emporter sur sa douleur profonde.
--Je ne vois plus devant moi, dit-il à part soi, que le tombeau de cette
Hélène qui, dans Albano, semblait s'être donnée à moi pour la vie.
Aussitôt, la grande affaire de Jules fut de cacher les larmes dont les
tournures polies qu'Hélène prenait pour lui adresser la parole
inondaient son visage. Quand elle eut fini de parler et de justifier un
changement si naturel, disait-elle, après la mort d'un frère, Jules lui
dit en parlant fort lentement:
--Vous n'accomplissez pas votre serment, vous ne me recevez pas dans un
jardin, vous n'êtes point à genoux devant moi, comme vous l'étiez une
demi-minute après que nous eûmes entendu l'Ave Maria du Monte Cavi.
Oubliez votre serment si vous pouvez; quant à moi, je n'oublie rien;
Dieu vous assiste!
En disant ces mots, il quitta la fenêtre grillée auprès de laquelle il
eût pu rester encore près d'une heure. Qui lui eût dit un instant
auparavant qu'il abrégerait volontairement cette entrevue tant désirée!
Ce sacrifice déchirait son âme; mais il pensa qu'il pourrait bien
mériter le mépris même d'Hélène s'il répondait à ses petitesses
autrement qu'en la livrant à ses remords.
Avant l'aube, il sortit du couvent. Aussitôt il monta à cheval en
donnant l'ordre à ses soldats de l'attendre à Castro une semaine
entière, puis de rentrer à la forêt; il était ivre de désespoir. D'abord
il marcha vers Rome.
--Quoi! je m'éloigne d'elle! se disait-il à chaque pas; quoi nous sommes
devenus étrangers l'un à l'autre! O Fabio! combien tu es vengé!
La vue des hommes qu'il rencontrait sur la route augmentait sa colère;
il poussa son cheval à travers champs, et dirigea sa course vers la
plage déserte et inculte qui règne le long de la mer. Quand il ne fut
plus troublé par la rencontre de ces paysans tranquilles dont il enviait
le sort, il respira: la vue de ce lieu sauvage était d'accord avec son
désespoir et diminuait sa colère; alors il put se livrer à la
contemplation de sa triste destinée.
--A mon âge, se dit-il, j'ai une ressource: aimer une autre femme!
A cette triste pensée, il sentit redoubler son désespoir; il vit trop
bien qu'il n'y avait pour lui qu'une femme au monde. Il se figurait le
supplice qu'il souffrirait en osant prononcer le mot d'amour devant une
autre qu'Hélène: cette idée le déchirait.
Il fut pris d'un accès de rire amer.
--Me voici exactement, pensa-t-il, comme ces héros de l'Arioste qui
voyagent seuls parmi des pays déserts, lorsqu'ils ont à oublier qu'ils
viennent de trouver leur perfide maîtresse dans les bras d'un autre
chevalier. Elle n'est pourtant pas si coupable, se dit-il en fondant en
larmes après cet accès de rire fou; son infidélité ne va pas jusqu'à en
aimer un autre. Cette âme vive et pure s'est laissée égarer par les
récits atroces qu'on lui a faits de moi; sans doute on m'a représenté à
ses yeux comme ne prenant les armes pour cette fatale expédition que
dans l'espoir secret de trouver l'occasion de tuer son frère. On sera
allé plus loin: on m'aura prêté ce calcul sordide, qu'une fois son frère
mort, elle devenait seule héritière de biens immenses. Et moi, j'ai eu la
sottise de la laisser pendant quinze jours entiers en proie aux
séductions de mes ennemis! Il faut convenir que si je suis bien
malheureux, le ciel m'a fait aussi bien dépourvu de sens pour diriger ma
vie! Je suis un être bien misérable, bien méprisable! ma vie n'a servi à
personne, et moins à moi qu'à tout autre.
A ce moment, le jeune Branciforte eut une inspiration bien rare en ce
siècle-là: son cheval marchait sur l'extrême bord du rivage, et
quelquefois avait les pieds mouillés par l'onde; il eut l'idée de le
pousser dans la mer et de terminer ainsi le sort affreux auquel il était
en proie. Que ferait-il désormais, après que le seul être au monde qui
lui eût jamais fait sentir l'existence du bonheur venait de
l'abandonner? Puis tout à coup une idée l'arrêta.
--Que sont les peines que j'endure, se dit-il, comparées à celles que je
souffrirai dans un moment, une fois cette misérable vie terminée? Hélène
ne sera plus pour moi simplement indifférente comme elle l'est en
réalité; je la verrai dans les bras d'un rival, et ce rival sera quelque
jeune seigneur romain, riche et considéré; car, pour déchirer mon âme,
les démons chercheront les images les plus cruelles, comme c'est leur
devoir. Ainsi je ne pourrai trouver l'oubli d'Hélène, même dans ma mort;
bien plus, ma passion pour elle redoublera, parce que c'est le plus sûr
moyen que pourra trouver la puissance éternelle pour me punir de
l'affreux péché que j'aurai commis.
Pour achever de chasser la tentation Jules se mit à réciter dévotement
des Ave Maria. C'était en entendant sonner l'Ave Maria du matin, prière
consacrée à la Madone, qu'il avait été séduit autrefois, et entraîné à
une action généreuse qu'il regardait maintenant comme la plus grande
faute de sa vie. Mais, par respect, il n'osait aller plus loin et
exprimer toute l'idée qui s'était emparée de son esprit.
--Si, par l'inspiration de la Madone, je suis tombé dans une fatale
erreur, ne doit-elle pas, par effet de sa justice infinie, faire naître
quelque circonstance qui me rende le bonheur?
Cette idée de la justice de la Madone chassa peu à peu le désespoir. Il
leva la tête et vit en face de lui, derrière Albano et la forêt, ce
Monte Cavi couvert de sa sombre verdure, et le saint couvent dont l'Ave
Maria du matin l'avait conduit à ce qu'il appelait maintenant son infâme
duperie. L'aspect imprévu de ce saint lieu le consola.
--Non, s'écria-t-il, il est impossible que la Madone m'abandonne. Si
Hélène avait été ma femme, comme son amour le permettait et comme le
voulait ma dignité d'homme, le récit de la mort de son frère aurait
trouvé dans son âme le souvenir du lien qui l'attachait à moi. Elle se
fût dit qu'elle m'appartenait longtemps avant le hasard fatal qui, sur
un champ de bataille, m'a placé vis-à-vis de Fabio. Il avait deux ans de
plus que moi; il était plus expert dans les armes, plus hardi de toutes
façons, plus fort. Mille raisons fussent venues prouver à ma femme que
ce n'était point moi qui avais cherché ce combat. Elle se fût rappelé
que je n'avais jamais éprouvé le moindre sentiment de haine contre son
frère, même lorsqu'il tira sur elle un coup d'arquebuse. Je me souviens
qu'à notre premier rendez-vous après mon retour de Rome, je lui disais:
Que veux-tu l'honneur le voulait; je ne puis blâmer un frère!
Rendu à l'espérance par sa dévotion à la Madone, Jules poussa son
cheval, et en quelques heures arriva au cantonnement de sa compagnie. Il
la trouva prenant les armes: on se portait sur la route de Naples à Rome
par le mont Cassin. Le jeune capitaine changea de cheval, et marcha avec
ses soldats. On ne se battit point ce jour-là. Jules ne demanda point
pourquoi l'on avait marché, peu lui importait. Au moment où il se vit à
la tête de ses soldats, une nouvelle vue de sa destinée lui apparut.
--Je suis tout simplement un sot, se dit-il, j'ai eu tort de quitter
Castro; Hélène est probablement moins coupable que ma colère ne se l'est
figuré. Non, elle ne peut avoir cessé de m'appartenir, cette âme si
naïve et si pure, dont j'ai vu naître les premières sensations d'amour!
Elle était pénétrée pour moi d'une passion si sincère! Ne m'a-t-elle pas
offert plus de dix fois de s'enfuir avec moi, si pauvre, et d'aller nous
faire marier par un moine du Monte Cavi? A Castro, j'aurais dû, avant
tout, obtenir un second rendez-vous, et lui parler raison. Vraiment la
passion me donne des distractions d'enfant! Dieu! que n'ai-je un ami
pour implorer un conseil! La même démarche à faire me paraît exécrable
et excellente à deux minutes de distance!
Le soir de cette journée, comme l'on quittait la grande route pour
rentrer dans la forêt, Jules s'approcha du prince, et lui demanda s'il
pouvait rester encore quelques jours où il savait.
--Va-t'en à tous les diables! lui cria Fabrice, crois-tu que ce soit le
moment de m'occuper d'enfantillages?
Une heure après, Jules repartit pour Castro. Il y retrouva ses gens;
mais il ne savait comment écrire à Hélène, après la façon hautaine dont
il l'avait quittée. Sa première lettre ne contenait que ces mots:
«Voudrait-on me recevoir la nuit prochaine?» On peut venir, fut aussi
toute la réponse.
Après le départ de Jules, Hélène s'était crue à jamais abandonnée. Alors
elle avait senti toute la portée du raisonnement de ce pauvre jeune
homme si malheureux: elle était sa femme avant qu'il n'eût eu le malheur
de rencontrer son frère sur un champ de bataille.
Cette fois, Jules ne fut point accueilli avec ces tournures polies qui
lui avaient semblé si cruelles lors de la première entrevue. Hélène ne
parut à la vérité que retranchée derrière sa fenêtre grillée; mais elle
était tremblante, et, comme le ton de Jules était fort réservé et que
ses tournures de phrases[5] étaient presque celles qu'il eût employées
avec une étrangère, ce fut le tour d'Hélène de sentir tout ce qu'il y a
de cruel dans le ton presque officiel lorsqu'il succède à la plus douce
intimité. Jules, qui redoutait surtout d'avoir l'âme déchirée par
quelque mot froid s'élançant du coeur d'Hélène, ayant pris le ton d'un
avocat pour prouver qu'Hélène était sa femme bien avant le fatal combat
des Ciampi. Hélène le laissait parler, parce qu'elle craignait d'être
gagnée par les larmes, si elle lui répondait autrement que par des mots
brefs. A la fin, se voyant sur le point de se trahir, elle engagea son
ami à revenir le lendemain. Cette nuit-là, veille d'une grande fête, les
matines se chantaient de bonne heure, et leur intelligence pouvait être
découverte. Jules, qui raisonnait comme un amoureux, sortit du jardin
profondément pensif; il ne pouvait fixer ses incertitudes sur le point
de savoir s'il avait été bien ou mal reçu; et, comme les idées
militaires, inspirées par les conversations avec ses camarades,
commençaient à germer dans sa tête:
[5] En Italie, la façon d'adresser la parole par tu, par vous ou
par lei marque le degré d'intimité. Le tu, reste du latin, a moins
de portée que parmi nous.
--Un jour, se dit-il, il faudra peut-être en venir à enlever Hélène.
Et il se mit à examiner les moyens de pénétrer de vive force dans ce
jardin. Comme le couvent était fort riche et fort bon à rançonner, il
avait à sa solde un grand nombre de domestiques la plupart anciens
soldats; on les avait logés dans une sorte de caserne dont les fenêtres
grillées donnaient sur le passage étroit qui, de la porte extérieure du
couvent, percée au milieu d'un mur noir de plus de quatre-vingts pieds
de haut, conduisait à la porte intérieure gardée par la soeur tourière.
A gauche de ce passage étroit s'élevait la caserne, à droite le mur du
jardin haut de trente pieds. La façade du couvent, sur la place, était
un mur grossier noirci par le temps, et n'offrait d'ouvertures que la
porte extérieure et une seule petite fenêtre par laquelle les soldats
voyaient les dehors. On peut juger de l'air sombre qu'avait ce grand mur
noir percé uniquement d'une porte renforcée par de larges bandes de tôle
attachées par d'énormes clous, et d'une seule petite fenêtre de quatre
pieds de hauteur sur dix-huit pouces de large.
Nous ne suivrons point l'auteur original dans le long récit des
entrevues successives que Jules obtint d'Hélène. Le ton que les deux
amants avaient ensemble était redevenu parfaitement intime, comme
autrefois dans le jardin d'Albano; seulement Hélène n'avait jamais voulu
consentir à descendre dans le jardin. Une nuit, Jules la trouva
profondément pensive: sa mère était arrivée de Rome pour la voir, et
venait s'établir pour quelques jours dans le couvent. Cette mère était
si tendre, elle avait toujours eu des ménagements si délicats pour les
affections qu'elle supposait à sa fille, que celle-ci sentait un remords
profond d'être obligée de la tromper; car, enfin, oserait-elle jamais
lui dire qu'elle recevait l'homme qui l'avait privée de son fils? Hélène
finit par avouer franchement à Jules que, si cette mère si bonne pour
elle l'interrogeait d'une certaine façon, jamais elle n'aurait la force
de lui répondre par des mensonges. Jules sentit tout le danger de sa
position; son sort dépendait du hasard qui pouvait dicter un mot à la
signora de Campireali. La nuit suivante il parla ainsi d'un air résolu:
--Demain je viendrai de meilleure heure, je détacherai une des barres de
cette grille, vous descendrez dans le jardin, je vous conduirai dans une
église de la ville, où un prêtre à moi dévoué nous mariera. Avant qu'il
ne soit jour, vous serez de nouveau dans ce jardin. Une fois ma femme,
je n'aurai plus de crainte, et, si votre mère l'exige comme une
expiation de l'affreux malheur que nous déplorons tous également, je
consentirai à tout, fût-ce même à passer plusieurs mois sans vous voir.
Comme Hélène paraissait consternée de cette proposition, Jules ajouta:
--Le prince me rappelle auprès de lui; l'honneur et toutes sortes de
raisons m'obligent à partir. Ma proposition est la seule qui puisse
assurer notre avenir; si vous n'y consentez pas, séparons-nous pour
toujours, ici, dans ce moment. Je partirai avec le remords de mon
imprudence. J'ai cru à votre parole d'honneur, vous êtes infidèle au
serment le plus sacré, et j'espère qu'à la longue le juste mépris
inspiré par votre légèreté pourra me guérir de cet amour qui depuis trop
longtemps fait le malheur de ma vie.
Hélène fondit en larmes:
--Grand Dieu! s'écriait-elle en pleurant, quelle horreur pour ma mère!
Elle consentit enfin à la proposition qui lui était faite.
--Mais, ajouta-t-elle, on peut nous découvrir à l'aller ou au retour;
songez au scandale qui aurait lieu, pensez à l'affreuse position où se
trouverait ma mère; attendons son départ, qui aura lieu dans quelques
jours.
--Vous êtes parvenue à me faire douter de la chose qui était pour moi la
plus sainte et la plus sacrée: ma confiance dans votre parole. Demain
soir nous serons mariés, ou bien nous nous voyons en ce moment pour la
dernière fois, de ce côté-ci du tombeau.
La pauvre Hélène ne put répondre que par des larmes; elle était surtout
déchirée par le ton décidé et cruel que prenait Jules. Avait-elle donc
réellement mérité son mépris? C'était donc là cet amant autrefois si
docile et si tendre! Enfin elle consentit à ce qui lui était ordonné.
Jules s'éloigna. De ce moment, Hélène attendit la nuit suivante dans les
alternatives de l'anxiété la plus déchirante. Si elle se fût préparée à
une mort certaine, sa douleur eût été moins poignante; elle eût pu
trouver quelque courage dans l'idée de l'amour de Jules et de la tendre
affection de sa mère. Le reste de cette nuit se passa dans les
changements de résolution les plus cruels. Il y avait des moments où
elle voulait tout dire à sa mère. Le lendemain, elle était tellement
pâle, lorsqu'elle parut devant elle, que celle-ci, oubliant toutes ses
sages résolutions, se jeta dans les bras de sa fille en s'écriant:
--Que se passe-t-il? grand Dieu! Dis-moi ce que tu as fait, ou ce que tu
es sur le point de faire? Si tu prenais un poignard et me l'enfonçais
dans le coeur, tu me ferais moins souffrir que par ce silence cruel que
je te vois garder avec moi.
L'extrême tendresse de sa mère était si évidente aux yeux d'Hélène, elle
voyait si clairement qu'au lieu d'exagérer ses sentiments, elle
cherchait à en modérer l'expression, qu'enfin l'attendrissement la
gagna; elle tomba à ses genoux. Comme sa mère, cherchant quel pouvait
être le secret fatal, venait de s'écrier qu'Hélène fuirait sa présence,
Hélène répondit que, le lendemain et tous les jours suivants, elle
passerait sa vie auprès d'elle, mais qu'elle la conjurait de ne pas lui
en demander davantage.
Ce mot indiscret fut bientôt suivi d'un aveu complet. La signora de
Campireali eut horreur de savoir si près d'elle le meurtrier de son
fils. Mais cette douleur fut suivie d'un élan de joie bien vive et bien
pure. Qui pourrait se figurer son ravissement lorsqu'elle apprit que sa
fille n'avait jamais manqué à ses devoirs?
Aussitôt tous les desseins de cette mère prudente changèrent du tout au
tout; elle se crut permis d'avoir recours à la ruse envers un homme qui
n'était rien pour elle. Le coeur d'Hélène était déchiré par les
mouvements de passion les plus cruels: la sincérité de ses aveux fut
aussi grande que possible; cette âme bourrelée avait besoin
d'épanchement. La signora de Campireali, qui, depuis un instant, se
croyait tout permis, inventa une suite de raisonnements trop longs à
rapporter ici. Elle prouva sans peine à sa malheureuse fille qu'au lieu
d'un mariage clandestin, qui fait toujours tache dans la vie d'une
femme, elle obtiendrait un mariage public et parfaitement honorable, si
elle voulait différer seulement de huit jours l'acte d'obéissance
qu'elle devait à un amant si généreux.
Elle, la signora de Campireali, allait partir pour Rome; elle exposerait
à son mari que, bien longtemps avant le fatal combat des Ciampi, Hélène
avait été mariée à Jules. La cérémonie avait été accomplie la nuit même
où, déguisée sous un habit religieux, elle avait rencontré son père et
son frère sur les bords du lac, dans le chemin taillé dans le roc qui
suit les murs du couvent des Capucins. La mère se garda bien de quitter
sa fille de toute cette journée, et enfin, sur le soir, Hélène écrivit à
son amant une lettre naïve et, selon nous, bien touchante, dans laquelle
elle lui racontait les combats qui avaient déchiré son coeur. Elle
finissait par lui demander à genoux un délai de huit jours: «En
t'écrivant, ajoutait-elle, cette lettre qu'un messager de ma mère
attend, il me semble que j'ai eu le plus grand tort de lui tout dire. Je
crois te voir irrité, tes yeux me regardent avec haine; mon coeur est
déchiré des remords les plus cruels. Tu diras que j'ai un caractère bien
faible, bien pusillanime, bien méprisable; je te l'avoue, mon cher ange.
Mais figure-toi ce spectacle: ma mère, fondant en larmes, était presque
à mes genoux. Alors il a été impossible pour moi de ne pas lui dire
qu'une certaine raison m'empêchait de consentir à sa demande, et, une
fois que je suis tombée dans la faiblesse de prononcer cette parole
imprudente, je ne sais ce qui s'est passé en moi, mais il m'est devenu
comme impossible de ne pas raconter tout ce qui s'était passé entre
nous. Autant que je puis me le rappeler, il me semble que mon âme,
dénuée de toute force, avait besoin d'un conseil. J'espérais le
rencontrer dans les paroles d'une mère. J'ai trop oublié, mon ami, que
cette mère si chérie avait un intérêt contraire au tien. J'ai oublié mon
premier devoir, qui est de t'obéir, et apparemment que je ne suis pas
capable de sentir l'amour véritable, que l'on dit supérieur à toutes les
épreuves. Méprise-moi, mon Jules; mais, au nom de Dieu, ne cesse pas de
m'aimer. Enlève-moi si tu veux, mais rends-moi cette justice que, si ma
mère ne se fût pas trouvée présente au couvent, les dangers les plus
horribles, la honte même, rien au monde n'aurait pu m'empêcher d'obéir à
tes ordres. Mais cette mère est si bonne! Elle a tant de génie! elle est
si généreuse! Rappelle-toi ce que je t'ai raconté dans le temps; lors de
la visite que mon père fit dans ma chambre, elle sauva tes lettres que
je n'avais plus aucun moyen de cacher: puis, le péril passé, elle me les
rendit sans vouloir les lire et sans ajouter un seul mot de reproche! Eh
bien, toute ma vie elle a été pour moi comme elle fut en ce moment
suprême. Tu vois si je devrais l'aimer, et pourtant, en t'écrivant
(chose horrible à dire), il me semble que je la hais. Elle a déclaré
qu'à cause de la chaleur elle voulait passer la nuit sous une tente dans
le jardin; j'entends les coups de marteau, on dresse cette tente en ce
moment; impossible de nous voir cette nuit. Je crains même que le
dortoir des pensionnaires ne soit fermé à clef, ainsi que les deux
portes de l'escalier tournant, chose que l'on ne fait jamais. Ces
précautions me mettraient dans l'impossibilité de descendre au jardin,
quand même je croirais une telle démarche utile pour conjurer ta colère.
Ah! comme je me livrerais à toi dans ce moment, si j'en avais les
moyens! comme je courrais à cette église où l'on doit nous marier!»
Cette lettre finit par deux pages de phrases folles, et dans lesquelles
j'ai remarqué des raisonnements passionnés qui semblent imités de la
philosophie de Platon. J'ai supprimé plusieurs élégances de ce genre
dans la lettre que je viens de traduire.
Jules Branciforte fut bien étonné en la recevant une heure environ avant
l'Ave Maria du soir; il venait justement de terminer les arrangements
avec le prêtre. Il fut transporté de colère.
--Elle n'a pas besoin de me conseiller de l'enlever, cette créature
faible et pusillanime!
Et il partit aussitôt pour la forêt de la Faggiola.
Voici quelle était, de son côté, la position de la signora de
Campireali: son mari était sur son lit de mort, l'impossibilité de se
venger de Branciforte le conduisait lentement au tombeau. En vain il
avait fait offrir des sommes considérables à des bravi romains; aucun
n'avait voulu s'attaquer à un des caporaux, comme ils disaient, du
prince Colonna; ils étaient trop assurés d'être exterminés eux et leurs
familles. Il n'y avait pas un an qu'un village entier avait été brûlé
pour punir la mort d'un des soldats de Colonna, et tous ceux des
habitants, hommes et femmes, qui cherchaient à fuir dans la campagne,
avaient eu les mains et les pieds liés par des cordes, puis on les avait
lancés dans des maisons en flammes.
La signora de Campireali avait de grandes terres dans le royaume de
Naples; son mari lui avait ordonné d'en faire venir des assassins, mais
elle n'avait obéi qu'en apparence: elle croyait sa fille irrévocablement
liée à Jules Brancifortc. Elle pensait, dans cette supposition, que
Jules devait aller faire une campagne ou deux dans les armées
espagnoles, qui alors faisaient la guerre aux révoltés de Flandre. S'il
n'était pas tué, ce serait, pensait-elle, une marque que Dieu ne
désapprouvait pas un mariage nécessaire; dans ce cas, elle donnerait à
sa fille les terres qu'elle possédait dans le royaume de Naples; Jules
Branciforte prendrait le nom d'une de ces terres, et il irait avec sa
femme passer quelques années en Espagne. Après toutes ces épreuves
peut-être elle aurait le courage de le voir. Mais tout avait changé
d'aspect par l'aveu de sa fille: le mariage n'était plus une nécessité:
bien loin de là; et, pendant qu'Hélène écrivait à son amant la lettre
que nous avons traduite, la signora Campireali écrivait à Pescara et à
Chieti ordonnant à ses fermiers de lui envoyer à Castro des gens sûrs et
capables d'un coup de main. Elle ne leur cachait point qu'il s'agissait
de venger la mort de son fils Fabio, leur jeune maître. Le courrier
porteur de ces lettres partit avant la fin du jour.
V
Mais, le surlendemain, Jules était de retour à Castro, il amenait huit
de ses soldats, qui avaient bien voulu le suivre et s'exposer à la
colère du prince, qui quelquefois avait puni de mort des entreprises du
genre de celle dans laquelle ils s'engageaient. Jules avait cinq hommes
à Castro, il arrivait avec huit; et toutefois quatorze soldats, quelque
braves qu'ils fussent, lui paraissaient insuffisants pour son
entreprise, car le couvent était comme un château fort.
Il s'agissait de passer par force ou par adresse la première porte du
couvent; puis il fallait suivre un passage de plus de cinquante pas de
longueur. A gauche, comme on l'a dit, s'élevaient les fenêtres grillées
d'une sorte de caserne où les religieuses avaient placé trente ou
quarante domestiques, anciens soldats. De ces fenêtres grillées
partirait un feu bien nourri dès que l'alarme serait donnée.
L'abbesse régnante, femme de tête, avait peur des exploits des chefs
Orsini, du prince Colonna, de Marco Sciarra et de tant d'autres qui
régnaient en maîtres dans les environs. Comment résister à huit cents
hommes déterminés, occupant à l'improviste une petite ville telle que
Castro, et croyant le couvent rempli d'or?
D'ordinaire, la Visitation de Castro avait quinze ou vingt bravi dans la
caserne à gauche du passage qui conduisait à la seconde porte du
couvent; à droite de ce passage il y avait un grand mur impossible à
percer; au bout du passage on trouvait une porte de fer ouvrant sur un
vestibule à colonnes; après ce vestibule était la grande cour du
couvent, à droite le jardin. Cette porte en fer était gardée par la
tourière.
Quand Jules, suivi de ses huit hommes, se trouva à trois lieues de
Castro, il s'arrêta dans une auberge écartée pour laisser passer les
heures de la grande chaleur. Là seulement il déclara son projet; ensuite
il dessina sur le sable de la cour le plan du couvent qu'il allait
attaquer.
--A neuf heures du soir, dit-il à ses hommes, nous souperons hors la
ville; à minuit nous entrerons; nous trouverons vos cinq camarades qui
nous attendent près du couvent. L'un d'eux, qui sera à cheval, jouera le
rôle d'un courrier qui arrive de Rome pour rappeler la signora de
Campireali auprès de son mari, qui se meurt. Nous tâcherons de passer
sans bruit la première porte du couvent que voilà au milieu de la
caserne, dit-il en leur montrant le plan sur le sable. Si nous
commencions la guerre à la première porte, les bravi des religieuses
auraient trop de facilité à nous tirer des coups d'arquebuse pendant que
nous serions sur la petite place que voici devant le couvent, ou pendant
que nous parcourrions l'étroit passage qui conduit de la première porte
à la seconde. Cette seconde porte est en fer, mais j'en ai la clef.
Il est vrai qu'il y a d'énormes bras de fer ou valets, attachés au mur
par un bout, et qui, lorsqu'ils sont mis à leur place, empêchent les
deux vantaux de la porte de s'ouvrir. Mais, comme ces deux barres de fer
sont trop pesantes pour que la soeur tourière puisse les manoeuvrer,
jamais je ne les ai vues en place; et pourtant j'ai passé plus de dix
fois cette porte de fer. Je compte bien passer encore ce soir sans
encombre. Vous sentez que j'ai des intelligences dans le couvent; mon
but est d'enlever une pensionnaire et non une religieuse; nous ne devons
faire usage des armes qu'à la dernière extrémité. Si nous commencions la
guerre avant d'arriver à cette seconde porte en barreaux de fer, la
tourière ne manquerait pas d'appeler deux vieux jardiniers de
soixante-dix ans, qui logent dans l'intérieur du couvent, et les
vieillards mettraient à leur place ces bras de fer dont je vous ai
parlé. Si ce malheur nous arrive, il faudra, pour passer au-delà de
cette porte, démolir le mur, ce qui nous prendra dix minutes; dans tous
les cas, je m'avancerai vers cette porte le premier. Un des jardiniers
est payé par moi; mais je me suis bien gardé, comme vous le pensez, de
lui parler de mon projet d'enlèvement. Cette seconde porte passée, on
tourne à droite, et l'on arrive au jardin; une fois dans ce jardin, la
guerre commence, il faut faire main basse sur tout ce qui se présentera.
Vous ne ferez usage, bien entendu, que de vos épées et de vos dagues, le
moindre coup d'arquebuse mettrait en rumeur toute la ville, qui pourrait
nous attaquer à la sortie. Ce n'est pas qu'avec treize hommes comme
vous, je ne me fisse fort de traverser cette bicoque: personne, certes,
n'oserait descendre dans la rue; mais plusieurs des bourgeois ont des
arquebuses, et ils tireraient des fenêtres. En ce cas, il faudrait
longer les murs des maisons, ceci soit dit en passant. Une fois dans le
jardin du couvent, vous direz à voix basse à tout homme qui se
présentera: Retirez-vous; vous tuerez à coups de dague tout ce qui
n'obéira pas à l'instant. Je monterai dans le couvent par la petite
porte du jardin avec ceux d'entre vous qui seront près de moi, trois
minutes plus tard je descendrai avec une ou deux femmes que nous
porterons sur nos bras, sans leur permettre de marcher. Aussitôt nous
sortirons rapidement du couvent et de la ville. Je laisserai deux de
vous près de la porte, ils tireront une vingtaine de coups d'arquebuse,
de minute en minute, pour effrayer les bourgeois et les tenir à
distance.
Jules répéta deux fois cette explication.
--Avez-vous bien compris? dit-il à ses gens. Il fera nuit sous ce
vestibule; à droite le jardin, à gauche la cour; il ne faudra pas se
tromper.
--Comptez sur nous! s'écrièrent les soldats.
Puis ils allèrent boire; le caporal ne les suivit point, et demanda la
permission de parler au capitaine.
--Rien de plus simple, lui dit-il, que le projet de Votre Seigneurie.
J'ai déjà forcé deux couvents en ma vie, celui-ci sera le troisième;
mais nous sommes trop peu de monde. Si l'ennemi nous oblige à détruire
le mur qui soutient les gonds de la seconde porte, il faut songer que
les bravi de la caserne ne resteront pas oisifs durant cette longue
opération; ils vous tueront sept à huit hommes à coups d'arquebuse, et
alors on peut nous enlever la femme au retour. C'est ce qui nous est
arrivé dans un couvent prés de Bologne: on nous tua cinq hommes, nous en
tuâmes huit; mais le capitaine n'eut pas la femme. Je propose à Votre
Seigneurie deux choses: je connais quatre paysans des environs de cette
auberge où nous sommes, qui ont servi bravement sous Sciarra, et qui
pour un sequin se battront toute la nuit comme des lions. Peut-être ils
voleront quelque argenterie du couvent; peu vous importe, le péché est
pour eux; vous, vous les soldez pour avoir une femme, voilà tout. Ma
seconde proposition est ceci: Ugone est un garçon instruit et fort
adroit; il était médecin quand il tua son beau-frère, et prit la machia
(la forêt). Vous pouvez l'envoyer, une heure avant la nuit, à la porte
du couvent; il demandera du service, et fera si bien, qu'on l'admettra
dans le corps de garde; il fera boire les domestiques des nonnes; de
plus, il est bien capable de mouiller la corde à feu de leurs
arquebuses.
Par malheur, Jules accepta la proposition du caporal. Comme celui-ci
s'en allait, il ajouta:
--Nous allons attaquer un couvent, il y a excommunication majeure, et,
de plus ce couvent est sous la protection immédiate de la Madone.
--Je vous entends! s'écria Jules comme réveillé par ce mot. Restez avec
moi.
Le caporal ferma la porte et revint dire le chapelet avec Jules. Cette
prière dura une grande heure. A la nuit, on se remit en marche.
Comme minuit sonnait, Jules, qui était entré seul dans Castro sur les
onze heures, revint prendre ses gens hors de la porte. Il entra avec ses
huit soldats, auxquels s'étaient joints trois paysans bien armés, il les
réunit aux cinq soldats qu'il avait dans la ville, et se trouva ainsi à
la tête de seize hommes déterminés; deux étaient déguisés en
domestiques, ils avaient pris une grande blouse noire pour cacher leurs
giacco (cottes de mailles), et leurs bonnets n'avaient pas de plumes.
A minuit et demi, Jules, qui avait pris pour lui le rôle de courrier,
arriva au galop à la porte du couvent, faisant grand bruit et criant
qu'on ouvrît sans délai à un courrier envoyé par le cardinal. Il vit
avec plaisir que les soldats qui lui répondaient par la petite fenêtre,
à côté de la première porte, étaient plus qu'à demi-ivres. Suivant
l'usage, il donna son nom sur un morceau de papier; un soldat alla
porter ce nom à la tourière, qui avait la clef de la seconde porte, et
devait réveiller l'abbesse dans les grandes occasions. La réponse se fit
attendre trois mortels quarts d'heures; pendant ce temps, Jules eut
beaucoup de peine à maintenir sa troupe dans le silence: quelques
bourgeois commençaient même à ouvrir timidement leurs fenêtres,
lorsqu'enfin arriva la réponse favorable de l'abbesse. Jules entra dans
le corps de garde, au moyen d'une échelle de cinq ou six pieds de
longueur, qu'on lui tendit de la petite fenêtre, les bravi du couvent ne
voulant pas se donner la peine d'ouvrir la grande porte, il monta, suivi
des deux soldats déguisés en domestiques. En sautant de la fenêtre dans
le corps de garde, il rencontra les yeux d'Ugone; tout le corps de garde
était ivre, grâce à ses soins. Jules dit au chef que trois domestiques
de la maison Campireali, qu'il avait fait armer comme des soldats pour
lui servir d'escorte pendant sa route, avaient trouvé de bonne
eau-de-vie à acheter, et demandaient à monter pour ne pas s'ennuyer tout
seuls sur la place; ce qui fut accordé à l'unanimité. Pour lui,
accompagné de ses deux hommes, il descendit par l'escalier qui, du corps
de garde, conduisait dans le passage.
--Tâche d'ouvrir la grande porte, dit-il à Ugone.
Lui-même arriva fort paisiblement à la porte de fer. Là, il trouva la
bonne tourière, qui lui dit que, comme il était minuit passé, s'il
entrait dans le couvent, l'abbesse serait obligée d'en écrire à
l'évêque; c'est pourquoi elle le faisait prier de remettre ses dépêches
à une petite soeur que l'abbesse avait envoyée pour les prendre. A quoi
Jules répondit que, dans le désordre qui avait accompagné l'agonie
imprévue du seigneur de Campireali, il n'avait qu'une simple lettre de
créance écrite par le médecin, et qu'il devait donner tous les détails
de vive voix à la femme du malade et à sa fille, si ces dames étaient
encore dans le couvent, et, dans tous les cas, à madame l'abbesse. La
tourière alla porter ce message. Il ne restait auprès de la porte que la
jeune soeur envoyée par l'abbesse. Jules, en causant et jouant avec
elle, passa les mains à travers les gros barreaux de fer de la porte,
et, tout en riant, il essaya de l'ouvrir. La soeur, qui était fort
timide, eut peur et prit fort mal la plaisanterie; alors Jules, qui
voyait qu'un temps considérable se passait, eut l'imprudence de lui
offrir une poignée de sequins en la priant de lui ouvrir, ajoutant qu'il
était trop fatigué pour attendre. Il voyait bien qu'il faisait une
sottise, dit l'historien: c'était avec le fer et non avec l'or qu'il
fallait agir, mais il ne s'en sentit pas le coeur: rien de plus facile
que de saisir la soeur, elle n'était pas à un pied de lui de l'autre
côté de la porte. A l'offre des sequins, cette jeune fille prit
l'alarme. Elle a dit depuis qu'à la façon dont Jules lui parlait, elle
avait bien compris, que ce n'était pas un simple courrier: c'est
l'amoureux d'une de nos religieuses, pensa-t-elle, qui vient pour avoir
un rendez-vous, et elle était dévote. Saisie d'horreur, elle se mit à
agiter de toutes ses forces la corde d'une petite cloche qui était dans
la grande cour, et qui fit aussitôt un tapage à réveiller les morts.
--La guerre commence, dit Jules à ses gens, garde à vous!
Il prit sa clef, et, passant le bras à travers les barreaux de fer,
ouvrit la porte, au grand désespoir de la jeune soeur qui tomba à genoux
et se mit à réciter des Ave Maria en criant au sacrilège. Encore à ce
moment, Jules devait faire taire la jeune fille, il n'en eut pas le
courage: un de ses gens la saisit et lui mit la main sur la bouche.
Au même instant, Jules entendit un coup d'arquebuse dans le passage,
derrière lui. Ugone avait ouvert la grande porte; le restant des soldats
entrait sans bruit, lorsqu'un des bravi de gardes moins ivre que les
autres, s'approcha d'une des fenêtres grillées, et, dans son étonnement
de voir tant de gens dans le passage, leur défendit d'avancer en jurant.
Il fallait ne pas répondre et continuer à marcher vers la porte de fer;
c'est ce que firent les premiers soldats; mais celui qui marchait le
dernier de tous, et qui était un des paysans recrutés dans l'après-midi,
tira un coup de pistolet à ce domestique du couvent qui parlait par la
fenêtre, et le tua. Ce coup de pistolet, au milieu de la nuit, et les
cris des ivrognes en voyant tomber leur camarade, réveillèrent les
soldats du couvent qui passaient cette nuit-là dans leurs lits, et
n'avaient pas pu goûter du vin d'Ugone. Huit ou dix des bravi du couvent
sautèrent dans le passage à demi-nus, et se mirent à attaquer vertement
les soldats de Branciforte.
Comme nous l'avons dit, ce bruit commença au moment où Jules venait
d'ouvrir la porte de fer. Suivi de ses deux soldats, il se précipita
dans le jardin, courant vers la petite porte de l'escalier des
pensionnaires; mais il fut accueilli par cinq ou six coups de pistolet.
Ses deux soldats tombèrent, lui eut une balle dans le bras droit. Ces
coups de pistolet avaient été tirés par les gens de la signora de
Campireali, qui, d'après ses ordres, passaient la nuit dans le jardin, à
ce autorisés par une permission qu'elle avait obtenue de l'évêque. Jules
courut seul vers la petite porte, de lui si bien connue, qui, du jardin,
communiquait à l'escalier des pensionnaires. Il fit tout au monde pour
l'ébranler, mais elle était solidement fermée. Il chercha ses gens, qui
n'eurent garde de répondre, ils mouraient; il rencontra dans l'obscurité
profonde trois domestiques de Campireali contre lesquels il se défendit
à coups de dague.
Il courut sous le vestibule, vers la porte de fer, pour appeler ses
soldats; il trouva cette porte fermée: les deux bras de fer si lourds
avaient été mis en place et cadenassés par les vieux jardiniers qu'avait
réveillés la cloche de la petite soeur.
--Je suis coupé, se dit Jules.
Il le dit à ses hommes; ce fut en vain qu'il essaya de forcer un des
cadenas avec son épée: s'il eut réussi, il enlevait un des bras de fer
et ouvrait un des vantaux de la porte. Son épée se cassa dans l'anneau
du cadenas; au même irritant il fut blessé à l'épaule par un des
domestiques venus du jardin: il se retourna, et, acculé contre la porte
de fer, il se sentit attaqué par plusieurs hommes. Il se défendait avec
sa dague; par bonheur, comme l'obscurité était complète, presque tous
les coups d'épée portaient dans sa cotte de mailles. Il fut blessé
douloureusement au genou; il s'élança sur un des hommes qui s'était trop
fendu pour lui porter ce coup d'épée, il le tua d'un coup de dague dans
la figure, et eut le bonheur de s'emparer de son épée. Alors il se crut
sauvé; il se plaça au côté gauche de la porte, du côté de la cour. Ses
gens qui étaient accourus tirèrent cinq ou six coups de pistolet à
travers les barreaux de fer de la porte et firent fuir les domestiques.
On n'y voyait sous ce vestibule qu'à la clarté produite par les coups de
pistolet.
--Ne tirez pas de mon côté! criait Jules à ses gens.
--Vous voilà pris comme dans une souricière, lui dit le caporal d'un
grand sang-froid, parlant à travers les barreaux; nous avons trois
hommes tués. Nous allons démolir le jambage de la porte du côté opposé à
celui où vous êtes; ne vous approchez pas, les balles vont tomber sur
nous; il paraît qu'il y a des ennemis dans le jardin?
--Les coquins de domestiques de Campireali, dit Jules.
Il parlait encore au caporal, lorsque des coups de pistolet, dirigés sur
le bruit et venant de la partie du vestibule qui conduisait au jardin,
furent tirés sur eux. Jules se réfugia dans la loge de la tourière, qui
était à gauche en entrant; à sa grande joie, il y trouva une lampe
presque imperceptible qui brûlait devant l'image de la Madone; il la
prit avec beaucoup de précautions pour ne pas l'éteindre; il s'aperçut
avec chagrin qu'il tremblait. Il regarda sa blessure au genou, qui le
faisait beaucoup souffrir; le sang coulait en abondance.
En jetant les yeux autour de lui, il fut bien surpris de reconnaître,
dans une femme qui était évanouie sur un fauteuil de bois, la petite
Marietta, la camériste de confiance d'Hélène; il la secoua vivement.
--Eh quoi! seigneur Jules, s'écria-t-elle en pleurant, est-ce que vous
voulez tuer la Marietta, votre amie?
--Bien loin de là; dis à Hélène que je lui demande pardon d'avoir
troublé son repos et qu'elle se souvienne de l'Ave Maria du Monte Cavi.
Voici un bouquet que j'ai cueilli dans son jardin d'Albano; mais il est
un peu taché de sang; lave-le avant de le lui donner.
A ce moment, il entendit une décharge de coups d'arquebuse dans le
passage; les bravi des religieuses attaquaient ses gens.
--Dis-moi donc où est la clef de la petite porte? dit-il à la Marietta.
--Je ne la vois pas; mais voici les clefs des cadenas des bras de fer
qui maintiennent la grande porte. Vous pourrez sortir.
Jules prit les clefs et s'élança hors de la loge.
--Ne travaillez plus à démolir la muraille, dit-il à ses soldats, j'ai
enfin la clef de la porte.
Il y eut un moment de silence complet, pendant qu'il essayait d'ouvrir
un cadenas avec l'une des petites clefs; il s'était trompé de clef, il
prit l'autre; enfin, il ouvrit le cadenas; mais, au moment où il
soulevait le bras de fer, il reçut presque à bout portant un coup de
pistolet dans le bras droit. Aussitôt il sentit que ce bras lui refusait
le service.
--Soulevez le valet de fer, cria-t-il à ses gens.
Il n'avait pas besoin de le leur dire.
A la clarté du coup de pistolet, ils avaient vu l'extrémité recourbée du
bras de fer à moitié hors de l'anneau attaché à la porte. Aussitôt trois
ou quatre mains vigoureuses soulevèrent le bras de fer; lorsque son
extrémité fut hors de l'anneau, on le laissa tomber. Alors on put
entr'ouvrir l'un des battants de la porte; le caporal entra, et dit à
Jules en parlant fort bas:
--Il n'y a plus rien à faire, nous ne sommes plus que trois ou quatre
sans blessures, cinq sont morts.
--J'ai perdu du sang, reprit Jules, je sens que je vais m'évanouir;
dites-leur de m'emporter.
Comme Jules parlait au brave caporal, les soldats du corps de garde
tirèrent trois ou quatre coups d'arquebuse, et le caporal tomba mort.
Par bonheur, Ugone avait entendu l'ordre donné par Jules, il appela par
leurs noms deux soldats qui enlevèrent le capitaine. Comme il ne
s'évanouissait point, il leur ordonna de le porter au fond du jardin, à
la petite porte. Cet ordre fit jurer les soldats; ils obéirent
toutefois.
--Cent sequins à qui ouvre cette porte! s'écria Jules.
Mais elle résista aux efforts de trois hommes furieux. Un des vieux
jardiniers, établi à une fenêtre du second étage, leur tirait force
coups de pistolet, qui servaient à éclairer leur marche.
Après les efforts inutiles contre la porte, Jules s'évanouit tout à
fait; Ugone dit aux soldats d'emporter le capitaine au plus vite. Pour
lui, il entra dans la loge de la soeur tourière, il jeta à la porte la
petite Marietta en lui ordonnant d'une voix terrible de se sauver et de
ne jamais dire qui elle avait reconnu. Il tira la paille du lit, cassa
quelques chaises et mit le feu à la chambre. Quand il vit le feu bien
allumé, il se sauva à toutes jambes, au milieu des coups d'arquebuse
tirés par les bravi du couvent.
Ce ne fut qu'à plus de cent cinquante pas de la Visitation qu'il trouva
le capitaine, entièrement évanoui, qu'on emportait à toute course.
Quelques minutes après on était hors de la ville, Ugone fit faire halte:
il n'avait plus que quatre soldats avec lui; il en renvoya deux dans la
ville, avec l'ordre de tirer des coups d'arquebuse de cinq minutes en
cinq minutes.
--Tâchez de retrouver vos camarades blessés, leur dit-il, sortez de la
ville avant le jour; nous allons suivre le sentier de la Croce Rossa. Si
vous pouvez mettre le feu quelque part, n'y manquez pas.
Lorsque Jules reprit connaissance, l'on se trouvait à trois lieues de la
ville, et le soleil était déjà fort élevé sur l'horizon. Ugone lui fit
son rapport.
--Votre troupe ne se compose plus que de cinq hommes, dont trois
blessés. Deux paysans qui ont survécu ont reçu deux sequins de
gratification chacun et se sont enfuis; j'ai envoyé les deux hommes non
blessés au bourg voisin chercher un chirurgien.
Le chirurgien, vieillard tout tremblant, arriva bientôt monté sur un âne
magnifique; il avait fallu le menacer de mettre le feu à sa maison pour
le décider à marcher. On eut besoin de lui faire boire de l'eau-de-vie
pour le mettre en état d'agir, tant sa peur était grande. Enfin il se
mit à l'oeuvre; il dit à Jules que ses blessures n'étaient d'aucune
conséquence.
--Celle du genou n'est pas dangereuse, ajouta-t-il; mais elle vous fera
boiter toute la vie, si vous ne gardez pas un repos absolu pendant
quinze jours ou trois semaines.
Le chirurgien pansa les soldats blessés. Ugone fit un signe de l'oeil à
Jules; on donna deux sequins au chirurgien, qui se confondit en actions
de grâces; puis, sous prétexte de le remercier, on lui fit boire une
telle quantité d'eau-de-vie, qu'il finit par s'endormir profondément.
C'était ce qu'on voulait. On le transporta dans un champ voisin, on
enveloppa quatre sequins dans un morceau de papier que l'on mit dans sa
poche: c'était le prix de son âne sur lequel on plaça Jules et l'un des
soldats blessé à la jambe. On alla passer le moment de la grande chaleur
dans une ruine antique au bord d'un étang; on marcha toute la nuit en
évitant les villages, fort peu nombreux sur cette route, et enfin le
surlendemain, au lever du soleil, Jules, porté par ses hommes, se
réveilla au centre de la forêt de la Faggiola, dans la cabane de
charbonnier qui était son quartier général.