LETTRE DE MADAME DE BOIGNE AU GÉNÉRAL DE BOIGNE.

Paris, 24 novembre 1812.

Vous me répondez toujours avec tant de dureté, mon cher ami, toutes

les fois que je vous parle de moi, et cette dureté m'est si pénible

que, quoique sous le même toit, je préfère vous écrire à m'exposer à

une discussion qui dégénère toujours en personnalités offensantes qui

ne servent qu'à nous aigrir mutuellement l'un contre l'autre, au lieu

de remplir le but que je me suis toujours proposé qui serait, au

contraire, de concilier, autant que possible, les différends qui se

sont élevés entre nous.--Lors de votre arrivée ici, j'ai cru devoir

vous faire part de ce que je désirais que vous fissiez pour moi; il

m'a paru que cette manière simple et loyale était celle qui devait

régner entre nous et qui convenait le mieux à nos caractères.--Depuis,

vous avez obtempéré à une partie de mes demandes, vous vous êtes

refusé aux autres; je ne reviens pas là-dessus, je sais parfaitement

que je n'ai d'autres droits à faire valoir que ceux donnés par

l'honnêteté et la délicatesse. Aujourd'hui, je vois les apprêts de

votre départ et, quoique je ne souscrive pas à l'obligeant désir que

vous m'avez exprimé de ne plus me revoir, cependant je sens que, pour

le moment, ma présence à Buissonrond serait aussi incommode pour vous

qu'inconvenante pour moi. Ainsi, je ne puis fixer un terme à cette

absence que je m'empresserai d'abréger dès que vous m'en témoignerez

le plus léger désir; mais, avant qu'elle commence, je souhaiterais

savoir quelles sont vos intentions relativement à ma position

pécuniaire: je ne prétends élever aucune difficulté ni même en

discuter avec vous, mais vous ne pouvez trouver extraordinaire que je

veuille savoir vos projets et qu'avant de les connaître je soumette

quelques réflexions à votre jugement.--Quoique vous m'ayez toujours

promis d'améliorer mon sort à la vente de Beauregard, les

circonstances actuelles font que je ne demande aucune augmentation à

la somme à laquelle vous aviez fixé ma dépense il y a quinze mois;

mais je vous représenterai que, si vous en diminuiez une partie, non

seulement mon sort ne serait pas amélioré, mais il serait fort empiré,

et vous le comprendrez facilement si vous voulez calculer que

l'entretien et les charges de Châtenay, en y mettant la plus stricte

économie, ne peut pas être estimé à moins de six mille francs; ajoutez

à cela le revenu de Beauregard que vous estimiez huit mille francs

dans mon revenu et qui peut se calculer à six, ensuite les frais de

déménagement qui s'élèveront au moins à deux mille francs et vous

verrez que, même en me continuant la totalité des 50 m. frs que vous

aviez assignés aux frais de mon établissement, je serai bien plus mal

à mon aise cette année que la précédente, et qu'il me faudra même

chercher le moyen de faire quelque économie, car je suis arrivée au

premier octobre avec cent dix francs en caisse; il est vrai que le

loyer de cette maison était payé pour six mois, mais il y avait

d'autres dépenses telles que médecin, apothicaire, etc. qui devaient

compenser cette différence.--Voilà, mon cher ami, les réflexions que

je désirais vous soumettre et que je vous prie de peser avec bonté et

sagesse; je crois que vous penserez qu'avec la charge de deux maisons

qui s'élève à 13 m. frs au moins, le revenu que je souhaite que vous

me confirmiez n'est pas exagéré: vous l'avez jugé raisonnable et vous

l'avez fixé vous-même il y a quinze mois. Je ne vois pas en quoi

j'aurais mérité depuis qu'il fut retranché, et, quant à votre position

pécuniaire, elle est plutôt améliorée depuis ce temps, d'abord par la

vente de Beauregard et puis par le change qui est un peu moins mauvais

qu'à cette époque.--Au reste, mon cher ami, je le répète, je m'en

remets à votre volonté; tout ce que je veux c'est d'éviter une

discussion pénible. J'aime à croire que votre décision sera telle que

je la demande et, j'ose le croire, que l'honnêteté et la délicatesse

la dictent.--J'en causerai volontiers avec vous si vous voulez mettre

de côté les réflexions et les personnalités offensantes, de manière à

ce qu'une discussion amicale ne dégénère pas en querelle, mais, si

vous ne voulez pas faire cet effort, je vous demande de me répondre

quelques lignes par écrit.--Bonsoir, mon cher général, vous croyez

être entouré de gens qui vous veulent plus de bien que moi, et vous

êtes dans une grande erreur. Un jour, bientôt peut-être, ces

personnes-là vous montreront ce qu'elles valent, et alors, comme

toujours, vous retrouverez et vous jugerez peut-être avec moins

d'injustice celle qui est et qui sera toujours votre plus fidèle et

votre meilleure amie.

Récits d'une tante (Vol. 1 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 54 / 94 题