Au commencement de 1835, j'ai éprouvé un malheur affreux; une enfant
de quatorze ans que j'élevais depuis douze années, que j'aimais
maternellement, a péri victime d'un horrible accident. La moindre
précaution l'aurait évité; les plus tendres soins n'ont pas su le
prévenir. Je ne me relèverai jamais d'un coup si cruel. À la suite de
cette catastrophe, les plus tristes heures de mes tristes journées
étaient celles que j'avais été accoutumée à employer au développement
d'une intelligence précoce dont j'espérais bientôt soutenir
l'affaiblissement de la mienne.
Quelques mois après l'événement, en devisant avec un ami dont la bonté
et l'esprit s'occupaient à panser les plaies de mon coeur, je lui
racontai un détail sur les anciennes étiquettes de Versailles: «Vous
devriez écrire ces choses-là, me dit-il; les traditions se perdent, et
je vous assure qu'elles acquièrent déjà un intérêt de curiosité.» Le
besoin de vivre dans le passé, quand le présent est sans joie et
l'avenir sans espérance, donna du poids à ce conseil. J'essayai, pour
tromper mes regrets, de me donner cette tâche pendant les pénibles
moments naguère si doucement employés; parfois il m'a fallu piocher
contre ma douleur sans la pouvoir soulever; parfois aussi j'y ai
trouvé quelque distraction. Les cahiers qui suivent sont le résultat
de ces efforts: ils ont eu pour but de donner le change à des pensées
que je pouvais mal supporter.
Mon premier projet, si tant est que j'en eusse un, était uniquement de
retracer ce que j'avais entendu raconter à mes parents sur leur
jeunesse et la Cour de Versailles. L'oisiveté, l'inutilité de ma vie
actuelle m'ont engagée à continuer le récit de souvenirs plus récents;
j'ai parlé de moi, trop peut-être, certainement plus que je n'aurais
voulu; mais il a fallu que ma vie servît comme de fil à mes discours
et montrât comment j'ai pu savoir ce que je raconte.
Il y avait déjà bien du papier griffonné, d'une façon à peu près
illisible, lorsqu'une personne au goût de laquelle j'ai confiance m'a
fait une sorte de violence pour en prendre connaissance: elle m'a
fortement engagée à en faire faire une copie et à la revoir. Pour la
copie, c'était facile; quand à la _revoir_, c'est tout à fait inutile,
je ne sais pas écrire; à mon âge je n'apprendrai pas le métier et, si
je voulais essayer de rédiger des phrases, je perdrais le seul mérite
auquel ces pages puissent aspirer, celui d'être écrites sans aucune
espèce de prétention et tout à fait de premier jet. S'il m'avait fallu
faire une recherche quelconque ailleurs que dans ma mémoire, j'y
aurais bien vite renoncé; je n'ai voulu qu'une distraction et non pas
un travail.
Si donc mes neveux jettent jamais un coup d'oeil sur ces écritures,
ils ne doivent pas s'attendre à trouver _un livre_, mais seulement une
causerie de vieille femme, un ravaudage de salon; je n'y mets pas plus
d'importance qu'à un ouvrage de tapisserie. Je me suis successivement
servi de ma plume pour laisser reposer mon aiguille et de mon aiguille
pour reposer ma plume, et mon manuscrit arrivera à mes héritiers comme
un vieux fauteuil de plus.
N'ayant consulté aucun document, il y a probablement beaucoup
d'erreurs de dates, de lieux, peut-être même de faits; je n'affirme
rien si ce n'est que je crois sincèrement tout ce que je dis. Je
professe peu de confiance dans une impartialité absolue, mais je pense
qu'on peut prétendre à une parfaite sincérité: on est _vrai_ quand on
dit ce qu'on croit.
En recherchant le passé, j'ai trouvé qu'il y avait toujours du bien à
dire des plus mauvaises gens et du mal des meilleurs; j'ai tâché de ne
pas faire la part d'après mes affections; je conviens que cela est
assez difficile; si je n'y ai pas réussi, je puis assurer en avoir eu
l'intention.
Les temps devenant plus calmes, peut-être sera-t-il assez curieux
d'observer comment, dans ceux où j'ai vécu, la force des circonstances
m'a toujours entraînée à être une personne de parti, tandis que, par
instinct, par goût et par raisonnement, j'avais horreur de l'esprit de
parti et que je jugeais assez sainement des fautes et des ridicules où
il conduit.
J'espère que mes neveux seront à l'abri de cette fausse situation: je
le souhaite pour eux, pour mon pays, pour le monde qui aurait bien
besoin d'un peu de repos. Quant à moi, j'en jouirai probablement
depuis longtemps avant que l'oisiveté de quelque matinée pluvieuse ou
de quelque longue soirée d'automne porte peut-être quelqu'un à ouvrir
ce volume destiné à la bibliothèque de Pontchartrain.
Châtenay, juin 1837.