PRÉFACE.

La plupart de nos lecteurs connaissent, au moins dans ses traits

généraux, l'histoire des édifices religieux de Strasbourg pendant la

crise révolutionnaire. Changés en magasins de fourrages, en ateliers

militaires, voire même en étables, après la suppression du culte, ils

furent tous plus ou moins maltraités par l'administration terroriste et

ses adhérents, de 1793 à 1794. Ornements extérieurs, vitraux, pierres

tombales, inscriptions funéraires, mobilier d'église, furent enlevés

ou détruits, là où ne se trouva point quelque citoyen habile et

courageux, pour empêcher, du moins partiellement, ces actes de violence

et de profanation. La cathédrale devait être tout naturellement

exposée, plus que toute autre église, à des attentats de ce genre.

Le sort de cet édifice pendant la durée de la Révolution n'est pas

inconnu, sans doute, le récit des scènes tour-à-tour émouvantes

et tumultueuses, dont il fut alors le théâtre, a été sommairement

retracé dans la plupart des descriptions archéologiques consacrées

à ce monument de l'art, depuis un demi-siècle et plus. Mais notre

cathédrale est si chère à tout enfant de Strasbourg, quelles que

soient du reste ses opinions politiques et religieuses, elle tient

une si grande place dans ses impressions artistiques et ses souvenirs

d'enfance, qu'on ne verra pas sans quelque intérêt, je l'espère, un

tableau plus étendu des événements qui se rapportent, de près ou de

loin, à son histoire d'alors.

Ce sera retracer d'ailleurs en même temps quelques-unes des pages les

plus instructives et les plus curieuses de l'histoire générale de

Strasbourg, pendant cette période si troublée de son existence. On

connaît la lutte acharnée qui suivit partout la promulgation de la

malencontreuse Constitution civile du clergé. En Alsace, comme dans

les autres provinces du royaume, l'antagonisme entre les prêtres

réfractaires et les prêtres assermentés vint compliquer la situation

politique, déjà si tendue, et contribua, plus que tout le reste, à

faire dévier la Révolution. Cette lutte, encore aujourd'hui peu connue

dans ses détails, se rattache d'une façon trop intime à l'histoire

matérielle et morale de la cathédrale, pour que nous puissions nous

dispenser de la raconter ici. Elle forme le prologue douloureux du

drame terroriste de 1793, et nous arriverons par elle aux saturnales

qui suivirent l'écrasement et la disparition, au moins momentanée,

des deux partis prétendant également représenter l'Eglise catholique.

Quand une fois le préposé constitutionnel du diocèse du Bas-Rhin eut

dû suivre dans la retraite le fastueux prince-évêque mis au ban de

la Nation, la cathédrale s'appela bientôt le Temple de la Raison, sans

que, pour cela, l'auguste déesse y vint élire domicile. Quelques jours

avant la chute de Robespierre, un nouveau baptême en fit le sanctuaire

de l'Etre Suprême et ce n'est que six ans plus tard, dans la dernière

année du XVIIIe siècle, que la basilique du moyen âge redevint une

église chrétienne.

Les deux dates de 1789 à 1802 nous fourniront donc les limites

extrêmes du cadre de ces nouvelles causeries strasbourgeoises, pour

lesquelles j'ose réclamer un peu de la bienveillance que le public

a bien voulu montrer à ses devancières. Fidèle au système suivi

jusqu'ici, nous nous efforcerons, cette fois encore, de ne pas charger

ces pages d'une érudition fatigante, sans nous écarter en rien de la

plus scrupuleuse exactitude dans les détails de notre récit. Il sera

basé tout entier sur les sources authentiques qui existent en si

grand nombre pour l'histoire de cette époque. Nous avons utilisé

les procès-verbaux manuscrits des Conseils de la Commune, ceux de la

_Société des Amis de la Révolution_, que la Bibliothèque municipale

possède en partie, les milliers de brochures et de feuilles volantes,

qui inondèrent notre ville de 1789 à 1795, et parlèrent à notre

population, si paisible en général, le langage de toutes les passions,

au nom de tous les partis. Nous tenons à signaler en particulier les

renseignements puisés dans les papiers de feu M. Louis Schnéegans,

le savant conservateur des archives municipales, mort il y a bientôt

trente ans. M. L. Schnéegans avait voué un vrai culte à notre

cathédrale, et son ambition suprême était de lui consacrer une oeuvre

définitive, basée sur tous les documents originaux encore accessibles

et qui nous aurait fait assister au développement graduel de cette

création magistrale à travers les âges. Pendant vingt ans il fouilla

sans relâche les dépôts publics et les collections particulières,

entassant avec une activité fièvreuse des matériaux toujours plus

nombreux. Puis la mort vint et l'enleva avant même qu'il eût pu

commencer l'ouvrage qui lui tenait à coeur. Ses papiers, légués à la

Bibliothèque de la Ville par sa veuve, témoignent seuls aujourd'hui de

ce long et fatigant labeur. C'est en les mettant en ordre naguère, en

y retrouvant les extraits des pièces officielles de l'époque de la

Terreur, que l'idée nous est venue de traiter cette matière tout en

élargissant notre cadre, et c'est un devoir pour nous de payer ici

notre tribut de reconnaissance à la mémoire du défunt.

Un mot encore, avant de terminer cette courte préface. Nous ne saurions

nous flatter de contenter tout le monde, en entrant dans le vif de

notre sujet et en traitant avec certains détails des questions aussi

délicates que celles que nous rencontrerons sur notre chemin. La

Révolution est trop près de nous, ou plutôt, tous, tant que nous

sommes, que nous le voulions ou non, nous sommes encore trop plongés

dans le grand courant historique, né de 1789, pour que les idées

et les impressions si contradictoires d'alors ne soient pas toujours

vivantes parmi nous. Toutes les émotions, douces ou violentes,

par lesquelles ont passé nos grands-pères, tous les sentiments

d'enthousiasme, de haine ou d'effroi qu'ils ont ressentis au spectacle

des scènes que nous allons voir ensemble, vibrent encore dans nos

âmes, et les malheurs communs eux-mêmes n'ont pu faire disparaître

encore chez tous cet antagonisme bientôt séculaire. Je dois donc

forcément me résigner à choquer une partie de mes lecteurs, soit

en jugeant autrement certains hommes et leurs actions, soit en

n'appréciant pas comme eux certains événements historiques.

Peut-être même aurai-je le malheur de mécontenter à la fois

les partisans de l'ancien régime et ceux des idées nouvelles, les

adhérents de l'unité catholique et ceux de la libre pensée, en

m'efforçant de rester équitable pour les uns et pour les autres. Je

tâcherai du moins de ne froisser, de parti pris, aucune conviction

sincère, et de ne jamais oublier qu'il y a sans doute parmi mes

lecteurs plus d'un descendant des personnages qui figureront dans mon

récit. Mais je revendique en même temps pour moi le droit le plus

évident de l'historien, celui de signaler avec franchise les erreurs

et les fautes du passé, d'autant que c'est le seul moyen parfois d'en

empêcher le retour. On voudra donc bien m'accorder à l'occasion

le bénéfice de cette parole bien connue d'un orateur célèbre:

"L'histoire doit des égards aux vivants; elle ne doit aux morts que

la vérité!"

NOTES

POUR SERVIR A L'HISTOIRE

DE LA

Cathédrale de Strasbourg

pendant la Révolution.

La cathédrale de Strasbourg pendant la Révolution. (1789-1802) · 第 3 / 36 题