Lorsque Vauban, sous Louis XIV, eut l'idée de fortifier Paris, ce grand
homme comptait que la fortification de la capitale devait être établie
sur d'autres bases que celles des places ordinaires. Au lieu d'une
enceinte sur laquelle eussent été accumulés tous les moyens de défense
connus, il pensait qu'il valait mieux envelopper la ville dans deux
enceintes qui nécessiteraient deux attaques successives. La première de
ces enceintes était, pour la partie méridionale, l'ancien mur de
Philippe-Auguste, et, pour la partie du nord, le vieux mur de Charles V,
augmenté par Louis XIII en 1631. La deuxième eût été portée
considérablement en avant et serait passée juste par les points où se
trouve actuellement celle qui s'élève sous nos yeux. Entre ces deux
enceintes, on eût mis à couvert en temps de siège les nombreux troupeaux
nécessaires à l'approvisionnement de la ville; cet approvisionnement de
viandes fraîches est un des obstacles les plus difficiles à résoudre;
puis l'ennemi, tenu éloigné du coeur de la ville, n'aurait pu, durant la
première partie du siège, agir sur l'esprit des habitants par ses bombes
et ses projectiles incendiaires.
C'est cette pensée de Vauban qui a été mise à exécution par la
construction des seize forts qui environnent Pans. L'immense
développement de la ville ne pouvait permettre de songer à établir une
seconde enceinte au delà de la première; une ceinture de forts
habilement disposés, suivant les accidents du terrain, y supplée
complètement.
Quelque forte, quelque audacieuse qu'on suppose une armée ennemie,
jamais elle n'osera s'aventurer à venir faire le siège de l'enceinte en
passant entre les forts, sans s'en être préalablement emparée; mais,
d'un autre côté, il n'est pas à présumer qu'elle cherchât à en prendre
plus de trois ou quatre, ce qui lui serait nécessaire pour arriver au
point qu'elle aurait choisi pour son attaque. Admettant qu'elle fût
assez puissante pour enlever tous ceux de la rive sur laquelle elle se
présenterait, ce qui serait le maximum de ses efforts, elle se garderait
bien de hasarder un passage de rivière qui lui ferait diviser ses forces
et l'exposerait à une ruine infaillible. Il restera donc encore un grand
espace libre et à l'abri de toute insulte entre les forts non enlevés et
l'enceinte pour les parcs des troupeaux de l'approvisionnement. Maître
d'une partie des forts, l'ennemi serait encore bien loin de l'être de
Paris. L'enceinte n'est attaquable qu'en un point ou deux au plus, à
cause de l'ouverture des angles de ses bastions, avantages que peut
seule présenter une ville d'une aussi immense étendue, et il faudrait au
moins soixante jours de travaux pénibles pour faire une brèche
praticable au corps de place. Quant aux bombes, nous avons déjà dit que,
dans la première partie de l'attaque, elles n'arriveraient pas dans la
ville; mais, en règle générale, l'effroi qu'elles causent n'est pas en
raison des dégâts qu'elles occasionnent. On conçoit que, dans une petite
place, tout soit facilement écrasé, incendié; mais ce danger diminue à
mesure que la ville est plus étendue, et finit par devenir insignifiant.
En effet, pour produire quelque effet, l'assiégeant est obligé de
concentrer ses feux; l'on peut toujours, dans une grande place, se
retirer sur un point non menacé, et laisser l'ennemi épuiser en pure
perte des munitions qui lui sont précieuses.
Il est de la plus haute importance que ces vérités soient comprises de
chacun. Un fort, par la petitesse des angles de ses bastions, son
exiguïté, sa facilité à être enveloppé de feux de toutes parts, peut
être enlevé en sept ou huit jours; il en faut soixante, pour faire
seulement brèche à l'enceinte. Ne serait-il pas déplorable qu'une
population brave et dévouée comme celle de Paris se laissât démoraliser
par ignorance, parce que l'assiégeant aurait eu un premier succès
facile, inévitable, et qui ne préjugerait en rien le résultat définitif
de son entreprise.
[Illustration.]
Après ces considérations générales, examinons la position de chaque fort
en particulier: nous avons déjà dit qu'ils sont au nombre de seize. Si
nous commençons par le nord, nous en trouvons quatre qui mettent
Saint-Denis à couvert, ce sont: 1° le fort Labriche, appuyé sur la
rivière à l'occident de Saint-Denis; il sera traversé par le chemin de
fer; 2º le fort du Nord ou la double couronne; cet ouvrage, comme il est
facile de le voir (_voyez le plan au numéro précédent_), est ouvert à la
gorge: c'est ainsi que sont construits ordinairement les forts destinés
à couvrir une enceinte, quand cette enceinte est assez rapprochée pour
voir leurs terre-pleins et empêcher qu'on puisse les tourner et s'en
emparer par surprise. Ces sortes d'ouvrages s'appellent couronne ou
double couronne, suivant le nombre de bastions qui les composent. La
double couronne du Nord n'est pas défendue par l'enceinte, mais sa gorge
est couverte par une inondation que l'on peut facilement tendre, et qui
met en sûreté le Nord et l'est de Saint-Denis. Cette inondation protège
encore un autre ouvrage qui, avec la couronne du nord, son les deux
seuls des forts de Paris qui soient ouverts à la gorge; c'est la lunette
de Stains, qui se trouve au nord-est de Saint-Denis.
[Illustration.]
Au sud, une route stratégique en ligne droite conduit de cette lunette
au fort de l'Est, le dernier des forts de Saint-Denis. Ce fort est un
quadrilatère, c'est-à-dire qu'il a quatre bastions; il contient de
vastes casemates dans ses courtines et deux magasins à poudre dans ses
bastions.
[Illustration.]
Entre la Villette et le fort de l'Est, près de la route d'Amsterdam, non
loin du village d'Aubervilliers, s'élèvera le fort de ce nom. En
continuant à descendre vers le sud, entre Pantin et les
Prés-Saint-Gervais, nous rencontrons le fort de Romainville, petit
hexagone ayant par conséquent six bastions. Le front du nord est couvert
par un ouvrage extérieur qui augmente sa force. Cette annexe, dont la
construction date de 1833, époque à laquelle on fit quelques travaux de
fortifications passagères, c'est-à-dire non revêtues de maçonnerie;
cette annexe est ce qu'on appelle un ouvrage à cornes; elle est composée
d'une courtine et de deux demi-bastions fermés par deux branches qui
vont ficher sur les faces du front qu'il couvre.
[Illustration.]
Les trois forts qui suivent, ceux de Noisy, de Hosny, de Nogent, sont de
quadrilatères comme le fort de l'est mais ils ont de plus le front
opposé à Paris, défendu par une couronne en terre de la même date que
l'ouvrage à cornes du fort de Romainville: ces quatre derniers forts
sont desservis par une route stratégique qui part du premier et vient
aboutir au fort de Nogent.
Près du confluent de la Marne et de la Seine, dans une très-forte
position s'élève le fort de Charenton commandant la route d'Italie:
c'est un pentagone ou fort à cinq bastions.
[Illustration:]
Sur la rive gauche de la Seine on ne trouve que cinq forts; d'abord Ivry
et Arcueil, deux pentagones, commandent la route de Fontainebleau. Le
premier est fort remarquable, construit sur des carrières; il a fallu
élever des piliers pour soutenir la fortification, de plus ces
excavations forment d'immenses magasins voûtés.
Le fort de Montrouge, sur la route d'Orléans, et celui de Vanves, à la
gauche du chemin de fer de Versailles (rive gauche), sont deux petits
quadrilatères.
À la droite même du chemin de fer, et défendant le passage de la
rivière, est le fort d'Issy, fort à cinq bastions.
[Illustration.]
Enfin, sur la rive, en arrière de l'autre chemin de fer de Versailles,
sur une hauteur célèbre, s'élève le plus considérable de tous les forts
de Paris: la forteresse du Mont-Valérien, placée en dehors de toutes les
attaques probables, est destinée à protéger les arrivages de l'ouest et
à servir de lieu de sûreté pour des approvisionnements d'armes et de
minutions. De grandes et vastes casernes, dont en partie les
constructions subsistaient déjà, mais avec une autre destination,
pourront loger une nombreuse garnison. Un chemin traversait la place sur
laquelle il est assis; on l'a détourné, et l'on a construit une route
stratégique, qui descend en zigzag jusqu'à la Seine et va aboutir à
l'abbaye de Longchamps. Dans cette nomenclature, nous n'avons pas parlé
de Vincennes. Vincennes, en effet, avec ses donjons gothiques ne fait
pas partie des nouvelles fortifications de Paris; cependant les travaux
considérables qu'on y a exécutés l'ont rendu susceptible d'une bonne
défense; de plus, il existe un vaste projet, qui va probablement
recevoir son exécution et rattacherait Vincennes d'une manière bien plus
directe à la défense de Paris. Une partie du bois disparaîtrait et
ferait place à une ville militaire, qui contiendrait les casernes
nécessaires pour deux régiments d'artillerie, deux compagnies
d'ouvriers, d'immenses ateliers de construction, une fonderie et une
école de pyrotechnie. Ce sera l'arsenal de Paris, place de guerre.
[Illustration.]
Dans le tracé des forts, comme dans celui de l'enceinte, on a adopté la
forme bastionnée. Tout ce que nous avons donc déjà dit est applicable
ici; il nous reste à parler de quelques ouvrages particuliers qui ne se
trouvent pas sur le corps de place. Chaque front est défendu par un
chemin couvert, c'est-à-dire qu'après le talus de contrescarpe il se
trouve un terre-plein, puis une banquette pour la fusillade. Le glacis
sert de parapet et met à couver! les soldais, qui, dans cette position,
font au commencement du siège un feu rasant très-meurtrier. La prise du
chemin couvert est pour l'assiégeant un des épisodes les plus sanglants
du siège.
Une autre disposition a été adoptée surtout pour les faces d'ouvrages
qui ne peuvent être vus de l'ennemi; on a reculé le parapet, en sorte
que l'on a deux lignes de feu. L'une supérieure, sur la banquette,
l'autre derrière le mur percé de créneaux. On appelle créneaux une
ouverture longue et étroite, évasée à l'intérieur pour donner à l'arme
le plus de champ possible.
[Illustration.]
On remarquera aussi des masses de terre fort élevées se dressant
au-dessus du parapet ordinaire» et portant elles-mêmes un parapet avec
sa plongée, sa banquette et son terre-plein; ce sont des cavaliers
destinés à voir au loin dans la campagne et à retarder en même temps la
prise des ouvrages qui les contiennent et dont elles flanquent à revers
le terre-plein.
[Illustration.]
On conçoit que si, dans une grande ville, où l'on peut facilement
abandonner les endroits incendiés, les bombes ne sont pas à craindre, il
n'est pas de même d'un petit fort, où la garnison, resserrée dans un
espace limité, serait bientôt écrasée; il a donc fallu lui trouver des
abris. On a donc construit des casemates, c'est-à-dire des réduits
voûtés à l'épreuve de la bombe; autant que possible on les a placées
contre les murs d'escarpe, et on les a crénelées pour les faire servir à
la défende. Elles sont de deux sortes: les premières, qui sont les plus
rares, peuvent contenir de l'artillerie: elles se trouvent ordinairement
sur les flancs, et doublent ainsi des feux souvent très-précieux sur un
point mal flanqué. Les secondes sont disposées pour la mousqueterie et
se voient fréquemment le long des courtines, qui sont, comme on sait les
parties les moins exposées de la fortification.
[Illustration: Coupe d'une casemate.]
[Illustration: Escarpe crénelée.]
[Illustration.]
Dans les forts se rencontreront aussi des magasins à poudre. Ce sont de
petits bâtiments voûtés en maçonnerie à l'épreuve de la bombe. Ils sont
surmontés d'un paratonnerre. L'explosion d'un pareil magasin amènerait
certainement la ruine du fort dans lequel il se trouverait; aussi de
grandes précautions sont-elles prises contre un pareil accident. On
place ces constructions au centre du bastion pour les isoler le plus
possible.
Il y a deux sortes d'entrés pour un fort; la porte et la poterne. La
poterne est une petite porte débouchant au milieu de la courtine, à deux
mètres environ du fond du fossé; elle ne s'ouvre que pour certains
besoins de service. L'entrée régulière, c'est la porte, dont l'accès est
défendu par un pont-levis. Comme la poterne, elle s'ouvre sur une
courtine; on y arrive par un pont en maçonnerie; mais la dernière travée
est remplacée par un tablier en bois. Au moyen d'un mécanisme
particulier, ce tablier se relève et vient s'appliquer contre les
montants de la porte; l'entrée du fort se trouve ainsi fermée, et
l'obstacle du fossé rétabli.
Plusieurs conditions sont essentielles à remplir pour un pont-levis. Il
faut que sa manoeuvre s'exécute facilement avec un petit nombre
d'hommes; que rien ne puisse l'indiquer au loin à l' ennemi, afin de
permettre à la garnison de préparer ses sorties avec mystère. Ces
conditions se trouvent réunies dans le pont dont nous allons décrire le
mécanisme.
[Illustration.]
La chaîne du pont passe sur les deux poulies C et A, à son extrémité est
un poids F qui fait équilibre au poids du pont. Ce poids F se compose
d'anneaux mobiles dont les extrémités sont fixées en E E'. Si l'on fait
effort sur la chaîne D qui fait mouvoir la poulie B, dont l'axe est le
même que celui de la poulie A, on conçoit que le poids F descendra, et
la partie de ce poids qui fait équilibre au tablier du pont diminuera à
chaque instant du poids des anneaux qui viendront s'ajouter à ceux déjà
supportés par les points fixes E E'; en sorte que à chaque instant de la
course, les poids restant en F feront équilibre au poids du pont dans la
position où il se trouvera; il ne restera donc pour le faire manoeuvrer
qu'à vaincre les frottements.
[Illustration.]
De la peinture sur Lave de Volvic.
On a pu remarquer, dans la Cour du palais des Beaux-Arts, quatre
médaillons représentant les portraits de Périclès, d'Auguste, de Léon X
et de François 1er, peints, il y a quelques années, par MM. Orsel,
Perrin et Etex. Ces essais de peinture sur lave de Volvic, dus au
procédé d'un habile chimiste que la science et l'industrie regrettent,
M. Mortelèque, sont les seuls qui aient été appliqués à la décoration
d'un monument public. Cependant aucun genre de peinture n'était plus que
celui-ci propre à remplir toutes les conditions de la peinture
monumentale. En effet, il n'a rien à redouter ni de l'action du soleil,
ni de l'humidité, ni des infiltrations de salpêtre, si pernicieuses à
toute peinture murale, qu'elle ait été exécutée à l'huile ou à la cire,
nous ne parlons pas de la fresque, qui, dans notre climat, est presque
impraticable à l'intérieur des édifices et absolument impossible à
l'extérieur. Et ce serait là un des grands avantages de la lave, de
pouvoir résister à toutes les intempéries. Cette peinture, éprouvée à
plusieurs feux et émaillée de façon à présenter une surface dure et
vernissée comme les belles sculptures en terre cuite de _Luca della
Robbia_ pourrait, comme ces dernières, servir à la décoration des
monuments, orner à l'extérieur les frises et les cellas des églises; et
l'étendue qu'on aurait à recouvrir de semblables peintures ne pourrait
jamais être un obstacle à l'emploi de la pierre de Volvic, qui se
chantourne et s'ajoute pièce à pièce comme les différentes parties d'une
verrière, avec cet avantage que rien ne trahit les joints des morceaux
juxtaposés. On peut en ce moment apprécier les résultats et les
avantages de cette peinture, en voyant un nouvel essai de ce genre
commandé à M. Perlet par la ville de Paris, et qui vient d'être placé
dans la chapelle de la Vierge de l'église Saint-Nicolas-des-Champs, rue
Saint-Martin. Cette peinture représente un Christ de proportion
colossale vu à mi-corps, dans le style des mosaïques byzantines qui
ornent encore plusieurs basiliques d'Italie. La figure, qui, comme
celles qui ont servi de type à M. Perlet, se détache sur un fond d'or,
est d'un beau caractère, d'un ton clair et simple, ainsi qu'il convient
dans un endroit peu éclairé, et les draperies, traitées largement, font
voir que cette peinture a toute la vigueur de l'huile et plus de
ressource que toute autre pour l'éclat des tons brillants: Nous espérons
donc, grâce au nouvel essai de M. Perlet, que l'art disputera à
l'industrie la lave de Volvic et qu'après s'être élevée des
trottoirs-Chabrol aux cadrans d'horloges de MM. Wagner et Lepaute, elle
passera de l'ornementation des calorifères de café aux compositions de
la peinture historique.
Nécrologie.--Thomire.
Né à Paris le 6 décembre 1751, Thomire (Pierre-Philippe) avait pour
aïeul un militaire de mérite, et pour père un pauvre ciseleur de talent.
Destiné par sa famille à la carrière des arts, vers laquelle,
d'ailleurs, son propre goût l'entraînait dès l'enfance, Thomire, âgé de
14 ans à peine, fut l'un des plus assidus et des plus brillants élèves
de l'Académie de Saint-Luc. Pajou, alors professeur dans cette académie,
le remarqua, le prit en amitié et cultiva ses heureuses dispositions. Le
célèbre sculpteur Houdon ne se contenta pas de lui donner ses conseils
d'homme de génie, il eut assez de confiance en lui pour le charger
d'exécuter en bronze le _petit écorché_, ouvrage qu'il affectionnait. Le
jeune Thomire s'acquitta de cette tâche difficile et honorable avec
tant de succès, qu'Houdon lui commanda une copie en marbre du _Voltaire
assis_, son chef-d'oeuvre, qu'il voulait offrir à l'impératrice de
Russie; l'élève, dans l'exécution de cette belle statue, se montra digne
du maître.
[Illustration: Thomire, ciseleur et bronzier, décédé le 15 juin 1843.]
Tout annonçait que Thomire deviendrait un sculpteur distingué; la
fortune en décida autrement. Trop peu riche pour subvenir aux dépenses
considérables de la statuaire, obligé même, pour gagner sa vie,
d'utiliser son talent et sa réputation, le jeune artiste dut, bien à
regret, renoncer aux grands ouvrages de sculpture et se livrer presque
exclusivement à la fabrication des bronzes. Le théâtre et le rôle ne
changent pas l'acteur; Thomire, en devenant fabricant, resta artiste; et
la renommée, à défaut de la gloire, le suivit avec la fortune dans cette
nouvelle carrière qu'il illustra et qu'il agrandit. Peut-être même le
bon sens dont il suivit les conseils en se résignant à une position
modeste lui fut plus favorable que nuisible; contemporain des Houdon,
des Chandel, des Lemot, qu'il aurait eus pour rivaux, il n'eût
probablement occupé que le second rang parmi les sculpteurs; Thomire,
pendant un demi-siècle, a gardé le premier parmi les ciseleurs; de plus,
en reculant les bornes d'une fabrication utile, il a contribué au
développement de la gloire et de la prospérité nationale, et rendu pour
une industrie importante les pays étrangers tributaires de la France.
La mort du sculpteur Duplessis laissa une place vacante dans la
manufacture de Sèvres; Thomire l'obtint et débuta par l'exécution des
garnitures en bronze doré de deux grands vases, dont l'un est à Parme,
et l'autre au château de Saint-Cloud. Ce dernier ouvrage, exécuté en
vingt-cinq jours et vingt-deux nuits, d'une confection très-habile et
d'un fini précieux, gagna à notre artiste l'entière confiance de la
Manufacture, qui le chargea de travaux considérables, dont il s'acquitta
toujours avec un grand succès. Ne pouvant pas ici décrire en détail
toutes les oeuvres de Thomire, nous signalerons les principales.
Quand l'Amérique fut délivrée par le génie de Washington et la
protection de la France, on voulut offrir au roi un monument qui
perpétuât le souvenir de l'indépendance. Thomire fit à cette occasion un
beau candélabre que les connaisseurs admirent encore dans les
appartements de Saint-Cloud. La voiture du sacre de Louis XVI valut à
Thomire d'unanimes éloges. Il augmentait ainsi chaque jour sa renommée
et marchait vers la fortune quand s'ouvrit l'ère de 89. Thomire fut
oblige, en 93, de transformer à ses dépens sa fabrique de bronzes en une
fabrique d'armes; la ruine était imminente. Quand le 9 thermidor arriva,
Thomire aussitôt s'occupa de ramener dans ses ateliers le travail et la
vie; il réussit.
[Illustration: Berceau du roi de Rome.]
Ses productions les plus récentes qui méritent d'être citées sont: _le
berceau du roi de Rome, la psyché et la toilette_ dont la ville de Paris
fit hommage à l'impératrice Marie-Louise, les _grands candélabres_
destinés au palais du roi d'Angleterre Georges IV, les _surtouts de
table_ pour les Tuileries et la ville de Paris, un _grand vase en
malachite, une magnifique table_ un _temple_ de six mètres soixante-dix
centimètres d'élévation, tout en bronze doré, enrichi de malachite et de
lapis lazuli, commandé par M, le comte Anatole Demidoff. Plusieurs de
ces ouvrages ont été exécutés en collaboration avec Odiot.
Thomire cisela lui-même la statue de Louis XIV, et, d'après l'antique,
celle de Germanicus. Il reproduisit les ouvrages des célèbres Roland,
Chaudet, Prudhon, Boizot, Pigalle, qui l'honoraient de leur amitié.
Mais son premier titre à une renommée durable consiste moins dans le
nombre et la perfection de ses ouvrages, que dans le service qu'il a
rendu au pays en purgeant les bronzes du mauvais goût pour y substituer
le beau dessin et les harmonieuses proportions de l'antique; la
fabrication du bronze était avant lui tombée dans le métier, il la
releva jusqu'à l'art.
Au concours de 1808, la supériorité bien reconnue de Thomire lui valut
la médaille d'or, première médaille accordée à l'industrie du bronze.
Elle lui fut encore décernée aux Expositions de 1819, 1823, 1827 et
1834; il avait alors quatre-vingt-trois ans. Quand un homme conserve
ainsi le premier rang dans une industrie sous trois gouvernements
divers, durant tant d'années et au milieu de mille rivalités, c'est la
preuve d'un mérite incontestable. Il est resté jeune de talent jusqu'aux
dernières années de sa longue vie.
Il était très-vieux quand le gouvernement, réparant un injuste oubli,
nomma Thomire membre de la Légion-d'Honneur et récompensa en lui le
patriarche des ciseleurs et des bronziers.
[Illustration: Psyché donnée à l'impératrice Marie-Louise par la ville
de Paris.]
Le berceau du roi de Rome, dont nous reproduisons le dessin, est
supporté par quatre cornes d'abondance, près desquelles se tiennent
debout le génie de la Force, avec la massue d'Hercule et une couronne de
chêne; et celui de la Justice, avec la balance et le bandeau sacré. Le
berceau est formé de balustres de nacre parsemé d'abeilles d'or. Les
ornements sont en nacre burgau et vermeil qui ressortent sur un fond de
velours nacarat.
Un bouclier portant le chiffre de l'Empereur, entouré d'un triple rang
de palmes de lierre et de lauriers, en forme la tête. La Gloire, planant
sur le monde, soutient la couronne triomphale et celle de l'immortalité,
au milieu de laquelle brille astre de Napoléon. Un aiglon, placé au pied
du berceau, fixe des yeux l'astre du héros; il entr'ouvre ses ailes et
semble essayer de s'élever jusqu'à lui.
Un rideau de dentelle, semé d'étoiles et terminé par une riche broderie
d'or, retombe sur les bords du berceau, dont deux bas-reliefs ornent les
côtés. Dans le premier, la Seine, couchée sur son urne, reçoit dans ses
bras l'enfant que les dieux lui confient; les armes de Paris sont
placées près de la nymphe. Le second bas-relief représente le Tibre;
près de lui est un fragment sur lequel on distingue la louve. Le dieu du
fleuve soulève sa tête couronnée de roseaux, et aperçoit se lever sur
l'horizon l'astre nouveau qui doit rendre la splendeur à ses rives.
[Illustration: Détails du miroir donné par la ville de Paris à
Marie-Louise.]
Nous aurions de nombreuses critiques à adresser au programme et au
dessin mythologique du berceau; l'aspect en est maigre, les lignes
pourraient être moins gracieuses, le globe du monde manque de
proportion, le bouclier ne protège pas, les deux génies ne font rien qui
motive leur présence, etc., etc.; mais il y a de l'élégance et de la
légèreté dans la figure de la Gloire; le travail est précieusement fini.
Les défauts sont de l'époque, les qualités appartiennent aux artistes,
et nous ne comprenons pas comment ce berceau reste enfoui dans un
grenier de Vienne.
L'Écran, comme toutes les autres pièces de la toilette offerte à
Marie-Louise le août 1810, est exécuté en vermeil et en lapis. Sur deux
barques égyptiennes surmontées de figures d'Isis, emblème de la ville de
Paris, sont posés les autels de l'Hymen; les flambeaux de ce dieu, ornés
de guirlandes de fleurs, brillent aux quatre coins; les colombes en
forment la base. Deux colonnes, commencées en faisceaux de laurier,
terminées par une branche de lierre et un chapiteau en forme de
corbeille de fruits, soutiennent un entablement corinthien sur lequel
est placé un groupe représentant Mars et Minerve que l'Hymen réunit. Un
amour conduit avec un lien de fleurs l'aigle d'Autriche, qui semble se
rapprocher de l'aigle de France, que caresse un autre génie.
La table de toilette, portée sur deux pieds contournés, est couverte
d'arabesques élégantes; une couronne de roses renferme, au centre de la
frise, le chiffre de S. M. Une guirlande de fleurs forme le cadre du
miroir. Le Plaisir en réunit les deux extrémités. Les Génies du
Commerce, de l'Industrie, du Goût et de l'Harmonie environnent une jeune
Flore, lui présentant le tribut de leurs coeurs et le fruit de leurs
travaux. Les Génies des Sciences et des Beaux-Arts s'élancent vers la
déesse. Nous faisons grâce d'une danse d'enfants, d'une nichée d'amours,
du groupe des Grâces, etc., etc.
S'il reste encore des admirateurs de toutes ces vieilleries allégoriques
et louangeuses, ils doivent admirer Psyché qui enchaîne l'Amour et le
fixe à jamais près d'elle. Heureusement que la beauté de l'exécution
fait oublier la recherche de l'idée et l'afféterie de la composition.
Félicitons-nous de voir les beaux-arts délivrés de toutes ces
conventions surannées, et plaignons les artistes d'avoir vécu dans un
temps où le talent le plus fin et le plus délient suffisait à peine à
racheter la pauvreté et la niaiserie des compositions, que sans doute
quelque flatteur en verve leur faisait imposer d'office.
Nous ne terminerons pas cette courte notice sur Thomire sans rappeler
deux circonstances qui embellirent la fin de sa vie et honorèrent sa
mort. Quand il reçut la croix qu'il n'avait pas ambitionnée, tant il
était simple et modeste, ses nombreux élèves, une multitude d'ouvriers
qu'il aimait comme ses enfants, accoururent en foule près de leur vieux
maître, et en lui témoignant la part qu'ils prenaient à l'hommage qu'on
lui rendait, ils le remplirent d'une joie pleine de douceur.
Les mêmes élèves, les mêmes ouvriers, pressés autour de son cercueil,
l'ont conduit en funèbre cortège à sa dernière demeure. Tristes, paves,
reconnaissants, ils se rappelaient les uns aux autres mille traits
d'amabilité touchante, les qualités rares et les vertus paisibles de ce
vieillard qui fit le bien en cultivant le beau, et dont la France doit
garder le souvenir, puisqu'il a fondé une de ces industries les plus
utiles et les plus productives.
Thomire est mort le 13 juin 1843, à l'âge de quatre-vingt-douze ans.
Transport des Diligences ordinaires sur les Chemins de Fer.
L'ouverture du chemin de fer d'Orléans apporte de notables changements
dans le mode de circulation entre les deux villes qu'il relie, et
l'influence de ces changements va se faire sentir sur une portion
considérable du territoire. Placé comme il l'est aujourd'hui, ou du
moins comme il ne tardera pas à l'être, lorsque les convois auront pris
toute la vitesse à laquelle ils doivent arriver, à trois heures de
distance de Paris, Orléans devient la tête naturelle des lignes de
Nantes, de Bordeaux, de Toulouse, de Clermont, de Lyon; et la rapidité
de la circulation commence à être assez appréciée chez nous, pour que
l'on puisse être assuré de voir tous les voyageurs qui se dirigent de
Paris vers ces diverses villes, ou réciproquement, prendre Orléans pour
point commun d'arrivée, afin de profiter du chemin de fer. Il devenait
donc nécessaire que les entreprises de messageries, qui sont en
possession de desservir les lignes dont il vient d'être question,
s'arrangeassent pour utiliser elles-mêmes cette voie de communication
perfectionnée, ou qu'elles se décidassent à transporter une partie de
leurs établissements à Orléans.
Mais cette dernière détermination aurait eu pour les voyageurs
l'inconvénient d'exiger un transbordement, inconvénient d'autant plus
grave que la distance à parcourir étant plus longue, les bagages sont en
quantité plus considérable. Qui n'a couru après une malle égarée, manqué
une correspondance, perdu du temps à attendre, éprouvé enfin quelque
désagrément en suivant une ligne mixte composée de tronçons de routes et
de rivières navigables?
Il était donc naturel de chercher à épargner ces ennuis aux voyageurs,
en faisant circuler les diligences sur le chemin de fer lui-même. Mais
on rencontrait, pour arriver à ce but, des difficultés matérielles assez
considérables. Il n'était plus possible d'employer des plateaux de la
forme de ceux qui opèrent le transport des voilures ordinaires, parce
que la hauteur des diligences avec leurs roues aurait rendu dangereux le
passage sous les ponts; la grande élévation du centre de gravité aurait
été d'ailleurs une cause d'instabilité de nature à compromettre
gravement la sûreté publique; et, enfin, la résistance de l'air aurait
apporté un obstacle trop considérable au mouvement. Des ingénieurs
habiles avaient cherché, sans succès, la solution du problème, et des
essais infructueux avaient été faits sur le chemin de fer de
Saint-Germain; enfin, M. Arnoux, administrateur des Messageries
Générales, est parvenu, de la manière la plus simple, au résultat qu'il
se proposait. Voici comment les choses se passent depuis le 10 du mois
courant.
Les diligences de Nantes, de Tours, d'Angers, de Bordeaux, etc., partant
avec leur chargement de voyageurs et de bagages des deux grands
établissements centraux de la rue Saint-Honoré et de la rue
Notre-Dame-des-Victoires. Arrivées à l'embarcadère du chemin de fer,
elles sont placées sous un grillage en charpente, porté par quatre
montants verticaux solidement implantés dans le sol; on dételle les
chevaux; on enlève huit petites clavettes qui maintiennent le corps de
la voiture sur son train, et on attache quatre chaînes, qui pendent du
haut du grillage, à autant de crochets fixés au coffre. Deux hommes,
placés sur le grillage en charpente tournent une manivelle, et en
quelques secondes la diligence se trouve suspendue, au-dessus de son
train, aux quatre chaînes, qui s'enroulent en même temps autour d'un
treuil porté sur ce grillage. Ces hommes poussent alors en avant le
treuil, qui est mobile, sur des roulettes, tout au long du grillage, et
la caisse de la voiture, toujours suspendue, arrive au-dessus du train
qui doit circuler sur le chemin de fer On l'y laisse descendre comme on
l'a fait monter; on adapte les clavettes qui la fixent à ce train ou
_truck_, et, en passant sur les voies de service et plateaux tournants
de la gare, le truck ainsi chargé vient prendre son rang derrière la
locomotive.
[Illustration: Mécanisme pour transporter les diligences sur les chemin
de fer (la voiture soulevée)--Système de M. Arnoux, adopté.]
Toute l'opération se fait en moins de temps qu'il n'en faut pour la
décrire. Les voyageurs ne quittent pas leur voiture. Ils ne courent
aucun danger, puisqu'ils sont suspendus seulement à quelques décimètres
au-dessus du train; d'ailleurs, la force des chaînes de suspension ne
laisse aucune chance de rupture.
C'est donc la décomposition de la diligence en deux parties, caisse et
train, dans l'ensemble des moyens mécaniques employés pour l'opérer et
pour recomposer le véhicule complet, enfin dans la forme particulière
donnée au truck, que consiste la solution de M. Arnoux. Cette forme est
telle, que la caisse, étant placée très-bas, n'offre plus que peu de
prise à l'air, et est douée de la plus grande stabilité; ainsi, les
voyageurs sont assis dans les diligences sur chemins de fer à 50
centimètres plus bas que dans les voitures du chemin lui-même. Ils y
sont aussi plus doucement portés, parce que les ressorts de la caisse y
restant fixés celle-ci se trouve munie d'une double suspension
très-propre à adoucir les secousses.
[Illustration: Mécanisme destiné à placer les diligences sur les chemins
de fer (l'opération terminée).--Système de M. Arnoux, adopté.]
Arrivées à Orléans, les voitures sont soumises à une manoeuvre inverse.
Les voyageurs ne les quittent pas plus qu'ils ne l'ont fait au départ de
Paris; de sorte que, sans aucun transbordement appréciable pour eux, ils
poursuivent rapidement leur course vers leur destination, avec la même
voiture, sans se séparer de leurs bagages.
La même opération est pratiquée sur les diligences qui, de différents
points de la France, convergent sur Orléans pour arriver à Paris. C'est
au centre même de Paris, et non plus seulement à l'embarcadère du
chemin, que l'on est conduit avec ses malles et ses effets.
Six voitures de chacune des deux grandes entreprises de messageries
partent actuellement tous les jours des deux extrémités du chemin de
fer; ce nombre sera bientôt porté à huit. Ce sont donc vingt-quatre
diligences qui circulent aujourd'hui, et trente-deux qui vont bientôt
circuler sur ce chemin. Elles ne font que des trajets directs, les seuls
qui soient établis sur le chemin. Ces trajets s'accomplissent en trois
heures vingt-cinq minutes; l'administration du chemin de fer s'est
engagée à les réduire à trois heures dans un délai rapproché.
Pour donner une idée de l'importance du service rendu par cette
combinaison, il suffira de dire que le nombre des voyageurs qui
profiteront de ce mode de transport entre Paris et Orléans est assez
considérable pour procurer à la compagnie du chemin de fer un
prélèvement annuel d'au moins 1,400,000 à 1,500,000 fr., d'après les
évaluations les plus modérées.