Dans un précédent numéro, nous avons tracé à grands traits l'histoire du
mouvement politique en Irlande; nous avons rappelé ses souffrances
séculaires, ses révoltes, ses lents et tardifs succès. Après la victoire
momentanée des volontaires, victoire qui rétablit l'indépendance absolue
du Parlement national, nous avons vu l'Angleterre, irritée d'un appel
fait par les Irlandais aux armes françaises, détruire tout à fait, en
1800, l'individualité politique de ce malheureux pays, et le réduire à
l'état de simple province. Vers 1810, l'Association Catholique apparaît;
bientôt O'Connell en prend la direction, l'agitation constitutionnelle
s'organise, et une ère nouvelle s'ouvre pour ce peuple d'opprimés. Il
nous reste aujourd'hui à bien définir le caractère du mouvement qui se
manifeste en Irlande, à comprendre toute l'étendue du rôle que le
libérateur y joue, et l'avenir qui semble réservé à cette sainte cause
de la justice et de l'humanité.
Un fait dont il faut bien se pénétrer avant tout, c'est que la révolte
jusqu'ici pacifique des Irlandais, fondée sur les griefs les plus graves
et en vue de réprimer les iniquités les plus criantes, est cependant
beaucoup plus économique, si l'on peut parler de la sorte, que
politique. Elle ne ressemble en rien, par exemple, à notre grande
révolution de 89, qui, armant en quelque façon la philosophie de tout un
siècle et poussant tout un corps de doctrines bien arrêtées et au
renversement d'une société vieillie, réclamait avant tout les droits de
la liberté, de la dignité humaine et l'indépendance des nations. Dans la
querelle des Irlandais, l'humanité, l'égalité sont sans doute
intéressées: c'est le privilège de ces grandes choses d'être froissées
par toutes les injustices, de quelque nature qu'elles soient: mais, au
fond, l'horizon de la révolution irlandaise est beaucoup plus borné. Son
principe, sa vie, son âme, c'est la haine que le tenancier a conçue
contre l'exploitation sans frein dont il est l'objet de la part du
propriétaire. Ce quelle demande surtout, c'est la fixité légale de la
_tenure_ ou du montant des baux. Le «législateur de minuit,» las de
n'obtenir par les vengeances isolées «aucun remède aux extorsions qui
l'accablent, veut enfin que son droit soit reconnu par le législateur de
midi, et on peut voir combien, dans la proclamation au peuple d'Irlande,
ce grief est compté, et combien on pèse les moyens de le redresser.
Ajoutez à cela l'exaltation de l'orgueil national, qui se relève
justement sous les fourches caudines que voulaient lui imposer les
torys, et qui se complaît dans l'idée d'un parlement autochtone la
conviction religieuse trop longtemps dédaignée et comprimée, et qui veut
enfin prendre son rang à côté des croyance qui l'ont jadis traitée en
vaincue, et vous aurez tous les éléments de I agitation irlandaise. Mais
le moteur principal est toujours dans les ressentiments légitimes de
tenancier écrasé par le propriétaire, et si l'Angleterre, dégoûtée de
son odieuse politique, consentait à satisfaire sur ce point, et en ce
qui touche la question religieuse, au programme dressé par O'Connell,
peut-être verrait-on tomber de beaucoup l'enthousiasme qui éclate en
faveur de la révocation de l'union. Évidemment le rappel n'est pour les
Irlandais qu'un moyen, un moyen désespéré d'obtenir justice, et ce n'est
que parce qu'ils voient qu'il leur est impossible de rien arracher à
leurs oppresseurs, qu'ils veulent être les instruments de leur propre
réformation. Ce caractère de la révolution permanente d'Irlande, de
consister très-faiblement dans les préoccupations politiques, est la
cause la plus énergique de sa ténacité à la fois et de sa lenteur.
Lorsqu'une révolution porte dans ses flancs un grand système
philosophique, si par malheur elle est refoulée par la force brutale, la
marche de l'humanité en est retardée pour des siècles. Les idées
anciennes perdent beaucoup de leur prestige sur l'imagination des
hommes, le doute les y mine peu à peu, et pour qu'elles triomphent, il
faut qu'elles emportent la place d'assaut. Au contraire, quand une
révolte n'est excitée que par une iniquité toujours poignante, et qui
fait saigner journellement les coeurs, rien ne la déracine. On
l'étouffe, elle renaît; on l'endort, elle se réveille; et toujours,
comme celle d'Irlande, au moment où on la croit à jamais ensevelie, elle
revient, comme un spectre, faire pâlir les oppresseurs.
On ne doit pas oublier d'ailleurs qu'une révolution politique en Irlande
ne serait pas, eu égard à la patience habituelle des nations, d'une
nécessité bien urgente. Depuis l'émancipation des catholiques, obtenue
en 1829 par les efforts et l'éloquence de Daniel O'Connell, la liberté
civile et la liberté politique sont assises dans ce pays sur des bases
assez larges.
Nous serions mal venu à trouver les Irlandais retardés sous ce rapport,
car ils jouissent de droits beaucoup plus étendus, beaucoup plus
démocratiques que les nôtres. La liberté de la presse la plus entière,
le droit d'association dans toute son étendue, sont des bienfaits dont
ils profitent sans entraves et dont nous sommes privés. Et, comme nous
l'avons déjà fait remarquer, ce n'est pas un des caractères les moins
bizarres de la tyrannie anglaise que cette facilité imprudente à donner
les droits les plus avancés à ceux qu'elle opprime avec le plus de
fureur, et à relever pour ainsi dire d'une main ceux qu'elle abat et
qu'elle foule de l'autre. Aujourd'hui, ses ministres, inspirés par la
peur, veulent déclarer les meetings illégaux, mais le meeting poursuit
sa route, sûr de sa légalité réelle, et de sa légalité dans l'opinion.
Quoi qu'il en soit, et telle qu'elle est constituée, l'agitation
irlandaise n'offre pas moins un des plus nobles spectacles qui aient
échauffé le coeur des hommes. Elle ne demande que la justice, et
jusqu'au dernier moment, elle répugne à ces moyens violents qui
compromettent souvent même les justes causes. Ce peuple tout entier, et
à sa tête un vieillard, un homme qui, après avoir blanchi dans la
défense des intérêts de sa patrie, trouve encore, à soixante-douze ans,
toute l'énergie nécessaire pour amener enfin l'iniquité au pied du mur
et lui faire rendre gorge; ce peuple et ce vieillard renouvellent les
plus beaux siècles de l'histoire, et les vertus des temps héroïques se
mêlent en eux à la douceur des âges avancés de la civilisation. Si cette
lutte sublime du droit dégénère en combat, malheur à gens qui, après
l'avoir provoqué par leur tyrannie, l'accepteraient encore, ce combat
impie, dans l'espoir que la fortune les seconderait. Que l'Angleterre ne
s'imagine pas jouer là le grand rôle; la conduite de son gouvernement ne
répond ni aux lumières ni aux intérêts du pays. Tant qu'elle gardera à
sa tête des hommes qui, comme lord Lyndhurst, ont jadis prononcé en
plein parlement ces paroles sauvages: «Que parle-t-on de justice pour
l'Irlande? les Irlandais nous sont étrangers par le sang, la langue et
la religion,» comme si c'était là un motif de déni de justice. Tant que
les torys, dont lord Lyndhurst est le fidèle organe, et qui croient
comme lui que les antipathies de race justifient tous les crimes,
resteront au pouvoir, l'Angleterre prouvera une fois de plus que cette
piété chrétienne, dont elle se targue avec tant d'emphase, n'est chez
elle le plus souvent qu'un vain mot, qu'une parade effrontée, car il
n'est pas chrétien le peuple qui met un peuple-frère hors la loi commune
des hommes et des nations.
[Illustration: Une: vue de la ville de Cork, en Irlande.]
Dans ces derniers événements, O'Connell s'est montré admirable de tact,
de mesure, et jamais son éloquence n'avait été plus variée, plus
populaire, plus émouvante, que dans les nombreux discours qu'il adresse
aux repealers. Génie tout de sagacité, d'énergie et de prudence, plus
subtil peut-être que profond, plus robuste qu'élevé, il convient
merveilleusement à la tâche qu'il s'est imposée. Véritable incarnation
de l'Irlande, il ne pense, il n'agit, il ne vit que pour elle, chacune
de ses pulsations exprime une pulsation de sa chère patrie, et le
centaure antique n'était pas plus étroitement uni à son cheval que ne
l'est cet homme à ce pays, A ce moment solennel où il sent bien que va
se jouer la fortune de sa patrie, il est là, le noble joueur, l'oeil
fixé sur ces dés qui vont décider de la destinée de huit millions
d'hommes, et rien ne le détourne de cette préoccupation; point d'utopies
ambitieuses, point de vues trop hautaines pour le temps, non rien que le
praticable, l'immédiat; rien que des pas sur la terre, au lieu d'un
essor plus vaste dans les nuages. Nous avons déjà dit quelques mots du
programme qu'O'Connell a proposé à l'Irlande; nous allons en donner ici
les principaux extraits:
«Au peuple d'Irlande,
«Nous sommes arrivés à une conjoncture de la plus grande et de la plus
vitale importance; cette conjoncture, si nous en profitons avec sagesse
et prudence, doit tendre à des mesures très-utiles aux droits politiques
ainsi qu'à la prospérité commerciale, manufacturière et agricole de
l'Irlande, et avant tout au rétablissement de notre gouvernement local,
unique moyen d'obtenir les bénédictions que nous venons d'énumérer.
«Il importe tout d'abord et par-dessus tout que nous nous entendions
parfaitement les uns les autres, qu' il n'y ait pas déception d'un côté
et de l'autre désunion. Il est du devoir des repealers, avec la plus
vive sincérité et la plus parfaite candeur, de définir tous les objets
qu'ils ont en vue pour le mouvement du repeal, et d'indiquer autant que
possible la manière dont on pourra le mieux atteindre ces objets. Voici
douc nos objets; le rétablissent d'un parlement distinct et local de
l'Irlande; le rétablissement de l'indépendance judiciaire de l'Irlande.
«Le premier de ces objets comprendrait nécessairement l'adoption de
toutes les lois qui devraient être en vigueur sur le territoire de
l'Irlande, par le souverain avec le concours des lords et des communes
d'Irlande, et à l'exclusion rigoureuse de toute autre législature qui
n'interviendrait plus dans des affaires rigoureusement et purement
irlandaises. Le deuxième objet comprendrait nécessairement la décision
définitive de toutes les questions en litige par les tribunaux irlandais
siégeant en Irlande, à l'exclusion complète de toute espèce d'appel
par-devant les tribunaux d'Angleterre.
«Il faut convenir que le simple établissement de notre ancien parlement
ne conviendrait pas à l'esprit de réforme populaire qui s'est mêlé aux
institutions anglaises depuis l'adoption du statut de l'Union. Il faudra
dès lors une nouvelle distribution du nombre des membres et une
modification des districts qui enverront des représentants à la Chambre
des Communes irlandaises. A ce sujet, l'association du repeal a déjà
publié un projet de réorganisation de cette Chambre. Il doit être
toutefois bien entendu qu'aucune partie des repealers n'a en ni ne
prétend avoir le droit de dicter le plan comme définitif ou concluant.
Il subira toute altération, tout amendement, toute modification ou même
un rejet total dans le but de substituer un plan meilleur et préférable,
si l'on en désigne un. Nous invitons volontiers tous les hommes sages,
fermes et non révolutionnaires à discuter le principe et les détails de
notre plan. Ce que nous voulons, c'est obtenir une Chambre des Communes
irlandaises représentant l'intelligence, l'intégrité, la sagesse fertile
et délibérée et le pur patriotisme irlandais. A cet effet nous croyons
nécessaire que la base de la franchise électorale soit aussi large que
possible. Nous appelons l'attention sur le plan du suffrage des
tenanciers, et nous invitons à s'expliquer ceux qui trouvent ce suffrage
trop limité aussi bien que ceux qui le trouvent trop étendu.»
Après quelques considérations très-nobles, mais, comme il est naturel en
pareille matière, très-peu concluantes pour prouver qu'il n'y a rien à
craindre pour les protestants de la suprématie catholique, il arrive au
grand grief de la révolution irlandaise, à la plaie la plus envenimée de
cette terre si belle et si infortunée:
«La deuxième objection contre le _repeal_ tient à ce que la classe des
propriétaires fonciers s'alarme des doctrines relatives à la fixité de
la redevance. Cette question mérite la plus grande attention, et c'est
un sujet qui ne devra être traité par la législature qu'avec une extrême
réserve. Nous sollicitons à ce sujet l'assistance de tous les
propriétaires, et notre but en faisant cet appel aux lumières de toutes
les classes, c'est de nous entourer de tous les renseignements
possibles pour triompher des difficultés attachées à une question si
colossale. Le grand objet, c'est de combiner autant que faire se pourra
les droits des propriétaires fonciers avec leurs devoirs vis-à-vis des
tenanciers. Il a été fait à cet égard un important essai en Prusse, et
cet essai a eu lieu avec succès. D'un côté, rien ne pourrait être plus
préjudiciable à la prospérité de la nation irlandaise que de paralyser
la disposition naturelle des hommes à posséder la richesse sous la forme
la plus agréable, celle de la propriété foncière. D'un autre côté il est
impossible, eu égard à la sûreté des personnes et de la propriété en
Irlande, que les relations entre le propriétaire et le tenancier
continuent dans leur état actuel.
«Les journaux nous annoncent que 170 familles viennent d'être renvoyées
sans asile, par un seul noble, lord Lorton, de ses domaines, sur trois
paroisses. Il faut remarquer qu'il y a aussi ce qu'on appelle les droits
du propriétaire, se composant principalement d'une masse de statuts
légaux, statuts adoptés par les classes de propriétaires fonciers dans
des vues d'intérêt privé. Les repealers veulent rendre une loi qui
supprimera en partie le statut légal qui favorise le propriétaire, mais
de manière à lui donner les moyens nécessaires et complets de toucher un
revenu équivalent à la valeur réelle de la terre, déduction faite de la
part naturelle et légitime du tenancier dans les produits. On veut
rendre un bail nécessaire pour toute opération entre le propriétaire et
le fermier, et donner toute faveur à ce dernier pour les améliorations
précieuses et durables..... Nous espérons que la plupart des
propriétaires nous aideront à rédiger ce projet de loi, qui, tout en
respectant les justes droits des propriétaires, assurent les droits du
tenancier, dont les travaux améliorent le sol.»
[Illustration: Cour intérieure du château de Dublin.--Préparatifs
militaires.]
Rien ne peint mieux que ce document le véritable génie et le vrai
caractère du rôle d'O'Connell. Tout autre que lui, peut-être, à la tête
de millions d'hommes dont il se fait suivre, s'enivrerait de la grandeur
de sa mission, se l'exagérerait pour ainsi dire à lui-même, et voudrait
se servir de sa puissance pour tenter la réalisation des plus hautes
théories démocratiques. Il n'en est point ainsi d'O'Connell; il est
tribun et il n'est point démocrate. Catholique et monarchique, il ne
fait que copier l'Angleterre dans le système de libertés qu'il veut
donner à sa patrie,» et il serait presque choquant, pour un
enthousiaste, de voir avec quelle tiédeur il parle de la malheureuse
situation des tenanciers en Irlande, quelle reconnaissance explicite il
accorde aux droits abusifs des propriétaires, si cette tiédeur apparente
n'était la voie la plus habile pour arriver à la répression des abus, et
si, sous cette modération du langage, on ne sentait que cette question
si colossale, comme il l'appelle, le pénètre et l'émeut profondément.
[Illustration: Hôtel des Postes à Dublin]
Aussi de quel amour l'Irlande n'embrasse-t-elle pas dans O'Connell son
intelligence, son coeur, sa volonté. A Cork, on dresse des arcs de
triomphe au littérateur, on le salue d'acclamations mille fois répétées,
on se presse pour jouir de sa présence, et quand on ne peut l'entendre,
on est encore satisfait de le voir parler. A Kilkenny, mêmes triomphes,
mêmes festins populaires, même verve satirique, même éloquence
pénétrante chez O'Connell. Toutefois, on ne peut suivre sans une
profonde inquiétude cette agitation de tout un peuple si noble, si
imposant, mais jusqu'à cette heure assez stérile en résultats immédiats.
Il ne s'agit pas seulement de savoir si l'Angleterre osera, infâme et
imprudente à la fois, réprimer par les armes cette insurrection
pacifique, mais si O'Connell pourra contenir les Irlandais et se
contenir lui-même. On sait que déjà des engagements ont eu lieu entre
les soldais et le peuple. Evidemment l'Irlande et O'Connell sont
violemment tentés d'en venir à l'épreuve décisive et de jouer le tout
pour le tout. Le vieux chef sonde son peuple; dans le dernier discours
qu'il a prononcé et que les journaux ont reproduit le 20 juin, lorsqu'il
s'écria: Je vous appelle aux armes! un frémissement qui se transmet
jusqu'au papier inerte parcourt l'assemblée, l'électrise, et tombe tout
à coup lorsque l'orateur, ayant vu l'effet qu'il pouvait produire,
annonce que ces armes ne sont autre chose que les cartes de souscription
au repeal. Mais n'est-ce pas lui qui, au banquet qui suit le meeting de
Matow, lorsqu'on chante la belle mélodie de Moure, où le poète discute
de l'esclave qui, s'il pouvait d'abord rompre ses fers, consentirait à
les porter, s'humiliant sans se plaindre», n'est-ce pas lui qui s'est
écrié: «Ce n'est pas moi qui serais cet enclave?» Et dans le discours
qui a clos la fête, n'est-ce pas lui, le prudent Daniel O'Connell, qui a
fait entendre ces nobles et belliqueuses paroles:
«Pourquoi cet envoi de troupes ici? On avait mal informé le ministère;
le ministère a été mal renseigné par ces misérables et bas orangistes,
vils instruments de l'ancienne dynastie. Les repealers sont paisibles
dévoués, très dévoués à la reine, et ils sont décidés à s'interposer
entre elle et ses ennemis. Dans le cas où ils nous attaqueraient, et où
la victoire nous favoriserait, comme elle sera un jour à nous, le
premier usage que nous ferions de cette victoire serait de mettre le
sceptre aux mains de celle qui nous a montré toujours de la faveur, et
dont la conduite a toujours été signalée par la sympathie et l'émotion
pour nos souffrances. Ce que je veux que tout le monde comprenne, vous,
aussi bien qu'eux, c'est que nous connaissons notre position et que nous
avons nos appréhensions; et remarquez bien que par appréhensions, je ne
veux pas dire nos craintes: nous n'avons peur de rien. Pourquoi ces
menaces qui nous sont adressées? L'Union n'est pas un contrat, c'est une
déception. Sommes-nous au-dessous des Anglais? Leur cédons-nous en
courage? Non, non. Je vous promets bien que ces gens-là ne me fouleront
jamais aux pieds! Que dis-je! si, ils me fouleront aux pieds; mais ce
sera le cadavre et non l'homme qu'ils écraseront.»
On retrouve bien encore dans ces inspirations magnifiques le sentiment
de la prudence et de sa nécessité, mais le sang s'échauffe, le courage
bout dans les veines, l'impatience du succès commence à agiter les
esprits. Pour nous, nous faisons des voeux bien sincères pour l'heureuse
issue de l'entreprise d'O'Connell, mais nous lui souhaitons surtout la
patience et cette qualité qu'il a montrée jusqu'ici à un si haut degré,
le don de préparer l'avenir en sachant l'attendre. Nous ne verrions pas
sans un effroi douloureux l'Irlande se précipiter contre l'Angleterre,
et, en songeant à tant de généreuses entreprises que notre siècle a vues
s'étendre dans le sang, à cette courageuse Pologne écrasée sous les yeux
de l'impassibilité. Europe, nous craindrions trop que le massacre des
Irlandais ne vint encore faire douter les âmes faibles de la justice de
Dieu et du progrès de l'humanité! Puissent donc les destinées de
l'Irlande s'accomplir d'une manière pacifique; et toi, France, si ton
génie n'est pas tout à fait mort, si ta mission n'est pas finie en
Europe, appuie de toute ta puissance morale la patriotique réclamation
des Irlandais, afin qu'on ne dise pas un jour qu'il fut un champ de
bataille où on combattait pour l'humanité et pour la justice, et que tu
n'étais pas là!
Le Major Anspech.