Courrier de Paris. _Portraits de doña Francisca, princesse de
Joinville, de don Pedro II, empereur du Brésil, et de doña Juanaria, sa
soeur_.--Académie des sciences. Premier trimestre 1843.--Troubles en
Irlande (suite et fin). _Vue de la ville de Cork; Château de Dublin;
Révolte au post-Office_.--_Le Major Anspech_, nouvelle, par M. Marc
Fournier, avec _une gravure_.--Fêtes des environs de Paris. _Tombeau de
Jacques de Bourgoin et de messire Aymon à Corbeil; Fête de Corbeil; Jeux
du tourniquet et du Baquet à Saint-Germain; le jeu des Ciseaux, à
Nanterre; Conduite de la Rosière à la Mairie de Nanterre; Couronnement
de la Rosière_.--Promenade sur les fortifications de Paris (suite)
_Treize gravures_.--Nécrologie. Thomire. _Portrait de Thomire et trois
gravures._--Transport des diligences ordinaires sur les Chemins de Fer.
_Deux gravures_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes. _Une
gravure_.--Amusements des Sciences. _Quatre gravures_.--Rébus.
Courrier de Paris.
L'année 1843 aura été féconde en bénédictions nuptiales pour la branche
cadette: tandis que la princesse Clémentine devenait duchesse de
Saxe-Cobourg, le prince de Joinville, son frère, demandait la main de
doña Francisca de Bragance, et Bragance et Orléans contractaient mariage
à Rio-Janeiro. Je ne sais ce qu'en pense la branche aînée; mais voilà
des hymens, comme disent les poètes, qui prouvent que la branche cadette
a bonne envie de fructifier.
[Illustration: Doña Francisca de Bragance, princesse de Joinville.]
[Illustration: Don Pedro II, empereur du Brésil, frère de la princesse
de Joinville.]
Que les temps sont changés! Autrefois ces unions de princesses et de
princes auraient fait pousser, autour de l'autel nuptial, des moissons
d'odes, de dithyrambes et d'épithalames; aujourd'hui, elles n'ont pas
même produit quelques rimes obscurément reléguées dans les limbes du
_Moniteur_. Nous sommes à peu près guéris de la contagion de la poésie
officielle; il nous reste encore assez d'autres maladies sans celle-là!
Trois personnes gagnent à cette guérison: la nation, le prince et le
poète.
Le mariage du prince de Joinville sort cependant des habitudes
froidement solennelles des mariages princiers; il a je ne sais quel air
d'entreprise amoureuse qui le rend plus aimable; on dirait qu'un peu de
poésie romantique a passé par là. Il est certain, en effet, qu'avant
tout projet d'alliance, M. de Joinville aimait doña Francisca, et que
doña Francisca éprouvait pour M. de Joinville un sentiment fort tendre.
Cette double affection était née pendant le rapide séjour du prince à
Rio-Janeiro, il y a deux ans, je crois.
Armer un vaisseau, traverser les mers, aborder à une cour lointaine,
pour y chercher une belle princesse dont on est épris, n'est-ce pas là
une aventure que rompt agréablement la rigueur habituelle de l'étiquette
diplomatique, et touche, par un certain côté galant, au beau Tristan de
Léonais et à l'Amadis des Gaules?
M. de Joinville et doña Francisca de Bragance ont fait une chose presque
inconnue dans le monde des rois et des reines, un mariage d'inclination!
En ce moment, la frégate _la Belle-Poule_ emporte les deux jeunes époux
vers la France. Bientôt Paris saura si le Brésil, terrain fécond en
fleurs magnifiques et charmantes, produit des princesses semblables à
ses fleurs. Le jour où doña Francisca se montrera pour la première fois
à l'Opéra sera le jour d'épreuve: l'armée des lorgnons et des binocles se
tendra sous les armes; et le lendemain les yeux, la taille, le teint, la
bouche, toute la personne de la princesse passera à l'ordre du jour des
boudoirs et des salons.
Si j'en crois un jeune Brésilien de mes amis, don José Alvarez Pedro
Manoël, la princesse doña Francisca n'a rien à redouter de cette
curiosité parisienne. Don José Alvarez Pedro Manoël me parlait encore
hier de ses adorables cheveux d'un blond doré, de son regard de feu, de
sa taille de liane, avec un ardeur toute brésilienne qui donne des
garanties.
[Illustration: Doña Juanaria, soeur de la princesse de Joinville.]
Don José Alvarez Pedro Manoël n'est pas moins charmé des grâces de son
esprit et de son caractère. Il vante son intelligence et son humeur
enjouée. «Doña Francisca, me disait-il, joint à toute cette humeur vive
et piquante beaucoup d'imagination et de sensibilité;» et don Manoël
m'en donnait la preuve que voici.
Doña Francisca aime avec passion les oiseaux et les fleurs; à force de
soins et de recherches, elle était parvenue à peupler sa volière des
hôtes les plus charmants et les plus rares, mélodieux captifs au plumage
diapré. La jeune Francisca se plaisait à visiter ce bataillon ailé,
peint des plus vives couleurs; un livre il la main, elle passait des
heures entières près de ses oiseaux chéris, mêlant ainsi à sa lecture la
mélodie de leurs chansons. Un jour, un bruit sinistre vint la surprendre
au milieu de ces poétiques loisirs: c'était la nouvelle de la mort du
son père, don Pedro Ier, arrivée de Lisbonne. Doña Francisca versa
d'abondantes larmes; puis tout à coup, s'approchant de la volière, elle
en brisa la porte, disant que les chants joyeux ne convenaient pas à un
jour de deuil. Les prisonniers s'échappant par volées, gagnèrent
l'espace et l'air libre avec mille gazouillements, et tout devint
silencieux et triste autour de doña Francisca, triste comme son coeur
filial.
Si don José Alvarez Pedro Manoël loue la grâce et l'amabilité de doña
Francisca, il n'est pas moins charmé de doña Juanaria, sa soeur aînée,
et de son frère don Pedro II empereur du Brésil. On voit que don José
Alvarez Pedro Manoël adore toute la famille; mais son adoration
s'explique par des causes différentes: dans doña Francisca il aime, nous
l'avons vu, l'enjouement et la vivacité; doña Juanaria lui plaît, au
contraire, par un certain air sérieux et prudent qui n'ôte rien à sa
beauté; doña Francisca, en un mot, est plutôt faite pour devenir une
charmante Parisienne, et doña Juanaria pour rester reine ou
impératrice.»
Quant à l'empereur don Pedro II, empereur de dix-huit ans, don José
Pedro Alvarez Manoël le traite avec la même munificence; quoi qu'on en
ait pu dire, il lui accorde la résolution et l'activité, le déclarant
très-instruit, pour son âge du moins, grand amateur de lecture et ferré
sur la géographie et l'histoire,--Il est bon qu'un empereur sache
l'histoire, et surtout qu'il en profite!
Maintenant faut-il se fier à mon ami don José Pedro Alvarez Manoël?
Est-ce un peintre, comme il y en a tant, qui flatte ses modèles, ou don
José Pedro Alvarez Manoël fait-il des portraits ressemblants? Pour ce
qui regarde doña Francisca, nous en jugerons bientôt par nos propres
yeux. Quant à doña Juanaria et à l'empereur don Pedro II, nous ne sommes
pas encore résolu, pour vérifier le fait, et entreprendre le voyage du
Brésil[1].
[Note 1: Les portraits que nous donnons en première page, sont les
copies fidèles de trois lithographies publiées à Rio-Janeiro, et fort
rares en France.]
--L'Académie-Française vient d'arrêter la liste des vainqueurs au prix
Montyon; mademoiselle Bertin, M. Agénor Gasparin, mademoiselle Allais
Martin, mademoiselle Félicie Aysac, ont remporté la palme dans le
champ-clos de la littérature morale; 1,000 fr. à l'une, 1,500 fr. à
l'autre, 2,000 à celle-ci et à celle-là, tel est le total de cette
distribution académique. Ces couronnes seront décernées dans la séance
solennelle du mois d'août, en même temps que les prix d'éloquence et de
poésie. Alors, M. le secrétaire perpétuel nous expliquera sans doute
comment madame Agénor Gasparin a pour 1,000 fr. de moralité de plus que
mademoiselle Anaïs Martin, et mademoiselle Félicie Aysac 500 fr,
seulement. Dans une matière aussi délicate, je suis pour l'égalité des
récompenses; rien ne me parait moins propre à honorer véritablement la
vertu que ce système de tarif et cet établissement de poids et mesures.
La belle chose que de peser la morale et de l'estimer par francs et
deniers! A vingt sous cette morale! A cinquante centimes cette autre!
Nous en achetons à tous prix; nous en vendons au mètre et au millimètre.
Entrez, messieurs! entrez, mesdames!
Il est bon de remarquer que quatre femmes ont obtenu ces quatre prix
réservés aux ouvrages les plus utiles aux moeurs, selon l'expression de
M. de Montyon. Nous en sommes ravi pour notre compte; si la morale est
enseignée par ces dames, il y a plus de chances pour qu'elle fasse des
prosélytes. Loin de nous donc de constater cette quadruple victoire
féminine pour nous en plaindre! elle nous fournit seulement une preuve
nouvelle de la conquête entreprise par la robe sur l'habit, dans toutes
les voies de la littérature, conquête que nous avons déjà plus d'une
fois signalée. Madame Collet-Revoil, la première, a débusqué l'homme du
prix de poésie; mesdames Gasparin, Bertin, Martin, Aysac, viennent de
lui enlever le prix de morale à la pointe de la plume. Ainsi, quand nous
voudrons un peu de rimes et de moeurs, il faudra tendre la main à ces
demoiselles et à ces dames académiques, et leur demander la charité.
Un homme,--qui le croirait?--se fait le complice de cet envahissement
universel et littéraire de la femme; il complote un projet qui doit
l'étendre et le consolider. Cet homme, transfuge du parti barbu, est M.
le comte de Castellane. Qui n'a pas entendu parler de M. de Castellane?
Il y a trois raisons principales pour qu'on parle de M. le comte; il est
très-riche, il n'est pas très-jeune, il a une très-jolie femme; M. de
Castellane, en outre, a des goûts de Mécène qui lui ont fait une
renommé. Son magnifique hôtel du faubourg Saint-Honoré s'est donné
longtemps des airs de Conservatoire au petit pied, école de chant et de
déclamation. La tragédie, la comédie, l'opéra-comique, envoyaient au
théâtre Castellane leurs nourrissons au maillot. Pendant plusieurs
années, l'art dramatique a profité de ces encouragements et de cette
hospitalité de M. de Castellane... pour boire du punch et prendre
d'excellentes glaces.
M. de Castellane (on en cherchait la raison) avait tout à coup renoncé à
ces soirées dramatico-punchées; c'est qu'il se préparait à une grande
entreprise. Médité à loisir, mûri avec soin, le projet de M. de
Castellane est près d'éclore. Il ne s'agit plus de donner le biberon à
des Alcestes, à des Célimènes, à des Achilles, à des Clytemnestres en
herbe, M. le comte a des visées hautes; la gloire de Richelieu l'empêche
de dormir. Comme le fameux cardinal. M. de Castellane veut fonder une
académie, l'académie de Richelieu, au sexe près; je veux dire que M. le
comte jette en ce moment les bases d'une académie de femmes. M. de
Castellane a été frappé, comme nous, du prodigieux accroissement des
génies en cotillon et des muses de tout âge et de toute espèce. Son
académie est destinée à leur ouvrir un temple. On y entrera par
l'élection, comme à l'Académie-Française, et le chiffre des élues ne
dépassera pas quarante. Le règlement est encore un secret; nous le
publierons dès qu'il nous sera connu. Tout ce que nous en savons, c'est
que l'article concernant le costume d'académicienne déclare que le
bas-bleu est de rigueur.
Un nouveau journal politique et littéraire vient de paraître sous le
titre du _Parisien_. Celle feuille quotidienne se vend deux sous. Que
voulez-vous? elle ne s'estime pas davantage; il y a tant de gens et de
journaux qui se surfont! _Le Parisien_ a imaginé une manière originale
de se faire lire et de gagner une clientèle: il s'est mis en dépôt et se
distribue chez tous les épiciers. Dès le matin la boutique du coin
reçoit sa pacotille de littérature et de politique à dix centimes; _le
Parisien_ commence sa journée par où la plupart de ses confrères la
finissent: il va du premier coup à l'épicerie; cela s'appelle marcher
droit à son but. Les portières y mordent, et prennent tous les jours
pour un sou de fromage et pour deux sous de _Parisien_.
--Regniard et La Bruyère ont tracé de main de maîtres le portrait du
distrait; voici un trait digne de compléter la peinture: Saint-A.... est
l'original auquel je l'emprunte. Saint-A.... pousse la distraction au
delà de toute idée; Regniard n'a fait qu'une comédie et La Bruyère une
esquisse; je pourrais en faire vingt avec les distractions de
Saint-A..... mais ce n'est pas mon envie; je me contenterai de dire que
dix fois Saint-A.... faillit se jeter par la fenêtre, croyant entrer par
la porte.
Avant-hier, passant, accompagné de Saint-A...., sur le pont
d'Austerlitz, je m'aperçus que mon original ramassait un petit caillou
qu'il se mit à rouler et à faire sauter dans sa main. Au même instant je
lui demandai: «Quelle heure est-il?» Saint-A.... tira sa montre et me
répondit: «Deux heures.» Nous n'avions pas fait deux pas, que mon homme
s'arrêta tout à coup, et, rejetant son bras droit en arriére, lança dans
l'air avec force quelque chose qui franchit le pont, tomba dans la Seine
et s'engloutit dans l'eau bouillante. «Qu'est-ce cela? dis-je en
m'approchant! de Saint-A...--C'est un caillou dont j'ai gratifié le
fleuve, me répondit-il du plus beau sang-froid.--Eh! malheureux, c'est
ta montre!» En effet, le distrait venait de faire à la Seine cadeau
d'une superbe bréguet à répétition. Avis aux pécheurs à la ligne!
--La chronique des vols de la semaine a raconté l'entreprise effrontée
de quatre bandits qui se sont introduits chez un de nos ministres vers
la chute du jour. Exercer à la barbe du gouvernement, n'est-ce pas le
_nec plus ultra_ de l'audace larronne? Mais enfin voilà nos fripons
maîtres du champ de bataille; ils rôdent, ils cherchent, ils prennent;
un bruit venu du dehors leur donne l'éveil et les met en fuite avant
qu'ils aient eu le temps de s'emparer du plus riche butin; quelques
chemises, quelques gilets, deux ou trois habits, sont tout le fruit de
leur rapine. Le lendemain, le commissaire de police dressant son
procès-verbal aperçoit une culotte suspendue à un arbre du jardin par où
la bande s'était enfuie; culotte volée dans cette expédition, mais
dédaignée et laissée là par les voleurs. Quoi donc! est-ce que le
ministère mériterait le reproche que saint Éloi adresse au bon roi
Dagobert?
--Comme on fait voyager les renommées! Tout le monde croit, depuis un
mois, George Sand parti pour l'Orient; tous les journaux de Paris l'ont
affirmé, tous les journaux de province l'ont répété, tous les journaux
de l'Europe vont le redire, tous les journaux du monde l'auront imprimé
dans quelques mois; eh bien! Paris, l'Europe et le monde auront échangé
une fausse nouvelle; non-seulement George Sand n'est pas en route pour
Constantinople; mais il ne songe même pas à partir. Tandis qu'on le fait
naviguer sur le Danube ou sur le Bosphore, et que déjà peut-être on
publie le récit de sa visite au sérail et de son entrevue avec
Abdul-Méjid, George Sand est tranquillement retiré dans son château de
Nohant, recueilli en lui-même et sollicitant de son génie une oeuvre
nouvelle, une de ces créations originales et puissantes qui intéressent
si fortement l'esprit, émeuvent le coeur, et n'ouvriront certes pas à
George Sand les portes de l'académie de M. de Castellane.
--Si l'illustre auteur d'_Indiana_ reste dans son château, d'autres
portes et d'autres romanciers voyagent. M. de Chateaubriand vient de
partir pour les eaux; M. de Lamartine doit, dit-on, le rejoindre: il
n'est pas jusqu'à M. Victor Hugo qui ne se prépare à quitter les vieux
piliers de la place Royale, pour aller quelque part faire prendre l'air
à son génie. M. Victor Hugo retournerait-il sur le Rhin? Qu'il n'en
rapporte pas des _Burgraves_, au nom du ciel!
--On va en Angleterre, en Allemagne, aux Pyrénées, aux Alpes, en Italie;
c'est un excellent moment pour se munir de l'_Itinéraire de la Suisse_,
par M. Adolphe Joanne. La réputation de ce livre précieux est faite
depuis longtemps, et nous n'avons pas à y travailler ici: le seul défaut
que je lui trouve, a dit un voyageur en Suisse, c'est d'être trop exact.
Le mot est mérité. Cet itinéraire damné vous met en effet le pied tout
juste à l'endroit où il faut le poser: les villes, les routes, les
chemins, les sentiers, les excellents hôtels, les montagnes, les
plaines, les vallées, les fleuves, les ruisseaux, vous avez tout cela
exactement dans votre poche, grâce à M. Adolphe Joanne, ce dieu des
itinéraires. M. Joanne ne vous laisse rien à deviner; impossible d'avoir
avec lui le plaisir de s'égarer et de faire un mauvais pas. Se servir du
livre de M. Adolphe Joanne, c'est déjà beaucoup; mais voyager avec M.
Adolphe Joanne lui-même, voilà le vrai bonheur! ce bonheur je l'ai eu;
or, comme tout le monde ne saurait aspirer à une telle félicité,
l'_Itinéraire_ à défaut de l'auteur lui-même, est une grande et utile
compensation, que je conseille.
--On nous écrit de Saint-Pétersbourg; «Rubini est ici depuis quelque
temps; il assistait dernièrement à une représentation des comédiens
français; l'Empereur était dans sa loge. S. M., informée de la présence
du célèbre ténor, l'envoya mander. «Eh bien! monsieur Rubini, lui dit-il
en le voyant, vous venez: donc nous voir, nous autres sauvages; c'est
Amphion ou Orphée au milieu des tigres et des ours, vont dire vos
spirituels feuilletons parisiens. Soit! monsieur Rubini mais vous voici,
et vous ne nous quitterez pas sans nous avoir civilisés.» Rubini
s'inclinait avec toute la grâce d'un ténor.--Alors l'empereur lui
déclara qu'il avait résolu d'établir un théâtre italien à
Saint-Pétersbourg, et que c'était à lui, Rubini, qu'il confiait
l'entreprise.--«Sire, dit Rubini, je ne chante plus, j'ai abdiqué.--Vous
chanterez, monsieur Rubini, et vous me ferez un théâtre italien;
l'Empereur vous en prie.»--Comment résister à cette prière de toutes les
Russies? Rubini a cédé, Rubini chantera, Rubini dotera la Russie de la
fioriture et de la cavatine; incessamment Saint-Pétersbourg sera un
furieux dilettante. Il ne lui manquait plus que cela!
--Peut-être se rappelle-t-on la nouvelle que nous avons dernièrement
donnée de l'arrivée à Paris d'un cor, ou plutôt d'un _corniste_
merveilleux; tout en louant le talent extraordinaire de M. Vivier,--et
c'était pour lui le point principal,--nous avions hasardé quelques
détails sur les commencements de ce jeune artiste: «M. Vivier était à
Lyon simple commis marchand, lorsque le goût de la musique s'éveilla en
lui.» Voilà ce que nous avions dit ou à peu près; il parait que cette
qualité de commis marchand a déplu à M. Vivier ou à quelqu'un des siens;
le _corniste_ nous prie de rectifier le fait, en annonçant qu'il n'a
jamais appartenu au commerce, mais à l'administration des contributions
indirectes. Puisque cela fait plaisir à M. Vivier, nous déclarons qu'il
était commis de ceci, au lieu d'être commis de cela; mais nous ne voyons
pas ce que M. Vivier y gagne. Nous engageons cependant M. Vivier à lire
_le Philosophe sans le savoir_ il y trouvera une tirade sur le commerce,
qui le fera peut-être revenir au commis marchand.
--Le faubourg Saint-Germain est en rumeur depuis quelques jours, où s'y
passe une aventure dont le héros infortuné est un de ces hommes à bonnes
fortunes qui ne doutent de rien, et sont souvent dupes de leur vanité et
de leur audace même. Voici le fait:
Le jeune comte de B... poursuivait, depuis un mois, de ses impertinentes
attaques, la jolie madame C... de N... Il faut vous dire que madame C...
de N... tout récemment mariée, adore son mari, homme de coeur et
d'esprit. D'abord la jeune femme s'amusa des prétentions de M. de B...;
celui-ci, comme tous les fats, s'y trompa, et se crut aimé ou tout près
de l'être. Un soir, avec une incroyable impudence, il escalada un mur du
jardin et se glissa dans la chambre à coucher de madame C... de N...; un
valet le vit, le reconnut, et vint avertir sa maîtresse; celle-ci,
effrayée, envoya chercher son mari et lui confia l'insolent guet-apens
du comte. «Mais de grâce, point de bruit et point de violence, dit-elle
toute pâle et émue.--Sois tranquille, je traiterai le drôle comme il le
mérite.» C... de N... descend l'escalier tranquillement, ouvre la porte
de la chambre de sa femme; de B... surpris, arrive à sa rencontre. Le
mari, sans s'émouvoir, s'approche de lui le plus près possible, et,
levant le talon de sa botte, il lui marche rudement sur le pied. La
douleur est si vive, que de B... pousse un cri. «Mille pardons, dit le
mari du ton de la plus exquise politesse, mais je ne pensais pas qu'il
dût y avoir ici un autre pied que le mien.»
On ajoute que de B... s'est contenté de partir le lendemain pour Naples.
Académie des Sciences.