Je suis entrée... Ils étaient là tous les trois, ma man, papa, et
_lui_... Michel!
En me voyant, ils se sont levés, et maman lui a dit:
--Alors, voilà l’enfant que nous allons vous confier...
Sa belle voix toujours pleine était comme assourdie.
_Lui_ avait fait un mouvement pour venir à moi; mais il s’est arrêté
parce que je demeurais immobile.
J’étais tout à coup si saisie de penser que toute ma vie se décidait en
ce moment, qu’il n’est arrivé sur mes lèvres qu’un stupide: «Bonjour,
monsieur!»
Il avait l’air aussi troublé que moi.
Maman a jeté un coup d’œil à papa et a murmuré:
--Laissons-les seuls!
Et ils sont sortis sans que j’aie pensé à faire un mouvement pour les
retenir...
Le bruit de la porte qui se fermait m’a réveillée. Nous étions restés
près de la fenêtre, à côté des grands vases pleins de lilas rosé,...
_lui_ me regardant sans me parler, comme s’il craignait de m’effrayer...
Mais ses yeux avaient une telle expression de tendresse que, tout à
coup, il m’a semblé qu’un grand souffle de joie passait sur moi,
m’enveloppant tout entière... Mon cœur s’est mis à battre si fort qu’il
me faisait mal, et c’était un mal délicieux...
Je n’avais plus peur; j’ai osé parler.
--Je craignais tant d’apprendre que vous ne vouliez pas de moi!
--Que je ne veuille pas de vous!... ô mon enfant chérie!...
Il avait dit ces mots presque bas, avec un accent que je ne lui avais
jamais entendu, tout à la fois si vibrant et si doux que les larmes me
sont montées aux yeux, et ont commencé à tomber comme une pluie d’orage.
J’étais un peu fâchée de pleurer, car je pensais, que je devais être
laide ainsi!... Je voulais prendre, au moins, mon mouchoir pour me
cacher, et je me suis aperçue alors qu’il tenait mes deux mains dans les
siennes... Je les ai bien vite dégagées.
Il me demandait d’une voix suppliante ce que j’avais; mais je ne pouvais
pas lui répondre... Enfin, j’ai fini par murmurer:
--Je suis trop contente!... N’ayez pas l’air si bon, c’est ce qui me
fait pleurer!...
Je ne le voyais pas, car j’étais occupée à tamponner mon mouchoir sur ma
figure; mais j’ai senti que ma réponse l’avait rassuré, et il m’a
demandé:
--Il vaut mieux alors que j’aie l’air impatienté comme ce certain
jour...
Il n’a pu achever; je m’étais mise à rire de tout mon cœur au souvenir
de ce fameux jour qui, maintenant, me paraissait loin... si loin!!
Mes larmes étaient séchées. Mais je lui ai recommandé de ne pas me
regarder encore, parce que je ne devais pas être bonne à voir; et j’ai
continué:
--C’est pourtant moi qui vous ai demandé en mariage! en dehors de toutes
les règles!...
Il a repris mes mains et m’a tout doucement attirée vers lui.
Oh! comme cela était divinement bon de sentir qu’il me donnait toute sa
vie!... Il me semblait qu’auprès de lui, aucun malheur ne saurait
m’atteindre...
--Je ne pouvais pas espérer que la petite Paulette voudrait bien se
laisser aimer par le «détestable» M. Chambert!...
--Et vous m’auriez laissée épouser M. de Rouvres ou n’importe quel
autre!... Et ensuite, vous seriez venu me faire des visites de
cérémonie, dans les grandes circonstances, n’est-ce pas?...
Malgré moi, ma voix tremblait; et je n’osais pas faire un mouvement, car
je croyais être dans un rêve délicieux et j’avais peur de me réveiller!
--Si vous aviez épousé M. de Rouvres, jamais je ne vous aurais revue,
parce que...
Il s’est arrêté un peu... et puis, tout bas, pour moi seule, il a
achevé:
--... Parce que je vous aimais follement, Paulette!
Oh! j’étais trop heureuse!!... J’ai levé la tête, cherchant son
regard... et j’ai rencontré les yeux, les yeux bleus, qui m’ont prise le
premier jour où je les ai vus, là-bas au cours, et qui brillaient, comme
s’ils étaient pleins de larmes!...
Et j’aurais voulu rester toujours ainsi à me sentir aimée par lui, mon
maître, qui allait être mon mari!
Est-ce que c’était possible, un pareil bonheur?...
Je me rappelle vaguement qu’il m’a demandé les violettes que je portais
à ma ceinture...
Ah! ce n’étaient pas seulement les fleurs que je lui donnais!... mais
encore la folle petite Paulette, et aussi la sage Paule de l’avenir:
Car je ne peux pas manquer de devenir enfin une femme sérieuse, une
femme de devoir! avec lui!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Maman est rentrée. On causait; moi aussi, je parlais, mais sans savoir
ce que je disais, car j’entendais toujours sa voix me murmurer:
«Paulette, je vous aime follement!...»
... Ce soir, il est encore venu m’apporter une vraie botte de fleurs,
«en échange de mes violettes», m’a-t-il dit, avec cet accent qui me fait
battre le cœur.
Et maintenant, je suis toute seule à écrire dans ma chambre. Maman m’a
recommandé de dormir; mais je ne peux pas!
Il fait une si admirable nuit, lumineuse, et veloutée, pleine
d’étoiles... Et _ses_ roses, les premières fleurs qu’il m’ait données,
sont là tout près de moi et sentent si bon!
Je suis presque honteuse de mon bonheur en pensant qu’à cette heure,
pendant que j’écris, il y a de pauvres gens qui souffrent!... Je
voudrais pouvoir donner de la joie à tous les malheureux qui sont sur la
terre; et je suis sûre que Michel pense comme moi!...
Papa est rayonnant. Geneviève et Patrice aussi.--Patrice, sans savoir au
juste pourquoi!--Miss Emely ne cesse de me répéter:
--Oh! _my dear, dear child!_
Et rien de plus...
Maman, ce soir, en m’embrassant, m’a demandé:
--Ma Paulette est contente, alors?
Je me suis jetée à son cou pour toute réponse, lui disant mon meilleur
merci...
Demain _il_ viendra, de très bonne heure, il me l’a promis...
Je vais essayer de dormir pour que ce demain arrive plus vite.
Mon Dieu! que nous allons être heureux!!...