Nous sommes en plein carême en ce moment! Aussi, les bals se
succèdent... et mes maladresses aussi!
C’est désolant! mais j’en fais beaucoup plus depuis que je suis résolue
à devenir une femme sérieuse.
Si maman savait ce qui m’est arrivé, hier soir, au bal, chez Mme de
Rally... Ah! je crois bien qu’elle ne voudrait plus m’emmener nulle
part!
Une très belle réunion, beaucoup de jolies femmes et de messieurs dans
les embrasures de fenêtres et de portes. Ces derniers ne quittaient
guère leur refuge; passé l’âge du volontariat, plus ils sont jeunes,
moins ils dansent: «C’est une règle inverse», comme on nous disait au
cours; de sorte que plusieurs jeunes filles restaient à leur place.
Mme de Rally, une grande et forte femme, avec des yeux charmants, trop
de cheveux sur le front et des diamants superbes, allait de droite et de
gauche, distribuant des sourires, et demandant aux jeunes filles, sans
écouter la réponse:
--Eh bien! mesdemoiselles... vous amusez-vous?
Naturellement, toutes, même celles qui ne bougeaient pas,--et pour
cause,--murmuraient un: «Oui, madame!» souriant.
Jeanne et moi, nous n’avions que faire des présentations, car nous
connaissions tous les danseurs. Pourtant, comme je revenais à ma place,
après une valse avec M. de Boynes, Georges Landry s’approche, escorté
d’un jeune homme, et me dit:
--Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous présenter mon ami, M.
Philippe de Rouvres?
J’adresse un petit salut à M. de Rouvres et je le regarde. Je vois un
visage très brun, avec des yeux très ordinaires, des cheveux très
ondulés et un sourire satisfait... Oh! très satisfait!!!
Il m’adresse la demande de rigueur:
--Puis-je espérer, mademoiselle, que vous voudrez bien me faire
l’honneur de m’accorder une valse?
J’examine mon carnet.
--La dixième, monsieur, si vous voulez bien.
On en était à la quatrième. Il prend un air presque froissé.
--Elle me semblera bien longue à venir. Ne pourriez-vous me donner autre
chose avant cette valse, mademoiselle?
Je réponds avec un faux air de regret:
--J’ai tout promis, monsieur.
Ce n’était pas rigoureusement vrai! Mais ce M. de Rouvres me déplaisait
avec ses cheveux trop ondulés et son sourire suffisant.
Il me fait un petit salut de tête bien raide, bien correct:
--Je regrette infiniment, mademoiselle. Alors, la dixième valse!
Ah! cette dixième valse vint trop vite!... Je m’éloigne à son bras, très
décidée à ne pas commencer de conversation.
Nous nous mettons à danser; il valsait mal, très mal. Au bout de deux
tours, j’étais édifiée sur son talent; je l’arrête, et j’attends toute
droite comme une petite pensionnaire qu’il se décide à dire quelque
chose.
Je n’étais pas très charitable, je le sentais bien... Mais tant pis!
puisqu’il ne savait pas danser, il fallait au moins qu’il parlât.
Au bout d’une minute, il se hasarde:
--Vous aimez la valse, mademoiselle?