--Eh bien, Charles, es-tu prêt, enfin? Il est l’heure de partir, sans
quoi nous manquerons le train! cria, du vestibule, la commandante, que
les voyages avaient le privilège de jeter dans un état d’agitation
exceptionnelle.
Depuis le matin, elle trottait dans la maison, accablait les domestiques
de recommandations, leur enjoignant de bien veiller sur toutes les bêtes
de la basse-cour, de se livrer à des époussetages quotidiens dans les
appartements, d’arroser les fleurs bien régulièrement, de ne pas mettre
les palmiers dans les courants d’air, etc. Et elle n’interrompait la
série de ses ordres que pour presser le commandant, qui, faisant toute
chose avec méthode, se rebiffait devant les injonctions répétées de sa
femme, sûr d’être prêt à l’heure voulue. Aussi l’appel impatient qu’elle
lui jetait, du rez-de-chaussée, n’eut-il pas le don de l’émouvoir
beaucoup. Il réunit ses bagages, en vérifia le nombre; puis, après un
coup d’œil d’homme soigneux autour de sa chambre, se mit enfin en devoir
d’aller gagner la voiture où sa femme était déjà installée, s’agitant de
plus belle auprès d’Agnès, qui gardait sagement le secret de son
plaisir. En effet, la commandante n’était point pour le moment d’humeur
à voir sa fille ravie de partir; avec des gestes nerveux, elle
fourrageait dans son sac de voyage.
--Agnès, j’ai oublié la clef de mon armoire au linge. Vite, cours la
chercher...; Julie ne la trouverait pas.
Agnès sauta hors de la voiture, mais elle n’avait pas traversé le
trottoir que sa mère la rappelait:
--Reviens, Agnès... Je me trompais... La clef est là dans ma sacoche.
Viens vite... ou plutôt non..., va presser ton père. C’est incroyable la
mauvaise volonté qu’il met à se dépêcher!... Et Dieu sait pourtant que
c’est bien à cause de lui que nous nous mettons en route aujourd’hui! Si
sa maudite conférence n’avait pas lieu demain, j’aurais attendu, pour
aller à Paris, l’exposition annoncée au _Louvre_ pour lundi prochain...
C’eût été beaucoup mieux... Mais les hommes sont égoïstes jusqu’aux
moelles!
Depuis longtemps, Agnès était dans la maison, et la commandante
monologuait ainsi affairée, très rouge, tirant sa montre à toute minute,
irritée de ne pas voir reparaître la jeune fille. Tout juste, elle se
calma le temps de répondre au salut de M. le vicaire général qui
passait, lui demandant:
--Vous partez, madame? Vous ne nous quittez pas pour longtemps,
j’espère?
--Non, pour quelques jours seulement, monsieur l’abbé. Et ce m’est, je
vous assure, un rude sacrifice de quitter ma maison si bien installée
pour aller camper dans un hôtel. Mais mon mari était très désireux de se
rendre à Paris cette semaine, et...
--Et vous lui faites le sacrifice de vos goûts personnels, en vraie
femme de devoir. J’espère, madame, que vous serez récompensée de votre
dévouement. Je vous présente tous mes respects, et vous souhaite un bon
voyage.
Et M. le vicaire général, après un profond salut, reprit son chemin dans
la grande rue calme où il était, en cet instant, le seul passant.
Aussitôt la commandante se retrouva dans son état d’ébullition; et,
penchée désespérément à la portière, elle appelait à pleine voix:
«Agnès! Agnès!» quand la jeune fille reparut toute rose d’avoir couru à
la recherche de son père, qui était allé jusqu’aux écuries jeter le
dernier regard du maître. Elle fut, d’ailleurs, assez mal reçue:
--Eh bien, Agnès, toi non plus tu ne reviens pas? Vous vous moquez du
monde, ton père et toi! Qu’est-ce que tu as fait? Tu savais bien que je
t’attendais.
--Je cherchais père... Le voici.
--Oui, me voici! Voyons, Sophie, un peu de calme, que diable! Nous avons
encore près de vingt-cinq minutes devant nous, et nous sommes à deux pas
de la gare. Regarde toi-même l’heure.
Mais la commandante se garda bien de faire une pareille constatation qui
eût ôté tout prétexte à son agitation; et, le nez à la portière, la mine
inquiète, les sourcils froncés, elle atteignit la gare, se répandant en
phrases impatientes auxquelles ni son mari ni Agnès ne répondaient
prudemment.
A la gare, elle se tourmenta de plus belle. En effet, le commandant,
ayant rencontré sur le quai son ami, le docteur Darcel, se mit à faire
les cent pas avec lui, sans paraître se douter que le train de Paris
allait bientôt arriver, écoutant le docteur qui lui expliquait le motif
de sa présence. Il était venu attendre son fils qui, ayant eu un malade
à voir dans les environs, allait revenir dans quelques minutes.
--Voilà son train justement..., et le voici lui-même!
Il approchait, saluant avec un soupçon d’embarras Mme Vésale et Agnès,
mais avec beaucoup plus d’aisance le commandant dont il serra la main.
Puis, sur une réflexion navrée de Mme Vésale, il lui exprima toute sa
sympathie pour l’ennui qu’elle éprouvait à se rendre à Paris, d’un ton
si convaincu qu’elle en tressaillit d’aise et le trouva tout à fait
charmant.
--Ah! que je suis enchantée, monsieur Paul, de vous voir une horreur
égale à la mienne pour la capitale!
--Une horreur, vous avez raison, madame; je déteste Paris! Je suis un
provincial endurci, incapable de s’acclimater hors de son vieux
Beaumont... Et c’est vraiment une joie pour moi d’en avoir bien fini
avec Paris!
Il s’arrêta sur cette déclaration que soulignait l’accent de sa voix un
peu rude. Mais, tournant à demi la tête, il rencontra les yeux d’Agnès
arrêtés sur lui pleins d’une muette protestation contre ses paroles. Et,
sans doute, ce joli regard clair de jeune fille avait une magie
particulière, car la sévère expression des traits du docteur Paul
s’adoucit, et il demanda en souriant:
--Vous n’êtes pas de mon avis, n’est-ce pas, mademoiselle? Et vous
n’êtes pas, non plus, aussi désolée que madame votre mère de quitter
Beaumont?
--Oh! non, je suis, au contraire, ravie de ce voyage. Je connais si peu
Paris! C’est presque, aujourd’hui, comme si j’y allais pour la première
fois!
Elle avait parlé spontanément, mais elle s’arrêta court, les joues tout
de suite empourprées, en s’apercevant qu’elle livrait ainsi ses
impressions à un étranger.
Le jeune homme n’en avait nullement paru étonné, et son visage s’éclaira
d’un nouveau sourire.
--Je comprends alors, mademoiselle, que vous ne puissiez partager les
sentiments de nous autres, qui sommes tous plus ou moins blasés.
--Blasés! Parlez pour vous, jeune homme, interrompit le commandant d’un
ton de bonne humeur; pour mon compte, je ne le suis pas du tout.
Croyez-moi, mon ami, je suis un vieux grognard bien moins sceptique que
le premier gamin de dix-huit ans, tout frais échappé du collège... Et
j’en suis transporté d’aise! Vous allez vous moquer de moi... Eh bien,
ça m’est égal... Écoutez ceci... Je m’en vais à Paris pour entendre un
garçon, dont les idées m’intéressent, parler en faveur d’une bonne
œuvre... Rien que pour cela... Vous m’entendez?
--Je vous entends et je vous comprends très bien, commandant. Qui
allez-vous écouter?
--André Morère... Vous savez, l’écrivain, le critique dramatique.
--Oui, je le connais. C’est, en effet, un merveilleux conférencier... et
un homme de grande valeur dont on pourrait dire... bien des choses...
Le docteur Paul avait un ton un peu singulier en prononçant ces derniers
mots, mais le commandant n’eut pas la possibilité de le questionner, car
Mme Vésale se rapprochait fulminante:
--Charles, le train est en gare; à quoi penses-tu de causer ainsi? Et
l’on accuse les femmes d’être bavardes! O sainte Patience! Docteur,
adieu. Monsieur Paul, à bientôt. Vite, Agnès!
Cette fois, il n’y a pas à tergiverser, la commandante était dans le
vrai, et les employés annonçaient:
--En voiture pour Paris! En voiture!
Ils s’engouffrèrent dans un compartiment, reçurent une dernière fois les
saluts du docteur et de son fils, qui souhaita un très grand plaisir à
Agnès... Et le train s’ébranla.
Alors Mme Vésale respira, et daigna revenir peu à peu à son état normal;
puis, tandis que son mari prenait les journaux, elle se mit à étudier la
longue liste des courses qu’elle avait en perspective. Agnès, elle,
n’ouvrit pas de livre; par la glace ouverte, elle regardait, et elle
s’amusait de la fuite incessante des villages, des bouquets d’arbres,
des ruisselets, des champs où palpitaient sourdement les germes féconds.
Et dans sa jeune pensée, flottait de nouveau une rêverie imprécise. Des
souvenirs de la veille lui revenaient; l’amabilité excessive de la bonne
Mme Darcel, à la musique, et celle du docteur Paul, à la gare. Elle
repensait aussi à cet inconnu qu’elle allait entendre, et dont on disait
tant de bien... Elle songeait surtout de nouveau à l’étrange
transformation de Cécile; le matin même, elle avait aperçu la jeune
femme marchant sur le Cours auprès de son mari, et tellement absorbée
dans sa causerie avec lui qu’elle n’avait pas remarqué la présence de
son amie Agnès. Ainsi, quand on aimait, on oubliait tout,--gens et
choses,--tout ce qui n’était pas l’être cher par-dessus tous les
autres... Confusément, Agnès sentait qu’un jour viendrait où, peut-être,
elle aussi aimerait de la sorte, mais elle fuyait cette pensée qui la
révoltait presque: elle était heureuse, sans regret ni désir, dans
l’heure présente, attendant l’avenir avec la simplicité confiante et
exquise des êtres très jeunes.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le lendemain, un peu avant l’heure indiquée pour la conférence, le
commandant, suivi de sa femme et d’Agnès, arrivait devant l’hôtel de la
marquise de Bitray. Au fond, Mme Vésale se souciait de la conférence et
d’André Morère beaucoup moins que de la plus humble pelote de fil
achetée par elle. Mais elle tenait à pouvoir, en rentrant à Beaumont,
raconter qu’elle était allée chez la marquise de Bitray, et parler de
l’hôtel qu’on disait splendide.
Il lui apparut tel, en effet, quand elle pénétra dans le haut vestibule
revêtu de boiseries aussi belles que celles de la cathédrale de
Beaumont, éclairé par des vitraux où flamboyaient les armes des marquis
de Bitray; quand elle monta l’escalier de marbre blanc, qui menait à
l’immense hall où devait avoir lieu la conférence, si somptueusement
décoré, qu’il évoquait le souvenir de quelque salle de fêtes d’un
château royal.
--Plaçons-nous ici, dit le commandant. Nous serons très bien et nous
entendrons parfaitement.
Il avait parlé sans mettre de sourdine à sa voix sonore. Quelques
personnes se retournèrent, et Agnès s’assit bien vite, vaguement
intimidée. En revanche, sa mère était aussi à l’aise que dans son propre
salon de Beaumont, et, d’un œil admiratif, examinait le hall ouvert sur
de petits salons, et sur une serre où de gigantesques palmiers
abritaient des formes blanches de statues. Sur une estrade, élevée de
quelques marches, était placé le fauteuil du conférencier, devant une
table revêtue d’un tapis de velours fleurdelisé. Mais l’estrade était
vide encore. Parfois, seulement, la lourde portière qui en fermait le
fond se relevait un peu, et un invisible regard enveloppait l’ensemble
de la salle qui se remplissait de minute en minute. Un auditoire s’y
formait, tout à la fois très aristocratique et très parisien, excitant
fort la curiosité de Mme Vésale.
Vraiment, jamais, à Beaumont, elle ne voyait de femmes vêtues comme
celles-là, même parmi les dames les plus élégantes de la ville.
Seulement, en sa rigidité de provinciale innée, elle décréta vite que
toutes, ou presque toutes, avaient une tenue trop peu réservée. Avec une
aisance incroyable, elles parlaient aux beaux messieurs qui les
accompagnaient, la boutonnière fleurie, habillés, eux aussi, d’après une
autre mode que celle connue à Beaumont. Et puis, quelles robes peu
modestes elles portaient toutes! Jamais, à Beaumont, une couturière ne
se fût permis de faire des costumes accusant de la sorte les lignes de
la gorge, de la taille, et même des hanches. Était-il possible qu’on
habillât pareillement jusqu’aux jeunes filles!... Oh! ce Paris!... Grâce
au ciel, Agnès ne leur ressemblait point! Et, en son for intérieur, Mme
Vésale se félicita d’avoir aussi bien élevé sa fille.
Ignorante des réflexions maternelles, Agnès, d’un regard jeté par-dessus
l’épaule de son père, lisait à demi la brochure concernant l’œuvre,
sujet de la conférence, dans laquelle s’absorbait le commandant. Mais
elle releva la tête, en entendant sa mère s’exclamer:
--Ah! voici sans doute un grand personnage! Tout le monde regarde...
Tiens, c’est une jeune femme. Vraiment, une princesse régnante ne ferait
pas plus d’effet!
Agnès tourna ses yeux limpides vers l’inconnue qui suscitait ces propos.
Elle était grande, la taille menue, le buste superbe sous l’étoffe
légère d’un gris de sable, ourlée de vieilles guipures. Mais ce ne fut
point la perfection de ce corps féminin, hardiment révélée par la robe
étroite, qui frappa Agnès. A peine eut-elle la sensation fugitive d’un
harmonieux ensemble, et ses yeux demeurèrent à contempler le seul visage
de la jeune femme. Un visage inoubliable, songea-t-elle, comme elle n’en
avait jamais vu de pareil; coiffé de cheveux ondés couleur des feuilles
roussies d’automne, auréolant les traits dessinés d’une ligne souple et
fine; les yeux bruns large ouverts sous l’ombre noire des cils, pleins
d’une indéfinissable expression, caressante et dominatrice, charmeuse
comme l’étaient les lèvres un peu lourdes, chaudement pourprées.
--Qu’elle est belle! murmura Agnès, dans un juvénile élan d’admiration.
--Oui, mais elle a mauvais genre et elle attire l’attention d’une façon
inconvenante, riposta, non sans une pointe d’aigreur, Mme Vésale, qui
n’avait jamais pris son parti de ne pouvoir être comptée parmi les
femmes séduisantes.
Qu’elle eût mauvais genre, le jugement était parfaitement injuste; car
elle avait, au contraire, un air irréprochable de femme du vrai monde.
Mais qu’elle attirât l’attention d’une façon très marquée, le fait, pour
le coup, était indéniable. Tous les yeux se portaient sur elle et y
demeuraient attachés, comme ceux d’Agnès, tandis qu’elle avançait,
causant avec le cavalier qui l’escortait, s’arrêtant pour serrer des
mains amies, chemin faisant.
--C’est Mme de Villerson, n’est-ce pas? chuchota, devant Agnès, une
jeune femme qui, arrivée depuis un moment, papotait sans relâche avec sa
voisine, et accommodait d’importance la réputation de son prochain.
--Oui, la nièce favorite de la marquise de Bitray. Vous la connaissez?
--Un peu; je la rencontre dans le monde. Mais je ne suis pas en
relations avec elle... Et j’aime autant cela.
--Parce qu’on potine sur elle? Avec une beauté comme la sienne, vous
comprenez que c’est inévitable... Et puis, entre nous, ma chère, quand
elle userait vraiment de cette beauté... capiteuse pour son plaisir et
la damnation du sexe fort, je ne lui en voudrais pas autrement!... Elle
est veuve, en somme, et Jacques de Villerson n’a rien fait, au
contraire! pour lui donner le goût de tenter une seconde fois l’aventure
conjugale... officiellement!
--Officiellement? répéta l’autre, une question expressive dans les yeux.
--Chère, prenez le mot comme je vous le donne... sans malice.
--Oh! sans malice... Enfin!... Elle est vraiment séduisante!
Et la face-à-main de la jeune femme s’arrêta sur Mme de Villerson qui
causait à quelques pas, immobilisée un instant par des amis.
--C’est, en effet, l’avis de tout le monde et, en particulier, de tous
les hommes qui l’approchent; à commencer par notre ami Morère, qui est
au nombre de ses intimes; et un favori parmi les intimes!
Elle donna au dernier mot un accent qui alluma un éclair subit dans les
yeux de son amie.
--Ah! vraiment!... Est-ce que...?
Mais elle s’interrompit, et toutes deux éclatèrent d’un petit rire
gourmand de scandale.
--Oh! ma chère amie, vous comprenez que, sur ce chapitre, il faudrait
être le diable lui-même pour affirmer quelque chose... Et encore!...
Dame! elle est assez intelligente, et artiste, et originale, et
par-dessus tout féminine, pour emballer un raffiné comme Morère... Les
gens bien informés prétendent qu’elle ressemble d’assez près à l’héroïne
de sa dernière pièce du Vaudeville, mais...
Elle ne poursuivit pas. L’objet de leurs appréciations passait justement
de son allure souveraine pour gagner les places réservées au premier
rang, où venait de s’asseoir une grande vieille dame en cheveux blancs,
sous une mantille de dentelle, que quelqu’un nomma auprès du commandant:
--C’est la marquise de Bitray.
Sans doute, le conférencier attendait son arrivée pour commencer. Dès
qu’elle fut installée, la portière, qui fermait l’entrée de l’estrade,
fut soulevée, et André Morère parut. Des applaudissements, aussitôt,
éclatèrent dans la salle maintenant comble. Il s’inclina légèrement et
parcourut du regard son très élégant auditoire où le murmure des
conversations s’était fondu dans un silence attentif. Le commandant mit
son lorgnon et s’installa confortablement dans son fauteuil. Mme Vésale
murmura:
--Il a très bon air! l’aspect d’un garçon tout à fait comme il faut...
Agnès ne l’entendit pas, absorbée par une surprise inconsciente... Ce
n’était pas ainsi qu’elle s’était figuré cet homme que les paroles
enthousiastes de son père lui avaient fait entrevoir comme une façon
d’apôtre parti pour une croisade ayant pour but la conversion de ses
contemporains. Tous les jours précédents, quand on prononçait devant
elle ce nom de Morère, son imagination aussitôt lui montrait le preux
chevalier aux yeux clairs, brillants d’une foi inspirée, qui était sur
l’un des vitraux de la cathédrale. Mais André Morère n’avait rien de
l’apparence d’un apôtre, ni même d’un vaillant chevalier des siècles
passés. Loin d’en avoir la robuste carrure, il était bien de son temps;
de taille mince et nerveuse découplée par l’habit, le visage pensif, le
front haut dominant un regard tout ensemble très vif et très pénétrant,
l’allure d’une distinction un peu hautaine accusée encore par
l’irréprochable et élégante correction de sa tenue d’homme du monde.
Il attendit quelques secondes, tenant sous son regard son brillant
public, puis il commença à parler... Et alors Agnès oublia tout ce qui
n’était pas les mots que disait cet inconnu d’une voix étrangement
harmonieuse et chaude, résonnant avec des vibrations profondes. Tout
simplement, il racontait d’abord ce qu’était l’œuvre en faveur de
laquelle il venait demander protection. Mais, à mesure qu’il parlait,
une flamme semblait jaillir de son âme même, pour aller échauffer celle
de son auditoire mondain, dont il s’emparait en maître, dont il
emportait la pensée comme d’un coup d’aile, évoquant le rêve d’une
communion de tous les hommes, croyants et incrédules, en l’amour de ceux
qui souffrent.
A peine, en l’écoutant, pouvait-on soupçonner en lui le dilettante
sceptique et inguérissable, à certains mots qui raillaient sourdement le
vol de sa pensée, dans le retour mélancolique qu’il faisait sur l’état
moral des hommes de son temps, dont il analysait les inquiétudes d’âme
et d’esprit avec une perspicacité douloureuse. A peine pouvait-on
discerner l’amertume et l’ironie décevantes, dans la façon dont il
disait l’inanité presque fatale de la croisade nouvelle entreprise pour
ressusciter parmi les hommes le désir d’une vie intérieure très haute;
dans la clairvoyance aussi avec laquelle il constatait les
contradictions que les plus courageux mêmes mettaient entre leur idéal
et leurs actions.
Agnès, elle, était bien trop jeune, trop naïve, pour saisir ces nuances
que remarquaient aisément ceux qui savaient quel être compliqué, subtil,
ondoyant, tout à la fois sceptique et vibrant, était André Morère. Elle,
ne voyait en lui qu’un homme d’âme très généreuse. Tout son cœur battait
d’enthousiasme en l’écoutant; et une sympathie ardente et juvénile la
jetait vers lui, qui parlait de ceux qui souffrent avec une pitié
frémissante dont l’écho résonnait profondément en elle-même.
Dans ses paroles, elle voyait la seule expression d’une infinie
compassion pour toutes les misères, le désir passionné de les alléger;
et une soif l’envahissait de devenir meilleure, plus dévouée, plus
détachée d’elle-même, pour se mieux donner aux autres... Un regret
aussi, presque un remords, la troublait, de n’avoir peut-être pas fait
encore assez pour eux... Son âme tendre se dilatait dans cette
atmosphère d’amour pour toutes les créatures humaines dont il semblait
l’envelopper... Sans en avoir conscience, elle transfigurait et
simplifiait sa pensée, sans soupçonner que le véritable sens lui en
échappait parfois, orientée vers des horizons à elle inconnus, évoquant
des impressions, des sentiments dont elle n’avait jamais senti
l’atteinte, qu’elle ignorerait peut-être toujours...
Et, palpitante d’émotion, elle lui jeta tout bas le merci de son jeune
cœur quand il se tut, ses derniers mots étouffés par un formidable bruit
d’applaudissements.
Un peu plus pâle qu’en entrant, une lumière plus intense encore dans les
yeux, il demeurait aussi maître de lui-même devant cet enthousiasme
qu’il excitait, s’inclinant avec la même aisance dominatrice, les nerfs
détendus pourtant. Et personne ne remarqua que son regard s’était une
seconde perdu dans deux prunelles sombres,--celles d’une belle jeune
femme blonde,--arrêtées brûlantes sur lui. Puis il se détourna et
sortit, sans retour, malgré les acclamations qui le rappelaient encore.
Le commandant exultait. Son âme très simple ne lui avait guère plus qu’à
sa fille fait pénétrer les dessous sceptiques de cet ardent appel à la
charité humaine. Et, la face épanouie, il se répandait en exclamations
enthousiastes:
--Quel talent de parole a ce garçon! Quelle hauteur d’esprit! Quelle
nature élevée!... Je ne m’attendais pas encore à tant... Il faut
absolument que je le voie... J’ai besoin de causer avec lui...
Certainement, il est le fils de mon vieil ami Morère... Il lui ressemble
d’une façon étonnante quand il parle! Je suppose que maintenant on peut
l’approcher.
--Qu’est-ce que tu veux à ce monsieur? Laisse-le donc se reposer, fit
tout de suite Mme Vésale, qui avait l’esprit de contradiction
sensiblement développé.
Agnès ne dit rien. Mais tout bas, elle souhaitait que son père exécutât
sa résolution, car un désir obscur s’agitait en elle de se retrouver en
présence de cet inconnu dont les paroles vibraient encore dans son âme
même. Et elle fut contente d’entendre le commandant déclarer nettement:
--Ce que je veux? Mais causer avec lui, tout simplement. Suivez-moi
toutes les deux, pour que nous ne nous perdions pas dans la foule.
En vérité, un flot humain envahissait les galeries, les escaliers; un
flot bavard, souriant, parfumé, qui s’arrêtait de-ci de-là sur les
marches, obstruait les portes, et que le commandant traversa non sans
peine, suivi de Mme Vésale mécontente et d’Agnès un peu étourdie de tant
de mouvement autour d’elle.
--Ne pourrais-je parler à M. Morère? demanda-t-il au domestique galonné
qui semblait garder l’entrée des appartements non livrés au public.
--Je ne crois pas. M. Morère est dans le salon de Mme la marquise. Je ne
pense pas qu’il reçoive en ce moment.
--Eh bien, informez-vous-en, ordonna la commandante de plus en plus
courroucée.
Et le commandant ajouta, mais avec sa bonne humeur habituelle:
--Veuillez dire à M. Morère qu’un vieil ami de son père désire lui
serrer la main. Voici ma carte Remettez-la-lui, je vous prie.
Le domestique obéit, laissant le commandant au seuil de la terre
promise, mais il reparut bientôt, invitant M. le commandant Vésale et
ces dames à le suivre. Il souleva la lourde portière de tapisserie et
les introduisit dans une sorte de somptueuse bibliothèque, qui éveilla
chez Agnès la sensation de pénétrer dans un musée. La pièce était, pour
l’instant, pleine du monde des intimes de la marquise de Bitray comme du
conférencier, réunis par groupes, animant le silence du bourdonnement
des conversations multiples. Au moment même où la portière
s’entr’ouvrait, le regard d’Agnès tomba sur l’un de ces groupes et s’y
attacha. Sous la pleine lumière d’une fenêtre, André Morère et Mme de
Villerson causaient, imperceptiblement isolés des autres personnes
présentes; elle, debout comme lui, son buste souple un peu cambré en
arrière, ses cheveux fauves s’éclairant de tons d’or rouge sous la
clarté de soleil qui les nimbait.
Était-il surprenant qu’André Morère la regardât,--comme s’il avait dû ne
pouvoir jamais détacher les yeux de son visage? songea candidement
Agnès. Elle aussi fût volontiers demeurée à contempler cette jeune femme
si belle... Mais le commandant n’avait pas, à ce point, le sens
esthétique développé, et déjà, entraînant sa famille à sa suite, il
traversait la pièce d’un pas décidé, se confondant en saluts, avec la
politesse excessive dont il était coutumier. Puis, tendant la main au
jeune homme, tandis que Mme de Villerson reculait un peu, une lueur
curieuse dans le regard, il dit de sa voix sonore:
--Monsieur, je suis le commandant Vésale. J’ai beaucoup aimé votre père,
et je suis charmé d’avoir l’occasion de vous dire aujourd’hui tout le
bien que je pense de vos efforts pour moraliser un peu notre jeunesse
contemporaine... qui en a si grand besoin!
Un indéfinissable sourire avait couru sous la moustache d’André Morère.
Très courtois, il s’inclina:
--Je suis heureux, commandant, d’avoir en quelque chose pu mériter votre
approbation... Mais vous donnez, je le crains bien, plus de valeur à ma
tentative qu’elle ne le mérite, et j’imagine que ma faible voix
ressemble bien souvent à celle de Jean, prêchant au désert.
Le commandant protesta vivement.
--Ne doutez pas de votre mission, monsieur, sans quoi vous êtes perdu...
Rappelez-vous que tous les honnêtes gens sont avec vous et vous
entourent de leur sympathie, d’autant plus vive, qu’il est rare de voir
un homme de votre âge prendre aussi à cœur le perfectionnement moral de
ses contemporains... Et nous avons tous, hélas! besoin de
perfectionnement, mais c’est dans l’âme des jeunes surtout qu’il faut
jeter le désir d’une vie noble, guidée par les principes qui font les
hommes vraiment forts... Vous avez bien raison, monsieur, de prêcher à
haute voix la vertu; elle seule empêche les cataclysmes qui bouleversent
un pays...
Le commandant était parti sur le sujet qui lui était cher, et il avait
totalement oublié le lieu où il était, le cercle qui l’entourait. Il ne
s’apercevait pas qu’au son de sa voix vibrante,--sa voix de
commandement,--un demi-silence s’était fait dans le salon, que des yeux
curieux l’examinaient, que, sur bien des lèvres, un sourire flottait.
Mais Agnès le remarqua soudain, et une ondée pourpre envahit son visage.
Elle se sentait d’ailleurs très intimidée dans ce milieu si différent de
celui qu’elle connaissait; dans une glace, elle s’aperçut justement,
toute droite et rougissante à côté de sa mère, ayant un air de petite
pensionnaire effarouchée qu’accentuait l’aisance élégante des femmes qui
causaient autour d’elle à demi-voix, tout en les examinant, elle et ses
parents. L’idée fugitive lui traversa l’esprit que son père se donnait
en spectacle; et elle éprouva un irrésistible désir de s’enfuir, ainsi
qu’autrefois quand, au couvent, elle se trouvait sous le regard de
Monseigneur pour lui réciter un compliment de bienvenue.
Pourtant, quelqu’un écoutait sans sourire, avec une attention marquée,
les jugements du commandant; c’était le conférencier lui-même. Il y
avait bien, dans les yeux qu’il attachait sur lui, une expression dont
Agnès ne pouvait démêler le sens, car elle ne savait pas ce que c’est
qu’une curiosité de dilettante. Mais enfin, lui demeurait très sérieux,
paraissant trouver un réel intérêt aux paroles de son père et même aux
réflexions de sa mère, qui jugeait à propos de se mêler à la
conversation, ayant horreur du rôle de personnage muet. Et Agnès en
éprouva pour lui une reconnaissance ardente; telle, qu’elle ne se
troubla pas quand son père se décidant à prendre congé, elle sentit sur
elle le regard pensif du jeune homme, auquel M. Vésale la
présentait,--ainsi que l’on présente les humbles mortels aux personnages
illustres.
Très bas, il s’inclina devant elle, après avoir salué Mme Vésale,
intérieurement très flattée d’avoir conversé avec un homme célèbre. Et
elle éprouva une sensation de plaisir bizarre et irraisonné, quand elle
entendit son père dire au jeune homme:
--Il y a, monsieur, différentes questions dont j’aimerais à vous
entretenir... Serais-je très indiscret en vous demandant s’il y a un
jour où je pourrais vous rencontrer sans vous déranger?
Courtoisement, André Morère répliqua:
--Mais, commandant, c’est moi qui irai vous...
--Non, non, du tout... A l’hôtel, nous ne pourrions causer
tranquillement.
--Alors, commandant, je suis à vos ordres pour le jour que vous
préférez.
Et Morère donna sa carte au commandant, qui, après une courte
délibération avec le jeune homme, y inscrivit la date et l’heure
choisies pour le bienheureux rendez-vous. Alors seulement, il s’avisa
qu’il y avait longtemps qu’il retenait André Morère et se décida à lui
permettre d’aller présenter ses hommages à la marquise de Bitray, qui,
d’ailleurs, le faisait discrètement demander.