Ceux qui approchent de Napoléon apprennent de lui-même qu'il a cessé de
régner. Il les engage à se soumettre au nouveau gouvernement, non pas au
gouvernement provisoire, dans lequel il ne voit qu'un comité de traîtres
et de factieux; mais aux Bourbons, dans lesquels il consent à
reconnaître désormais le point de ralliement des Français.
Bientôt la foule s'écoule de Fontainebleau; il en est de même à Orléans
et à Blois: l'impératrice voit presque tout ce qui l'entoure se mettre
en route pour Paris. Le petit nombre qui reste encore dans le vaste
palais de Fontainebleau ne s'occupe plus que de l'île d'Elbe, et des
arrangements à prendre pour s'y rendre. Napoléon fait mettre à
contribution la bibliothèque, et s'enferme avec les livres et les
cartes, où il peut prendre une idée de la nouvelle résidence qui
l'attend.
Le grand-maréchal Bertrand, le général Drouot, le général Cambrone, le
payeur des voyages Peyrusse, les fourriers Deschamps et Baillon,
obtiennent la permission de suivre Napoléon. On compose pour l'île
d'Elbe une maison domestique peu nombreuse. On ne peut emmener que
quatre cents hommes de la garde, et presque tous ces vieux compagnons de
Napoléon se présentent; on n'a que l'embarras du choix[77].
[Note 77: «Celui qui persiste à suivre avec fidélité un maître déchu est
le vainqueur du vainqueur de son maître.»
(SHAKESPEARE, _Antoine et Cléopâtre_, acte III.)]
Il avait été convenu que chaque grande puissance enverrait près de
Napoléon un commissaire qui lui servirait de sauvegarde, et
l'accompagnerait à sa nouvelle destination. Il faut attendre ces
commissaires, et huit jours s'écoulent encore.
Dans cet intervalle, la dispersion de la famille impériale est
consommée. L'impératrice et son fils sont tombés au pouvoir des
Autrichiens. Cédant aux ordres de son père, qui lui ont été portés à
Orléans par le prince d'Esterhazi, l'impératrice s'est laissé conduire à
Rambouillet, où l'empereur d'Autriche doit venir la consoler.
Madame mère et son frère le cardinal Fesch ont quitté Orléans pour
prendre le chemin de Rome.
Le prince Louis, ci-devant roi de Hollande, est parti pour la Suisse.
Le prince Joseph, ci-devant roi d'Espagne, et le prince Jérôme,
ci-devant roi de Westphalie, sont encore dans les environs d'Orléans, et
se disposent à se retirer du même côté que leur frère Louis.
A Fontainebleau, le prince de Neufchâtel, qui avait envoyé son adhésion
au gouvernement provisoire, continua de remplir les fonctions de
major-général de l'armée; mais bientôt il demanda à Napoléon la
permission de se rendre à Paris, pour des détails relatifs à ses
fonctions, disant qu'il reviendra le lendemain, et part sans s'expliquer
davantage. «Il ne reviendra pas,» dit froidement Napoléon au duc de
Bassano.--«Quoi! sire, seraient-ce là les adieux de Berthier?--Oui, vous
dis-je; il ne reviendra pas!»
Napoléon n'est déjà plus qu'un simple particulier. Il vit retiré dans le
coin du palais qu'il habite. S'il quitte quelques instants sa chambre,
c'est pour se promener dans le petit jardin qui est renfermé entre
l'ancienne galerie des cerfs et la chapelle. Toutes les fois qu'il
entend une voiture rouler dans les cours, il demande qui ce peut être.
Malgré le pressentiment qui a d'abord affligé son âme, il demande même
si ce n'est pas Berthier qui revient, ou quelques uns de ses anciens
ministres qui arrivent pour lui faire leurs adieux. Il s'attend à revoir
Molé, Fontanes, et tant d'autres qui lui doivent un dernier témoignage
d'attachement: personne ne vient; Napoléon reste seul avec le petit
nombre de serviteurs qui ont résolu de rester auprès de sa personne
jusqu'au dernier moment. Le duc de Vicence s'occupe avec son activité
ordinaire des préparatifs du voyage: on le croirait toujours grand
écuyer. Le duc de Bassano ne quitte pas Napoléon un seul instant.
Celui-ci, dans ses épanchements avec le ministre de son intime
confiance, conserve cette sérénité qui régnait sur son visage aux plus
beaux jours de sa gloire. A voir les manières du ministre, on ne
croirait pas que ces jours sont passés. Le respect, les soins, les
égards, ont la même simplicité. C'est encore le devoir et l'affection
qui les commandent; et s'ils prennent parfois un caractère touchant et
presque solennel, ils le reçoivent d'une âme forte et d'un coeur
attendri.
Dans un de ces moments où Napoléon attendait encore les consolations de
quelques amis, le colonel Montholon se présente. Il arrive des bords de
la Haute-Loire, où il a été chargé de faire une reconnaissance
militaire. Il rend compte des sentiments dont les populations et les
soldats sont animés; il parle de rallier les troupes du midi... Napoléon
sourit au zèle de ce fidèle serviteur. «Il est trop tard, répond-il; ce
ne serait plus à présent que de la guerre civile, et rien ne pourrait
m'y décider.» Ces derniers témoignages de fidélité semblent consoler
Napoléon des coups que l'ingratitude s'efforce de lui porter. Il lit
exactement les journaux de Paris; des torrents d'injures y découlent
contre lui: il ne s'en affecte que médiocrement; et lorsque la haine
exagère au point de devenir absurde, elle lui arrache un sourire. Un
article signé Lacretelle lui tombe sous la main: «Il y a deux
Lacretelle, dit-il; celui qui a fait cette méchanceté, est-ce le
mien[78]?»
[Note 78: Il est juste de dire que l'article dont il s'agit ici n'est
pas de M. Lacretelle _aîné_.]
Ces injures et la conduite de tant de gens dont il a achevé ou commencé
la fortune lui inspirent un dégoût qui tourne sans doute au profit de sa
résignation.
De toutes les nouvelles qu'il reçoit de Paris, celle qui lui fait le
moins de peine, c'est l'arrivée de M. le comte d'Artois, puisque sa
présence va mettre fin à l'autorité du gouvernement provisoire.
Napoléon n'entretenait plus de communication qu'avec Rambouillet. Le
général Flahaut, le colonel Montesquiou et le baron de Beausset allaient
et venaient sans cesse, chargés de commissions de Napoléon pour
l'impératrice, et de l'impératrice pour Napoléon.
Marie-Louise avait reçu la visite de son père à Rambouillet; celui-ci
n'avait pu retenir ses larmes en embrassant cette fille chérie; il avait
vu pour la première fois son petit-fils, aimable enfant, qui déjà avait
porté le titre de roi, et qu'on ne savait plus comment appeler. Il avait
reconnu, avec une vive émotion, dans cette physionomie enfantine tous
les traits distinctifs de la famille autrichienne; mais pour en arracher
un sourire il avait fallu promettre de revenir avec des joujoux, et
cette promesse du moins il l'a pu tenir.
Dans cette première entrevue avec l'impératrice, l'empereur d'Autriche
lui avait fait entendre qu'elle devait se considérer comme séparée pour
un temps d'avec son mari; que plus tard on verrait à les réunir; qu'en
attendant elle ferait bien de se distraire, en faisant avec son fils un
voyage à Vienne, où elle trouverait quelque repos et quelques
consolations dans le sein de sa famille.
L'empereur d'Autriche était revenu le lendemain, amenant avec lui
l'empereur Alexandre, qui avait désiré faire une visite à l'impératrice.
Cette singulière politesse ne pouvait qu'aigrir encore les chagrins de
Napoléon. Les dernières nouvelles qu'il reçoit de Rambouillet sont, que
l'impératrice partira pour Vienne au moment où il quittera
Fontainebleau; qu'elle emmènera son fils avec elle, et qu'elle y sera
accompagnée par madame la duchesse de Montebello, par mesdames les
comtesses de Montesquiou et de Brignolet, par le général Caffarelli, par
le baron de Beausset et par le baron Menneval.
Il est temps de finir le récit de cette grande catastrophe; déjà ma
plume fatiguée s'est plusieurs fois arrêtée malgré moi; je la reprends
pour remplir ma tâche.
Les commissaires des alliés[79] étant tous arrivés à Fontainebleau, le
départ est fixé au 20 avril. Dans la nuit du 19 au 20, Napoléon éprouve
une dernière défection; son valet de chambre de confiance Constant et
son Mameluck Roustan disparaissent.
[Note 79: Les commissaires des alliés étaient le général russe
Schouwaloff, le général autrichien Koller, le colonel anglais Campbell
et le général prussien Valdebourh-Truchsels.]
Le 20 à midi, les voitures de voyage viennent se ranger dans la cour du
cheval blanc au bas de l'escalier du fer à cheval. La garde impériale
prend les armes et forme la haie; à une heure Napoléon sort de son
appartement, il trouve rangé sur son passage ce qui reste autour de lui
de la cour la plus nombreuse et la plus brillante de l'Europe: c'est le
duc de Bassano, le général Belliard, le colonel de Bussy, le colonel
Anatole Montesquiou, le comte de Turenne, le général Fouler, le baron
Mesgrigny, le colonel Gourgaud, le baron Fain, le lieutenant-colonel
Athalin, le baron de la Place, le baron Lelorgne-d'Ideville, le
chevalier Jouanne, le général Kosakowski et le colonel Vonsowitch; ces
deux derniers, Polonais[80].
[Note 80: Le duc de Vicence et le général Flahaut étaient en mission.]
Napoléon tend la main à chacun, descend vivement l'escalier, et,
dépassant le rang des voitures, s'avance vers la garde. Il fait signe
qu'il veut parler; tout le monde se tait, et dans le silence le plus
religieux on écoute ses dernières paroles.
«Soldats de ma vieille garde, dit-il, je vous fais mes adieux. Depuis
vingt ans, je vous ai trouvés constamment sur le chemin de l'honneur et
de la gloire. Dans ces derniers temps, comme dans ceux de notre
prospérité, vous n'avez cessé d'être des modèles de bravoure et de
fidélité. Avec des hommes tels que vous, notre cause n'était pas perdue;
mais la guerre était interminable: c'eût été la guerre civile, et la
France n'en serait devenue que plus malheureuse. J'ai donc sacrifié tous
nos intérêts à ceux de la patrie; je pars: vous, mes amis, continuez de
servir la France. Son bonheur était mon unique pensée; il sera toujours
l'objet de mes voeux! Ne plaignez pas mon sort; si j'ai consenti à me
survivre, c'est pour servir encore à votre gloire. Je veux écrire les
grandes choses que nous avons faites ensemble!... Adieu, mes enfants! Je
voudrais vous presser tous sur mon coeur; que j'embrasse au moins votre
drapeau!...»
A ces mots, le général Petit, saisissant l'aigle, s'avance. Napoléon
reçoit le général dans ses bras, et baise le drapeau. Le silence
d'admiration que cette grande scène inspire n'est interrompu que par les
sanglots des soldats. Napoléon, dont l'émotion est visible, fait un
effort et reprend d'une voix plus ferme: «Adieu encore une fois, mes
vieux compagnons! Que ce dernier baiser passe dans vos coeurs!»
Il dit, et, s'arrachant au groupe qui l'entoure, il s'élance dans sa
voiture, au fond de laquelle est déjà le général Bertrand.
Aussitôt les voitures partent; des troupes françaises les escortent, et
l'on prend la route de Lyon. Partout sur son passage, Napoléon recueille
des témoignages touchants d'amour et de regrets... «On peut contester
les louanges, mais jusqu'ici, ce me semble, on n'a pas contesté les
regrets; et quand les peuples pleurent un souverain, il faut les en
croire[81]!»
[Note 81: La Harpe.]