Les alliés osaient à peine se flatter qu'on pût amener Napoléon à un
sacrifice aussi absolu. Le duc de Vicence leur présente l'acte que
Napoléon vient de signer, et les hostilités sont aussitôt suspendues.
Rien ne doit plus interrompre la négociation entamée.
Les souverains alliés avaient déclaré dès les premiers moments que
Napoléon conserverait le rang, le titre et les honneurs des têtes
couronnées. On avait promis de lui assigner une résidence indépendante;
ces dispositions n'éprouvent aucune difficulté. Quant au choix de la
résidence, on balance entre Corfou, la Corse, ou l'île d'Elbe; les
souverains se décident pour l'île d'Elbe. Sous le rapport pécuniaire, on
veut traiter Napoléon et sa famille avec la plus grande générosité; on
va même au-devant de ce que les plénipotentiaires de Napoléon croient
devoir demander. Un établissement en Italie est assigné à l'impératrice
Marie-Louise et à son fils; on accorde des revenus à tous les membres de
la famille impériale; on n'oublie ni l'impératrice Joséphine, ni le
prince Eugène, fils adoptif de Napoléon: plus les dispositions sont
libérales, plus l'orgueil des princes alliés semble s'y complaire.
L'empereur Alexandre pousse la générosité jusqu'à s'occuper du petit
nombre d'aides de camp, de généraux, et de serviteurs qui composent la
maison militaire et la famille domestique de Napoléon. Il veut que
Napoléon, comme à son lit de mort, puisse dicter un testament
rémunératoire en leur faveur[71].
[Note 71: Il faut tenir note ici, à la honte de la diplomatie
européenne, que cette générosité est restée sans effet. Les legs que
Napoléon a distribués autour de lui sur la foi du traité n'ont pas été
acquittés; et les légataires n'ont pu trouver dans la signature des plus
grands princes cette garantie irrévocable que la simple signature de
deux notaires donne entre particuliers aux moindres dispositions de
cette nature.]
Tandis qu'on prépare à Paris le traité qui doit contenir ces différents
arrangements, Napoléon envoie courrier sur courrier pour redemander au
duc de Vicence le papier sur lequel il a donné son abdication.
Depuis qu'il a souscrit à cet acte, il est resté mécontent de lui-même,
cette négociation diplomatique lui déplaît, elle lui paraît humiliante,
il la croit inutile. Survivant à tant de grandeurs, il lui suffit de
vivre désormais en simple particulier, et il a honte qu'un si grand
sacrifice offert à la paix du monde soit mêlé à des arrangements
pécuniaires. «A quoi bon un traité, disait-il, puisqu'on ne veut pas
régler avec moi ce qui concerne les intérêts de la France? Du moment
qu'il ne s'agit plus que de ma personne, il n'y a pas de traité à
faire... Je suis vaincu, je cède au sort des armes. Seulement je demande
à n'être pas prisonnier de guerre; et pour me l'accorder, un simple
cartel doit suffire!...»
Napoléon ayant réduit sa position en des termes aussi simples, on
prévoit les nouvelles difficultés qui attendent la ratification de
l'acte que les plénipotentiaires ont mis tant de soin à conclure. Leur
traité a été signé à Paris le 11 avril; le duc de Vicence le porte
aussitôt à Fontainebleau: mais les premières paroles de Napoléon sont
pour redemander encore l'abdication qu'il a donnée.
Il n'était plus au pouvoir du duc de Vicence de rendre ce papier, les
affaires étaient trop avancées. L'abdication, servant de base à la
négociation, avait été la première pièce communiquée aux alliés. Elle
était devenue publique, on l'avait insérée dans les journaux.
D'ailleurs les alliés, les plénipotentiaires eux-mêmes, et la plupart
des serviteurs du gouvernement impérial, voyaient dans cette grande
transaction autre chose encore que les intérêts personnels de Napoléon.
On attachait généralement une haute importance à ce qu'il y eût
_abdication_, parcequ'un tel acte devait être la base du nouvel ordre de
choses qui se préparait en France; et les alliés pensaient que les
Bourbons ne sauraient payer trop cher la renonciation formelle de la
dynastie précédente. Cependant il est remarquable que l'empereur
Napoléon et la famille des Bourbons voyaient avec un même mécontentement
cette renonciation, et s'accordaient à prétendre n'en avoir pas besoin,
celui-là pour descendre du trône, ceux-ci pour y monter[72].
[Note 72: M. de La Maisonfort reproche aux alliés d'avoir admis Napoléon
à traiter comme souverain. «Condamné par la fortune, dit-il, pourquoi
fut-il absous par la politique?»]
En vain Napoléon repousse ce traité.
Fontainebleau est maintenant une prison, toutes les issues en sont
soigneusement gardées par les étrangers; signer semble être le seul
moyen qui lui reste pour sauver sa liberté, peut-être même sa vie! car
les émissaires du gouvernement provisoire sont aussi dans les environs
et l'attendent[73]. Cependant la journée finit et Napoléon a persisté
dans son refus; comment espère-t-il échapper à la nécessité qui le
menace?
[Note 73: Voyez les révélations de Maubreuil et son procès.
(Quotidienne, fin d'avril 1817.)]
Depuis quelques jours, il semble préoccupé d'un secret dessein. Son
esprit ne s'anime qu'en parcourant les galeries funèbres de l'histoire.
Le sujet de ses conversations les plus intimes est toujours la mort
volontaire que les hommes de l'antiquité n'hésitaient pas à se donner
dans une situation pareille à la sienne; on l'entend avec inquiétude
discuter de sang-froid les exemples et les opinions les plus opposés.
Une circonstance vient encore ajouter aux craintes que de tels discours
sont bien faits pour inspirer. L'impératrice avait quitté Blois; elle
voulait se réunir à Napoléon; elle était déjà arrivée à Orléans, on
l'attendait à Fontainebleau: mais on apprend de la bouche même de
Napoléon que des ordres sont donnés autour d'elle pour qu'on ne la
laisse pas suivre son dessein. Napoléon, qui craignait cette entrevue, a
voulu rester maître de la résolution, qu'il médite.
Dans la nuit du 12 au 13, le silence des longs corridors du palais est
tout-à-coup troublé par des allées et des venues fréquentes. Les garçons
du château montent et descendent; les bougies de l'appartement intérieur
s'allument; les valets de chambre sont debout. On vient frapper à la
porte du docteur Yvan, on va réveiller le grand maréchal Bertrand, on
appelle le duc de Vicence, on court chercher le duc de Bassano qui
demeure à la chancellerie; tous arrivent et sont introduits
successivement dans la chambre à coucher. En vain la curiosité prête une
oreille inquiète, elle ne peut entendre que des gémissements et des
sanglots qui s'échappent de l'antichambre, et se prolongent sous la
galerie voisine. Tout-à-coup le docteur Yvan sort; il descend
précipitamment dans la cour, y trouve un cheval attaché aux grilles,
monte dessus et s'éloigne au galop. L'obscurité la plus profonde a
couvert de ses voiles le mystère de cette nuit. Voici ce qu'on en
raconte:
A l'époque de la retraite de Moskou, Napoléon s'était procuré, en cas
d'accident, le moyen de ne pas tomber vivant dans les mains de l'ennemi.
Il s'était fait remettre par son chirurgien Yvan un sachet d'opium[74],
qu'il avait porté à son cou pendant tout le temps qu'avait duré le
danger[75]. Depuis, il avait conservé avec grand soin ce sachet dans un
secret de son nécessaire. Cette nuit, le moment lui avait paru arrivé de
recourir à cette dernière ressource. Le valet de chambre qui couchait
derrière sa porte entr'ouverte l'avait entendu se lever, l'avait vu
délayer quelque chose dans un verre d'eau, boire et se recoucher.
Bientôt les douleurs avaient arraché à Napoléon l'aveu de sa fin
prochaine. C'était alors qu'il avait fait appeler ses serviteurs les
plus intimes. Yvan avait été appelé aussi; mais apprenant ce qui venait
de se passer, et entendant Napoléon se plaindre de ce que l'action du
poison n'était pas assez prompte, il avait perdu la tête et s'était
sauvé précipitamment de Fontainebleau. On ajoute qu'un long
assoupissement était survenu, qu'après une sueur abondante les douleurs
avaient cessé, et que les symptômes effrayants avaient fini par
s'effacer, soit que la dose se fût trouvée insuffisante, soit que le
temps en eût amorti le venin. On dit enfin que Napoléon, étonné de
vivre, avait réfléchi quelques instants: «Dieu ne le veut pas!»
s'était-il écrié; et, s'abandonnant à la providence qui venait de
conserver sa vie, il s'était résigné à de nouvelles destinées.
[Note 74: Ce n'était pas seulement de l'opium; c'était une préparation
indiquée par Cabanis, la même dont Condorcet s'est servi pour se donner
la mort.]
[Note 75: «Frédéric-le-Grand, entouré d'ennemis, apprenant la prise de
Berlin, porte long-temps du poison sur lui.» (L'épître à d'Argens,
Ségur, tome 1, page 205.)]
Ce qui vient de se passer est le secret de l'intérieur. Quoi qu'il en
soit, dans la matinée du 13, Napoléon se lève et s'habille comme à
l'ordinaire. Son refus de ratifier le traité a cessé, il le revêt de sa
signature[76].»
[Note 76: Voyez supplément de la troisième partie, nº 1.]