TRAITÉ DU 11 AVRIL.

Les alliés osaient à peine se flatter qu'on pût amener Napoléon à un

sacrifice aussi absolu. Le duc de Vicence leur présente l'acte que

Napoléon vient de signer, et les hostilités sont aussitôt suspendues.

Rien ne doit plus interrompre la négociation entamée.

Les souverains alliés avaient déclaré dès les premiers moments que

Napoléon conserverait le rang, le titre et les honneurs des têtes

couronnées. On avait promis de lui assigner une résidence indépendante;

ces dispositions n'éprouvent aucune difficulté. Quant au choix de la

résidence, on balance entre Corfou, la Corse, ou l'île d'Elbe; les

souverains se décident pour l'île d'Elbe. Sous le rapport pécuniaire, on

veut traiter Napoléon et sa famille avec la plus grande générosité; on

va même au-devant de ce que les plénipotentiaires de Napoléon croient

devoir demander. Un établissement en Italie est assigné à l'impératrice

Marie-Louise et à son fils; on accorde des revenus à tous les membres de

la famille impériale; on n'oublie ni l'impératrice Joséphine, ni le

prince Eugène, fils adoptif de Napoléon: plus les dispositions sont

libérales, plus l'orgueil des princes alliés semble s'y complaire.

L'empereur Alexandre pousse la générosité jusqu'à s'occuper du petit

nombre d'aides de camp, de généraux, et de serviteurs qui composent la

maison militaire et la famille domestique de Napoléon. Il veut que

Napoléon, comme à son lit de mort, puisse dicter un testament

rémunératoire en leur faveur[71].

[Note 71: Il faut tenir note ici, à la honte de la diplomatie

européenne, que cette générosité est restée sans effet. Les legs que

Napoléon a distribués autour de lui sur la foi du traité n'ont pas été

acquittés; et les légataires n'ont pu trouver dans la signature des plus

grands princes cette garantie irrévocable que la simple signature de

deux notaires donne entre particuliers aux moindres dispositions de

cette nature.]

Tandis qu'on prépare à Paris le traité qui doit contenir ces différents

arrangements, Napoléon envoie courrier sur courrier pour redemander au

duc de Vicence le papier sur lequel il a donné son abdication.

Depuis qu'il a souscrit à cet acte, il est resté mécontent de lui-même,

cette négociation diplomatique lui déplaît, elle lui paraît humiliante,

il la croit inutile. Survivant à tant de grandeurs, il lui suffit de

vivre désormais en simple particulier, et il a honte qu'un si grand

sacrifice offert à la paix du monde soit mêlé à des arrangements

pécuniaires. «A quoi bon un traité, disait-il, puisqu'on ne veut pas

régler avec moi ce qui concerne les intérêts de la France? Du moment

qu'il ne s'agit plus que de ma personne, il n'y a pas de traité à

faire... Je suis vaincu, je cède au sort des armes. Seulement je demande

à n'être pas prisonnier de guerre; et pour me l'accorder, un simple

cartel doit suffire!...»

Napoléon ayant réduit sa position en des termes aussi simples, on

prévoit les nouvelles difficultés qui attendent la ratification de

l'acte que les plénipotentiaires ont mis tant de soin à conclure. Leur

traité a été signé à Paris le 11 avril; le duc de Vicence le porte

aussitôt à Fontainebleau: mais les premières paroles de Napoléon sont

pour redemander encore l'abdication qu'il a donnée.

Il n'était plus au pouvoir du duc de Vicence de rendre ce papier, les

affaires étaient trop avancées. L'abdication, servant de base à la

négociation, avait été la première pièce communiquée aux alliés. Elle

était devenue publique, on l'avait insérée dans les journaux.

D'ailleurs les alliés, les plénipotentiaires eux-mêmes, et la plupart

des serviteurs du gouvernement impérial, voyaient dans cette grande

transaction autre chose encore que les intérêts personnels de Napoléon.

On attachait généralement une haute importance à ce qu'il y eût

_abdication_, parcequ'un tel acte devait être la base du nouvel ordre de

choses qui se préparait en France; et les alliés pensaient que les

Bourbons ne sauraient payer trop cher la renonciation formelle de la

dynastie précédente. Cependant il est remarquable que l'empereur

Napoléon et la famille des Bourbons voyaient avec un même mécontentement

cette renonciation, et s'accordaient à prétendre n'en avoir pas besoin,

celui-là pour descendre du trône, ceux-ci pour y monter[72].

[Note 72: M. de La Maisonfort reproche aux alliés d'avoir admis Napoléon

à traiter comme souverain. «Condamné par la fortune, dit-il, pourquoi

fut-il absous par la politique?»]

En vain Napoléon repousse ce traité.

Fontainebleau est maintenant une prison, toutes les issues en sont

soigneusement gardées par les étrangers; signer semble être le seul

moyen qui lui reste pour sauver sa liberté, peut-être même sa vie! car

les émissaires du gouvernement provisoire sont aussi dans les environs

et l'attendent[73]. Cependant la journée finit et Napoléon a persisté

dans son refus; comment espère-t-il échapper à la nécessité qui le

menace?

[Note 73: Voyez les révélations de Maubreuil et son procès.

(Quotidienne, fin d'avril 1817.)]

Depuis quelques jours, il semble préoccupé d'un secret dessein. Son

esprit ne s'anime qu'en parcourant les galeries funèbres de l'histoire.

Le sujet de ses conversations les plus intimes est toujours la mort

volontaire que les hommes de l'antiquité n'hésitaient pas à se donner

dans une situation pareille à la sienne; on l'entend avec inquiétude

discuter de sang-froid les exemples et les opinions les plus opposés.

Une circonstance vient encore ajouter aux craintes que de tels discours

sont bien faits pour inspirer. L'impératrice avait quitté Blois; elle

voulait se réunir à Napoléon; elle était déjà arrivée à Orléans, on

l'attendait à Fontainebleau: mais on apprend de la bouche même de

Napoléon que des ordres sont donnés autour d'elle pour qu'on ne la

laisse pas suivre son dessein. Napoléon, qui craignait cette entrevue, a

voulu rester maître de la résolution, qu'il médite.

Dans la nuit du 12 au 13, le silence des longs corridors du palais est

tout-à-coup troublé par des allées et des venues fréquentes. Les garçons

du château montent et descendent; les bougies de l'appartement intérieur

s'allument; les valets de chambre sont debout. On vient frapper à la

porte du docteur Yvan, on va réveiller le grand maréchal Bertrand, on

appelle le duc de Vicence, on court chercher le duc de Bassano qui

demeure à la chancellerie; tous arrivent et sont introduits

successivement dans la chambre à coucher. En vain la curiosité prête une

oreille inquiète, elle ne peut entendre que des gémissements et des

sanglots qui s'échappent de l'antichambre, et se prolongent sous la

galerie voisine. Tout-à-coup le docteur Yvan sort; il descend

précipitamment dans la cour, y trouve un cheval attaché aux grilles,

monte dessus et s'éloigne au galop. L'obscurité la plus profonde a

couvert de ses voiles le mystère de cette nuit. Voici ce qu'on en

raconte:

A l'époque de la retraite de Moskou, Napoléon s'était procuré, en cas

d'accident, le moyen de ne pas tomber vivant dans les mains de l'ennemi.

Il s'était fait remettre par son chirurgien Yvan un sachet d'opium[74],

qu'il avait porté à son cou pendant tout le temps qu'avait duré le

danger[75]. Depuis, il avait conservé avec grand soin ce sachet dans un

secret de son nécessaire. Cette nuit, le moment lui avait paru arrivé de

recourir à cette dernière ressource. Le valet de chambre qui couchait

derrière sa porte entr'ouverte l'avait entendu se lever, l'avait vu

délayer quelque chose dans un verre d'eau, boire et se recoucher.

Bientôt les douleurs avaient arraché à Napoléon l'aveu de sa fin

prochaine. C'était alors qu'il avait fait appeler ses serviteurs les

plus intimes. Yvan avait été appelé aussi; mais apprenant ce qui venait

de se passer, et entendant Napoléon se plaindre de ce que l'action du

poison n'était pas assez prompte, il avait perdu la tête et s'était

sauvé précipitamment de Fontainebleau. On ajoute qu'un long

assoupissement était survenu, qu'après une sueur abondante les douleurs

avaient cessé, et que les symptômes effrayants avaient fini par

s'effacer, soit que la dose se fût trouvée insuffisante, soit que le

temps en eût amorti le venin. On dit enfin que Napoléon, étonné de

vivre, avait réfléchi quelques instants: «Dieu ne le veut pas!»

s'était-il écrié; et, s'abandonnant à la providence qui venait de

conserver sa vie, il s'était résigné à de nouvelles destinées.

[Note 74: Ce n'était pas seulement de l'opium; c'était une préparation

indiquée par Cabanis, la même dont Condorcet s'est servi pour se donner

la mort.]

[Note 75: «Frédéric-le-Grand, entouré d'ennemis, apprenant la prise de

Berlin, porte long-temps du poison sur lui.» (L'épître à d'Argens,

Ségur, tome 1, page 205.)]

Ce qui vient de se passer est le secret de l'intérieur. Quoi qu'il en

soit, dans la matinée du 13, Napoléon se lève et s'habille comme à

l'ordinaire. Son refus de ratifier le traité a cessé, il le revêt de sa

signature[76].»

[Note 76: Voyez supplément de la troisième partie, nº 1.]

Manuscrit de mil huit cent quatorze, trouvé dans les voitures impériales prises à Waterloo, contenant l'histoire des six derniers mois du règne de Napoléon · 第 97 / 126 题