SUITES DE LA DÉFECTION DU DUC DE RAGUSE.

Les trois plénipotentiaires de Napoléon, arrivés à Paris dans la soirée

du 4, se présentent aussitôt chez les souverains alliés. Ils ne tardent

pas à s'apercevoir du terrain que leur cause a perdu pendant l'absence

du duc de Vicence. Les hommes du gouvernement provisoire n'ont pas cessé

d'obséder les souverains pour en obtenir l'exclusion définitive de la

régente et de son fils[66].

[Note 66: Voyez l'histoire de Beauchamp, tome II, pages 363 à 367. «Aux

négociateurs de Fontainebleau, les membres du gouvernement provisoire

succédèrent chez l'empereur Alexandre... Tous leurs efforts portèrent

sur un seul objet, celui de détourner la régence... Il y allait, pour

ainsi dire, de leur tête... Ils se surpassèrent dans cette

conjoncture... M. de Talleyrand prononça un discours plein de vigueur...

Il fut puissamment secondé par le général Dessoles... Le général

Beurnonville courut chez le roi de Prusse; ce prince, aisément

convaincu, décida l'empereur de Russie à éloigner toute idée de

régence...» Voyez aussi les révélations de M. l'abbé de Pradt, page

75... «De grands efforts furent tentés auprès des souverains alliés pour

les porter à la substitution du fils au père... Mais cette entreprise

échoua. Le général Dessoles signala sa rentrée dans les affaires par la

plus vigoureuse résistance à l'adoption des demandes de Napoléon.»]

La peur qu'ils ont du père ne leur permet d'espérer désormais quelque

sûreté que par la chute de la famille entière. Ils ne quittent donc pas

les salons des princes alliés. Les plénipotentiaires les ont trouvés à

ce poste; ils ont vu avec inquiétude l'air de contentement qui règne sur

leur visage... Un personnage survient, et l'inquiétude des

plénipotentiaires est au comble... Le duc de Raguse à qui ils venaient

de parler en changeant de chevaux à Essonne, ils le voient entrer la

tête haute dans le salon des alliés; bientôt tout s'explique; ils

apprennent de la bouche de l'empereur Alexandre que les troupes du

maréchal ont été conduites par le général S****[67] à Versailles, et que

la désertion du camp d'Essonne laisse la personne de Napoléon à la

discrétion des alliés[68].

[Note 67: On avait vu la veille, à Fontainebleau, ce même général

puisant deux mille écus dans la bourse de Napoléon.]

[Note 68: Convention de Chevilly, village situé à deux lieues sud de

Paris, et à une lieue est de Sceaux, signée le 4 avril entre le maréchal

Marmont, duc de Raguse, et le prince de Schwartzenberg, commandant en

chef les troupes des alliés.

Art. 1er. Les troupes françaises qui, par suite du décret du sénat du 2

avril, quitteront les drapeaux de Napoléon Bonaparte, pourront se

retirer en Normandie avec armes, bagages et munitions, et avec les mêmes

égards et honneurs militaires que les troupes _alliées_ se doivent

réciproquement.

Art. 2. Si, par suite de ce mouvement, les événements de la guerre

faisaient tomber entre les mains des puissances alliées la personne de

Napoléon Bonaparte, sa vie et sa liberté lui seront garanties dans un

espace de terrain et dans un pays circonscrit au choix des puissances

alliées et du gouvernement français. (Revue chronologique de l'Histoire

de France, pag. 590, édit. de 1820.--Le Moniteur, nº 97, de 1814.)]

Jusqu'ici les souverains avaient cru devoir user de ménagements envers

Napoléon, qui s'appuyait sur les voeux et les affections de l'armée.

Tant qu'on l'avait vu à la tête de 50,000 hommes d'élite postés à une

marche de Paris, les considérations militaires l'avaient emporté sur

bien des intrigues. Maintenant que Fontainebleau a cessé d'être une

position militaire, et que l'armée semble abandonner la cause de

Napoléon, la question a changé de face; le temps des ménagements est

passé: l'abdication en faveur de la régente et de son fils ne suffit

plus à un ennemi rassuré; on déclare aux plénipotentiaires qu'il faut

que Napoléon et sa dynastie renoncent entièrement au trône.

Il faut donc aller chercher de nouveaux pouvoirs à Fontainebleau, et

c'est le duc de Vicence qui remplit encore cette pénible mission.

Le premier mouvement de Napoléon, en le voyant, est de rompre une

négociation qui devient si humiliante. Poussé à bout, il veut secouer

les entraves dont on l'embarrasse depuis quelques jours. La guerre

n'offre plus rien de pire que la paix; c'est un fait qui doit être clair

maintenant pour tout le monde, et il espère que les chefs de l'armée

sont désabusés de leurs chimères. Il reporte toutes ses pensées vers les

opérations militaires. Peut-être peut-on encore tout sauver; les

cinquante mille soldats du maréchal Soult qui sont sous les murs de

Toulouse, les quinze mille hommes que le maréchal Suchet ramène de

Catalogne, les trente mille hommes du prince Eugène, les quinze mille

hommes de l'armée d'Augereau, que la perte de Lyon vient de rejeter sur

les Cévennes, enfin les nombreuses garnisons des places frontières et

l'armée du général Maisons, sont encore des points d'appui redoutables

sur lesquels Napoléon peut manoeuvrer avec ce qui lui reste autour de

Fontainebleau... Il parle de se retirer sur la Loire[69].

[Note 69: Napoléon, à Fontainebleau, avait encore autour de lui:

25,000 hommes de sa garde, etc. Rien ne s'opposait à ce qu'il ralliât

les 25,000 de l'armée de Lyon,

les 18,000 que le lieutenant-général Grenier ramenait d'Italie,

les 15,000 du maréchal Suchet,

les 40,000 du maréchal Soult, et reparût sur le champ de bataille à la

tête de plus de 100,000 combattants.

123,000

Il était maître de toutes les places fortes de France et d'Italie. Il

aurait long-temps encore entretenu la guerre, et bien des chances de

succès s'offraient aux calculs; mais ses ennemis déclaraient à l'Europe

qu'il était le seul obstacle à la paix: il n'hésita pas sur le sacrifice

qui semblait lui être demandé dans l'intérêt de la France. (Mémoires de

Napoléon; Montholon, tome II, page 275.)]

A ce cri de rupture, l'alarme se répand de nouveau dans les quartiers

généraux de Fontainebleau et dans les galeries du palais. On s'unit pour

rejeter toute détermination qui aurait pour résultat de prolonger la

guerre. La lutte a été trop longue, l'énergie est épuisée; on le dit

ouvertement: on en a assez! On ne pense plus qu'à mettre à l'abri des

hasards ce qui reste de tant de peines, de tant de prospérités, de tant

de naufrages; les plus braves finissent par attacher quelque prix à la

conservation de la vie qu'ils ont réchappée de tant de dangers!

Peut-être aussi se sent-on entraîné par une vieille aversion contre la

guerre civile. Tout enfin devient contraire à ce qui ne serait pas un

accommodement. Non seulement la lassitude a dompté les esprits, mais

chacun des chefs qui en valent la peine a déjà reçu de Paris des paroles

de conciliation et des promesses pour sa paix particulière. On se plaît

à envisager la révolution nouvelle comme une grande transaction entre

tous les intérêts français, dans laquelle il n'y aura de sacrifié qu'un

seul intérêt, celui de Napoléon. C'est à qui trouvera donc un prétexte

pour se rendre à Paris, où le nouveau gouvernement accueille tout ce qui

abandonne l'ancien. On ne voudrait pas pourtant être des premiers à

quitter Napoléon. Mais pourquoi tarde-t-il si long-temps à rendre chacun

libre de ses actions? On murmure hautement de ses délais, de ses

indécisions, et des projets désespérés qu'il conserve. Depuis qu'il est

malheureux, on ne le croit plus capable que de faire des fautes, et déjà

plusieurs tacticiens de fraîche date s'étonnent de l'avoir si long-temps

reconnu pour leur maître. Enfin, petit à petit, chacun a pris son

parti: l'un va à Paris parce qu'il y est appelé, l'autre parce qu'il y

est envoyé, celui-ci parce qu'il faut se dévouer aux intérêts de son

arme ou de son corps, celui-là pour aller chercher des fonds, cet autre

parce que sa femme est malade; que sais-je encore? Les bonnes raisons ne

manquent pas, et chaque homme un peu marquant qui ne peut aller lui-même

à Paris y a du moins son plénipotentiaire.

Tandis que les gens de Fontainebleau mettent tant d'intérêt à connaître

ce qui se passe à Paris, de leur côté les alliés n'en mettent pas moins

à savoir ce qui se passe autour de Napoléon; depuis qu'ils sont maîtres

de la capitale, ils ont toujours eu les yeux fixés sur lui. Ils n'ont

cessé de se tenir en garde contre un de ces coups hardis auxquels il a

accoutumé l'Europe. Toutes précautions ont paru bonnes; aucune des

heures qui se sont écoulées n'a été perdue. On a accumulé des troupes

sur toutes les avenues. Une armée russe est entre Essonne et Paris; une

autre est portée sur la rive droite de la Seine, depuis Melun jusqu'à

Montereau; d'autres corps ont marché par les routes de Chartres et

d'Orléans; d'autres encore, accourues sur nos pas par les routes de la

Champagne et de la Bourgogne, se sont répandues entre l'Yonne et la

Loire. Sans cesse on resserre Fontainebleau dans un blocus plus étroit.

Ces mouvements de troupes de la part de l'ennemi secondent admirablement

les conseillers qui veulent que Napoléon n'ait plus d'autre parti à

prendre que de briser son épée. «Où irons-nous chercher, disent-ils, les

débris d'armée sur lesquels on semble compter encore? Ces différents

corps de troupes sont tellement dispersés, que les généraux les plus

voisins sont à plus de cent lieues l'un de l'autre: quel ensemble

pourra-t-on jamais mettre dans leurs mouvements? Et nous qui sommes ici,

sommes-nous bien sûrs de pouvoir en sortir pour aller les rejoindre?»

Venaient ensuite les nouvelles de la nuit, l'apparition des coureurs de

l'ennemi sur la Loire, Pithiviers occupé par eux, notre communication

avec Orléans interceptée, etc., etc.

Napoléon écoutait froidement les propos, il faisait apprécier à leur

véritable valeur les forces inégales de ce réseau qu'on affectait de

voir tendu tout autour de lui, et promettait de le rompre quand il en

serait temps. «Une route fermée à des courriers s'ouvre bientôt devant

cinquante mille hommes,» disait-il; et pourtant, quelle que soit la

confiance de son langage, on le voit qui hésite dans l'exécution de son

projet, retenu sans doute par un secret dégoût dont il ne peut se rendre

maître. Il ne sent que trop combien sa position va devenir différente:

lui qui n'a jamais commandé que de grandes armées régulières, qui n'a

jamais manoeuvré que pour rencontrer l'ennemi, qui, dans chaque

bataille, avait coutume de décider du sort d'une capitale ou d'un

royaume, et qui, dans chaque campagne, a su jusqu'à présent renfermer et

finir une guerre, il faut maintenant qu'il se réduise au métier d'un

chef de partisans; il faut se résoudre à courir les aventures, passant

de province en province, guerroyant sans cesse, portant le ravage

partout, et ne pouvant en finir nulle part!... Les horreurs de la guerre

civile viennent encore rembrunir le tableau, et on ne lui en épargne pas

les peintures. Mais abrégeons ces heures d'hésitation et d'angoisse.

Hâtons-nous de dire que ceux qui ont parlé à Napoléon des chances

possibles d'une guerre civile ont porté à sa résolution les coups les

plus sûrs... «Eh bien, puisqu'il faut renoncer à défendre plus

long-temps la France, s'écrie Napoléon, l'Italie ne m'offre-t-elle pas

encore une retraite digne de moi? Veut-on m'y suivre encore une fois?

Marchons vers les Alpes!» Il dit, et cette proposition n'est suivie que

d'un profond silence. Ah! si dans ce moment Napoléon indigné fût passé

brusquement de son salon dans la salle des officiers secondaires, il y

aurait trouvé une jeunesse empressée à lui répondre! Quelques pas

encore, et il aurait été salué au bas de ses escaliers par les

acclamations de tous ses soldats! leur enthousiasme aurait ranimé son

âme!... Mais Napoléon succombe sous les habitudes de son règne: il

croirait déchoir en marchant désormais sans les _grands officiers_ que

la couronne lui a donnés; il lui semble que le général Bonaparte

lui-même ne saurait recommencer sa carrière sans le cortége obligé de

ses anciens lieutenants; et il vient d'entendre leur silence! Il faut

donc qu'il cède encore une fois à leur lassitude; mais ce n'est pas sans

leur adresser ces paroles prophétiques: «Vous voulez du repos, ayez-en

donc! Hélas! vous ne savez pas combien de chagrins et de dangers vous

attendent sur vos lits de duvet! Quelques années de cette paix que vous

allez payer si cher en moissonneront un plus grand nombre d'entre vous

que n'aurait fait la guerre, la guerre la plus désespérée[70]!» A ces

mots Napoléon se rassied; il prend la plume, et, se reconnaissant

vaincu, moins par ses ennemis que par la grande défection qui l'entoure,

il rédige lui-même en ces termes la seconde formule de l'abdication

qu'on attend:

«Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur était le seul

obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'empereur, fidèle à

son serment, déclare qu'il renonce pour lui et ses enfants aux trônes de

France et d'Italie, et qu'il n'est aucun sacrifice, même celui de la

vie, qu'il ne soit prêt à faire aux intérêts de la France.»

[Note 70: Que sont devenus, en moins de sept années, Berthier, Murat,

Ney, Masséna, Augereau, Lefebvre, Brune, Serrurier, Kellermann,

Pérignon, Beurnonville, Clarke, et tant d'autres?]

Manuscrit de mil huit cent quatorze, trouvé dans les voitures impériales prises à Waterloo, contenant l'histoire des six derniers mois du règne de Napoléon · 第 95 / 126 题