(Du 1er au 2 avril.)
Cependant les alliés voulaient avant tout assurer la vie de leurs
soldats. Depuis deux mois, quinze à vingt mille étaient tombés sous les
coups des paysans français; il était urgent de désarmer cette animosité.
On désirait le rétablissement des Bourbons; mais on ne voulait pas que
cette révolution parût être commandée par la force des armes; il fallait
aller doucement, ménager l'opinion, faire parler des voix françaises, et
ne paraître accéder qu'au voeu national. Tel était le plan des alliés;
leur langage était devenu celui de la générosité, les partisans des
Bourbons faisaient le reste. Au dehors ils provoquaient le retour de
leurs princes avec tout l'essor d'un zèle long-temps comprimé; on ne
voyait qu'eux allant, venant à travers les bagages et les bivouacs
ennemis, qui encombraient nos ponts, nos quais et nos boulevards. Ils
s'agitaient dans tous les sens, frappaient à toutes les portes; tout ce
qui les écoutait leur était bon. Ils trouvaient d'utiles auxiliaires
dans cette foule de gens en place qui ne pensent qu'à conserver leur
emploi; ils recrutaient surtout des prosélytes actifs parmi tous ces
ambitieux que les honneurs et les grâces n'avaient pu encore atteindre
depuis quinze ans qu'ils les sollicitaient. Déjà tout ce qui était
mécontent du sort avait battu des mains à la nouvelle d'un revirement
dans les fortunes; déjà toutes les familles qui avaient perdu à la
révolution avaient calculé tout ce qu'une contre-révolution pouvait leur
rendre. L'oreille des vieillards se prêtait volontiers à d'anciens noms,
à d'anciens droits qui réveillaient les souvenirs de leur jeunesse;
l'imagination des femmes se laissait séduire par l'intérêt romanesque de
quelques grandes infortunes; la population des boutiques, inquiète au
bruit du sabre étranger qui battait le pavé, s'empressait de renier le
souverain qu'elle admirait hier: en un mot, les passions jalouses, le
ressentiment des ambitions trompées, des vanités blessées, des torts
justement punis; les lâchetés de l'ingratitude et même celles de la
peur, tout concourait à seconder les ennemis de Napoléon[58].
[Note 58: «La plupart des conjurés avaient été comblés de bienfaits par
l'empereur; ils avaient trouvé de grands avantages dans ses victoires;
mais plus leur fortune était devenue brillante, plus ils s'occupaient
d'échapper au malheur commun... Comblez un homme de bienfaits, la
première idée que vous lui inspirez, c'est de chercher les moyens de les
conserver.» (Montesquieu, Grandeur et décadence des Romains, chap. 11 et
13.)]
En général, l'idée de la conquête était insupportable aux Parisiens; on
voulait à tout prix échapper à cette situation, et l'on courait se
réfugier dans l'idée plus tolérable d'une restauration. Les chefs de
parti avaient saisi habilement ce retour de l'amour-propre national sur
lui-même. La volonté des alliés n'était présentée que comme l'appui de
la nôtre, et l'oppression que six cent mille étrangers exerçaient sur
notre malheureux pays commençait à s'appeler _la délivrance de la
France_[59].
[Note 59: «Je dois sans doute au sang français qui coule dans mes
veines, cette impatience que j'éprouve quand on me parle d'opinions
placées hors de ma patrie; et si l'Europe civilisée voulait m'imposer la
Charte, j'irais vivre à Constantinople.» (Chateaubriand, page 118, De la
monarchie selon la Charte.)]
Mais il fallait un organe à cette opinion publique qu'on voulait faire
parler, et l'on n'avait pas eu de peine à le trouver[60]. «Le sénat
était en possession du droit de suppléer, dans toutes les circonstances
imprévues, à l'absence du pouvoir populaire. A ce titre, le gouvernement
de Napoléon lui avait donné l'initiative dans les plus grandes
affaires[61].» Le sénat avait donc été choisi pour prendre encore
l'initiative dans celle-ci. Dès le 31 au soir, l'empereur Alexandre
avait invité ce corps à pourvoir aux besoins des circonstances et au
salut de l'état; il lui avait commandé de s'occuper d'une nouvelle
constitution et de la composition d'un gouvernement provisoire.
[Note 60: «L'empereur Alexandre ayant demandé à M. de Talleyrand quel
moyen il se proposait d'employer, celui-ci répondit que ce serait les
autorités constituées, et qu'il se _faisait fort du sénat_.» (Suite des
révélations de l'abbé de Pradt, page 67.)]
[Note 61: M. Lambrechts.]
Le sénat, habitué à obéir, s'était rassemblé le 1er avril, sous la
présidence de M. de Talleyrand, et avait accepté, pour composer le
gouvernement provisoire, MM. de Talleyrand, de Beurnonville, de
Jaucourt, de Dalberg, et l'abbé de Montesquiou[62].
[Note 62: «Dans cette séance le gouvernement provisoire fut nommé, ou
plutôt confirmé; car les choix qui avaient été arrêtés entre nous ne
souffrirent pas une contradiction.» (De Pradt, page 72.)]
Au même moment le conseil général du département de la Seine, convoqué
illégalement par son président Bellard, avait déclaré que le voeu de
Paris était pour le rappel des Bourbons.
Telles sont en substance les nouvelles de Paris que l'on reçoit à
Fontainebleau dans les trois premiers jours. Elles font une grande
sensation parmi les chefs de l'armée[63], mais elles ne peuvent
distraire Napoléon de ses dispositions militaires. Il est au moment de
se retrouver à la tête de cinquante mille hommes; c'est sur Paris qu'il
veut marcher. Il espère que le bruit de son canon réveillera les
Parisiens et ranimera l'amour-propre national, comprimé un instant par
la présence de l'étranger. L'ennemi est fatigué; il vient de perdre
douze mille hommes dans les fossés de Paris. Depuis quelques heures il
se repose dans la sécurité du succès; ses généraux sont dispersés dans
nos hôtels; ses soldats s'égarent dans le dédale des carrefours de la
capitale; un coup de main sur Paris peut avoir le plus grand résultat;
le mouvement des troupes commence!
[Note 63: «Dès que nous fûmes sortis du conseil (31 mars), M. le baron
Louis et moi, nous travaillâmes à nous assurer d'un des généraux les
plus influents, et nous dépêchâmes vers lui.» (De Pradt, page 72.)]