L'ARMÉE SE RANGE AUTOUR DE FONTAINEBLEAU.--NOUVELLES DE PARIS.--SUCCÈS
DU PARTI ROYALISTE.
(Du 31 mars au 1er avril.)
Le 31 mars, à six heures du matin, Napoléon se retrouve à Fontainebleau.
On ne prend dans le château qu'un logement militaire; les grands
appartements restent fermés; Napoléon s'établit dans son petit
appartement, situé au premier étage, le long de la galerie de François
Ier.
Dans la soirée et dans la matinée du lendemain, on voit arriver par la
route de Sens la tête des colonnes que Napoléon ramène de la Champagne,
et par la route d'Essonne l'avant-garde des troupes qui sortent de
Paris. Ces débris se groupent autour de Fontainebleau.
Le duc de Conegliano, qui commandait la garde nationale de Paris; le duc
de Dantzick, qui, malgré son grand âge, vient de faire la campagne; le
prince de la Moskowa, le duc de Tarente, le duc de Reggio et le prince
de Neufchâtel, qui arrivent de Troyes; les ducs de Trévise et de Raguse,
qui sortent de Paris, rejoignent successivement le quartier impérial.
Le duc de Bassano est le seul ministre qui soit en ce moment auprès de
Napoléon; le duc de Vicence est en mission auprès des alliés, les autres
ministres sont sur la Loire avec l'impératrice.
A mesure que les troupes défilent, on leur fait prendre position
derrière la rivière d'Essonne. Le duc de Raguse place son quartier
général à Essonne, le duc de Trévise établit le sien à Mennecy. Ce qui
vient de Paris est rallié derrière cette ligne, ce qui arrive de la
Champagne prend une position intermédiaire du côté de Fontainebleau; les
bagages et le grand parc d'artillerie sont dirigés sur Orléans.
Napoléon a donc encore une armée dans sa main... Tandis qu'il médite sur
les ressources de sa position militaire, l'attention autour de lui est
entièrement absorbée par tout ce qui se passe à Paris. On recueille avec
avidité les moindres détails qui arrivent de ce côté, et c'est d'abord
du succès de la mission du duc de Vicence que l'on s'informe avec le
plus d'inquiétude. Ce ministre s'était présenté, dans la nuit même du 30
au 31, aux avant-postes des alliés: il était parvenu jusqu'à l'empereur
Alexandre, il en avait reçu un accueil honorable: mais ce souverain
tenait dans ses mains les clefs de Paris qu'on venait de lui apporter,
il était occupé à donner des ordres pour son entrée, qui devait avoir
lieu à dix heures du matin; avant de parler d'affaires, il voulait être
à Paris: tout ce qu'avait pu obtenir le duc de Vicence, c'était la
promesse qu'on lui donnerait les premiers moments dont on pourrait
disposer après l'occupation militaire de la capitale.
Cependant les chefs de l'armée ennemie avaient commencé à s'expliquer
contre le gouvernement de Napoléon; le général en chef autrichien, qui,
en l'absence de son maître, devait montrer le plus de circonspection
dans cette grande circonstance, avait été des premiers au contraire à
prendre l'initiative avec un empressement tout-à-fait inexplicable.
«Parlant au nom de l'Europe sous les armes au pied des murs de Paris,
Schwartzenberg venait de proclamer que les souverains alliés cherchaient
de bonne foi une autorité salutaire en France pour traiter avec elle de
l'union de toutes les nations et de tous les gouvernements;» et,
méconnaissant déjà les droits et l'autorité de Napoléon, il avait
indiqué aux Parisiens non seulement l'exemple de Lyon[54], qui venait de
se rendre, mais encore celui de Bordeaux, qui avait reconnu les
Bourbons[55].
[Note 54: Les alliés avaient occupé Lyon le 21 mars.]
[Note 55: «Le 31 mars, le prince Schwartzenberg articula expressément à
M. le duc Dalberg que lui et M. le prince de Metternich pensaient que la
continuation de l'existence souveraine de Napoléon en France était
incompatible avec le repos de l'Europe, et que, Napoléon vivant, il n'y
avait rien de mieux à faire que de se fixer au retour de l'ancienne
dynastie en France.» (Voir les révélations de l'abbé de Pradt, page
63.)]
A ce signal, les agents que la maison de Bourbon entretenait à Paris
n'avaient plus craint de se montrer; ils avaient compris que tout allait
dépendre de la manière dont Paris aurait l'air de se prononcer.
L'importance du moment les avait fait redoubler d'efforts. Le peuple
était dans la stupeur; il n'y avait plus ni administration ni police;
le pavé était au premier occupant, les royalistes n'avaient plus qu'à
s'en emparer.
Le 31, à midi, l'empereur Alexandre et le roi de Prusse avaient fait
leur entrée: cette marche militaire, d'abord paisible, avait fini par
devenir bruyante; des cris en faveur des Bourbons s'étaient fait
entendre, des cocardes blanches avaient été arborées; et les Parisiens
étonnés, cherchant des yeux l'empereur d'Autriche, avaient appris avec
inquiétude qu'il était encore bien loin.
C'était chez M. de Talleyrand que l'empereur Alexandre était allé
descendre. Cet ancien ministre aurait dû suivre l'impératrice sur la
Loire, il en avait reçu l'ordre; mais il s'était fait arrêter à la
barrière et ramener dans Paris pour en faire les honneurs aux alliés.
A peine le czar était-il installé dans son logement, qu'il avait tenu un
conseil sur le parti politique que les alliés devaient adopter. M. de
Talleyrand et ses principaux confidents n'avaient pas manqué d'être
appelés à la délibération.[56]
[Note 56: Suite des révélations de M. l'abbé de Pradt: «Une conférence
entre M. de Talleyrand et M. de Nesselrode avait précédé de quelques
heures la tenue de ce conseil. On y avait préparé ce qui devait être dit
dans celui-ci.» (_Ibid._, page 63.)
«L'empereur Alexandre, après l'ouverture du conseil, dit qu'il y avait
trois partis à prendre: 1º faire la paix avec Napoléon, en prenant
toutes ses sûretés contre lui; 2º établir la régence; 3º rétablir la
maison de Bourbon. M. de Talleyrand s'attacha à faire sentir les
inconvénients des deux premières propositions, et à les réunir dans
l'esprit du conseil devant lequel il parlait; il passa ensuite à
l'établissement de la troisième, comme la seule chose qui convînt et qui
fût désirée. On ne lui contesta pas les convenances, mais bien
l'existence d'un désir dont on n'avait pas trouvé la manifestation sur
toute la route traversée par les alliés, dans laquelle au contraire la
population s'était prononcée d'une manière hostile. On appuyait sur la
résistance de l'armée, qui se retrouvait au même degré dans les troupes
de nouvelle levée et dans les vétérans. On résistait donc à l'idée que
le rappel de la maison de Bourbon ne fût pas contrarié par les
dispositions d'un très grand nombre de personnes. L'empereur demanda à
M. de Talleyrand quel moyen il se proposait d'employer pour arriver au
résultat qu'il annonçait... Quelque solides que fussent les raisons
qu'il allégua, cependant la résistance durait encore, et ce fut pour la
vaincre qu'il crut devoir s'étayer du témoignage de M. le baron Louis et
du mien... M. de Talleyrand nous introduisit dans la salle où se
trouvait le conseil; on se trouva rangé de manière à ce que, du côté
droit, le roi de Prusse et le prince Schwartzenberg se trouvassent les
plus rapprochés du meuble d'ornement qui est au milieu de l'appartement;
M. le duc Dalberg était à la droite du prince Schwartzenberg; MM. de
Nesselrode, Pozzo di Borgo, le prince de Lichtenstein, suivaient; M. de
Talleyrand se trouvait à la gauche du roi de Prusse, M. le baron Louis
et moi placés auprès de lui. L'empereur Alexandre, faisant face à
l'assemblée, allait et venait. Ce prince, du ton de voix le plus
prononcé, débuta par nous dire qu'il ne faisait pas la guerre à la
France, et que ses alliés et lui ne connaissaient que deux ennemis,
l'empereur Napoléon et tout ennemi de la liberté des Français...; que
les Français étaient parfaitement libres; que nous n'avions qu'à faire
connaître ce qui nous paraissait certain dans les dispositions de la
nation, et que son voeu serait soutenu par les forces des alliés...
J'éclatai par la déclaration que nous étions tous royalistes et que la
France l'était comme nous... «Eh bien, dit alors l'empereur Alexandre,
je déclare que je ne traiterai plus avec l'empereur Napoléon...» On
obtint de ce monarque que cette déclaration fût rendue publique: deux
heures après elle couvrait les murs de la capitale, par les soins de MM.
Michaud, qui se trouvaient dans les appartements voisins de la salle du
conseil.» (Voyez page 62 [Nº page??] et suiv.)]
Vainement le duc de Vicence s'était présenté pour obtenir l'audience
qu'on lui avait promise; la cause de son prince était déjà perdue,
qu'il n'avait encore pu se faire entendre[57].
[Note 57: «A la fin du conseil nous mîmes tous nos soins à empêcher
l'effet des représentations que les négociateurs de Napoléon pouvaient
chercher à produire; si nous ne pûmes les empêcher d'arriver, on parvint
du moins à abréger leur séjour et à en atténuer l'effet.» (Voy. page 62
des révélations de l'abbé de Pradt.)]
Au surplus le public n'avait pas tardé à être mis dans la confidence;
déjà M. de Nesselrode avait écrit au préfet de police de mettre en
liberté tous les individus détenus pour attachement _à leur légitime
souverain_, et bientôt après les murs de Paris avaient été placardés
d'une déclaration de l'empereur Alexandre, faite tant en son nom qu'en
celui des alliés, portant qu'on ne voulait plus traiter des intérêts de
la France avec Napoléon ni avec aucun membre de sa famille.
Les vainqueurs ont parlé: l'esclavage en silence
Obéit à leur voix dans cette ville immense.
VOLTAIRE, Orphelin de la Chine.