PRINCE,

En mettant de l'empressement à m'engager à me diriger sur Châtillon, V.

Exc. me faisait espérer que la prompte réunion des négociateurs allait

mettre un terme aux délais toujours renaissants qui se succèdent depuis

près de deux mois. Dès le 6 décembre, l'acceptation formelle par la

France des bases de la paix était arrivée à Francfort, et a été aussitôt

communiquée par les alliés à la cour de Londres; et ce n'est qu'un mois

après, le 6 janvier, que son ministre est arrivé sur le continent. Le

14, après un délai plus que suffisant, il était attendu d'un instant à

l'autre. Nous voici au 26; et V. Exc., dont je suis si près maintenant,

ne m'a encore rien annoncé. Après une si longue attente, douze jours

viennent d'être perdus, dans un moment où, d'une minute à l'autre, le

sang de tous les peuples du continent va couler par torrent. Tous les

maux qu'entraîne la guerre sont cependant sans motifs comme sans

résultat, depuis que le voeu de la paix, exprimé par toutes les nations,

et les explications qui ont déjà eu lieu, ont levé toutes les

difficultés essentielles. Le destin du monde devra-t-il continuer à

dépendre indéfiniment des retards du lord Castlereagh, quand

l'Angleterre a déjà des ministres accrédités près de chacun des

souverains alliés? Sera-ce à une simple affaire de convenance qu'on

abandonnera les intérêts les plus sacrés de l'humanité?

Les retards qu'éprouva la négociation ne sont du fait ni de la France ni

de l'Autriche, et c'est néanmoins la France et l'Autriche qui en peuvent

le plus souffrir. Les armées alliées ont déjà envahi plusieurs de nos

provinces; si elles avancent, une bataille va devenir inévitable, et

sûrement il entre dans la prévoyance de l'Autriche de calculer et de

peser les résultats qu'aurait cette bataille, soit qu'elle fût perdue

par les alliés, soit qu'elle le fût par la France.

Écrivant à un ministre aussi éclairé que vous l'êtes, je n'ai pas besoin

de développer ces résultats; je dois me borner à les faire entrevoir,

sûr que leur ensemble ne saurait échapper à votre pénétration.

Les chances de la guerre sont journalières: à mesure que les alliés

avancent, ils s'affaiblissent, pendant que les armées françaises se

renforcent; et ils donnent, en avançant, un double courage à une nation

pour qui, désormais, il est évident qu'elle a ses plus grands et ses

plus chers intérêts à défendre. Or les conséquences d'une bataille

perdue par les alliés ne pèseraient sur aucun d'eux autant que sur

l'Autriche, puisqu'elle est en même temps la puissance principale entre

les alliés et l'une des puissances centrales de l'Europe.

En supposant que la fortune continue d'être favorable aux alliés, il

importe sans doute à l'Autriche de considérer avec attention quelle

serait la situation de l'Europe, le lendemain d'une bataille perdue par

les Français au coeur de la France, et si un tel événement

n'entraînerait pas des conséquences diamétralement opposées à cet

équilibre que l'Autriche aspire à établir, et tout à la fois à sa

politique et aux affections personnelles et de famille de l'empereur

François.

Enfin l'Autriche proteste qu'elle veut la paix de même que ses alliés;

mais n'est-ce pas se mettre en position de ne pouvoir atteindre ou de

dépasser ce but, que de continuer les hostilités, quand de part et

d'autre on veut arriver à une fin?

Toutes ces considérations m'ont conduit à penser que, dans la situation

actuelle des armées respectives, et dans cette rigoureuse saison, une

suspension d'armes pourrait être réciproquement avantageuse aux deux

partis.

Elle pourrait être établie par une convention en forme ou par un simple

échange de déclarations; elle pourrait être limitée à un temps fixe, ou

indéfinie, avec la condition de ne la pouvoir faire cesser qu'en se

prévenant tant de jours d'avance.

Cette suspension d'armes me semble plus particulièrement dépendre de

l'Autriche, puisqu'elle a la direction principale des affaires

militaires; et j'ai pensé que, dans l'une et l'autre chance, l'intérêt

de l'Autriche était que les choses n'allassent pas plus loin et ne

fussent pas poussées à l'extrême.

C'est surtout cette persuasion qui me porte à écrire aujourd'hui à V.

Exc.; si je m'étais trompé, si cette démarche, absolument

confidentielle, devait rester sans effet, je dois prier V. Exc. de la

regarder comme non avenue.

Vous m'avez montré tant de confiance personnelle, et j'en ai moi-même

une si grande dans la droiture de vos vues et dans les nobles sentiments

qu'en toute circonstance vous avez exprimés, que j'ose espérer qu'une

lettre que cette confiance a dictée, si elle ne peut atteindre son but,

restera entre V. Exc. et moi.

Veuillez agréer, etc.

_Signé_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

* * * * *

_Lettre du prince Schwartzenberg

Au duc de Vicence._

A mon quartier général, à Langres, le 26 janvier 1814, à une heure du

matin.

Manuscrit de mil huit cent quatorze, trouvé dans les voitures impériales prises à Waterloo, contenant l'histoire des six derniers mois du règne de Napoléon · 第 67 / 126 题