RETOUR SUR PARIS.

(Du 28 au 31 mars.)

Paris peut résister quelques jours; les Parisiens ont promis de se

défendre: mais Napoléon arrivera-t-il assez tôt à leur secours?

L'ennemi, marchant à travers des plaines ravagées, achève de les

épuiser; et nous ne pouvons suivre ses traces sans risquer d'aller nous

perdre dans les déserts. Il faut donc prendre une route moins fatiguée.

On a vu plus haut le soin que Napoléon a mis à se ménager celle de la

rive gauche de la Seine: notre arrière-garde est encore échelonnée entre

Saint-Dizier et Doulevent; qu'elle retourne vers Bar-sur-Aube. En

suivant ce mouvement, l'armée débouchera sur la route de Troyes; nous

aurons devant nous les avenues qui conduisent à Paris, et, la Seine nous

séparant désormais de l'ennemi, nos marches n'en seront que plus

assurées. C'est à ce parti que Napoléon s'arrête. Quelque avance que

l'ennemi ait sur nous, il espère arriver à temps pour rallier ses forces

sous le canon de Montmartre, et discuter en personne les dernières

conditions de la paix.

Les ordres sont donnés: l'armée se met en marche pour gagner la route de

Troyes par Doulevent.

Au moment où le quartier impérial allait quitter Saint-Dizier, on amène

sur des charrettes huit ou dix personnages dont les voitures ont été

enlevées entre Nancy et Langres; ce sont les paysans des environs de

Saint-Thibaut qui les ont prises. Parmi ces voyageurs, on distingue M.

de Weissemberg, ambassadeur d'Autriche en Angleterre, qui revient de

Londres; le général suédois de Brandt; le conseiller de guerre

Peguilhem; et MM. de Tolstoï et Marcoff, officiers russes. Si l'on en

croit les bruits que depuis l'on a fait courir, M. de Vitrolles, qui

avait été envoyé vers M. le comte d'Artois par M. Talleyrand, faisait

partie de cette capture; mais il était parvenu à s'échapper en se

glissant parmi les domestiques. Les paysans avaient cru prendre M. le

comte d'Artois lui-même, pour qui des relais avaient été commandés sur

cette route.

Ce qui, dans leur malheur, avait pu arriver de mieux à ces messieurs,

c'était d'avoir été conduits devant Napoléon. Il ne veut tirer de leur

accident d'autre avantage que celui d'essayer une démarche directe

auprès de son beau-père. M. de Weissemberg est appelé; il le fait

déjeuner avec lui, et bientôt après il ordonne qu'on le remette en

liberté ainsi que ses compagnons de voyage. Il leur fait rendre leurs

portefeuilles et leurs dépêches; le duc de Vicence leur procure des

chevaux, et M. de Weissemberg part chargé d'une commission

confidentielle pour l'empereur d'Autriche. Mais, par une fatalité qu'on

retrouve à chaque page de cet écrit, ce souverain avait été séparé de

ses alliés; l'alarme répandue sur les grandes routes par les coureurs du

général Piré avait gagné les équipages de l'empereur d'Autriche, et dans

ce moment même, où il était si désirable que M. de Weissemberg pût le

rejoindre, il était entraîné jusqu'à Dijon[45].

[Note 45: «L'empereur d'Autriche avait été forcé de s'enfuir, avec un

gentilhomme et un domestique, dans un droska allemand, et d'aller se

mettre en sûreté à Dijon, où il était resté trente heures réellement

prisonnier.» (Voyez l'écrit de sir Robert Wilson, page 90.)]

Il faut donc oublier cette tentative qui n'a pas eu de suite.

Peu d'heures après le départ de ces messieurs, on quitte Saint-Dizier.

La campagne de Napoléon avait commencé dans cette ville; elle vient d'y

finir. Désormais il ne va plus être question que du retour sur Paris.

Le 28, dans l'après-midi, on se retrouve à Doulevent. Un émissaire de M.

de La Valette y attendait Napoléon. Depuis dix jours on n'avait pas reçu

de nouvelles de Paris: avec quel empressement on attend le déchiffrement

du petit papier dont cet homme est porteur! Voici ce qu'on y trouve:

«Les partisans de l'étranger, encouragés par ce qui se passe à Bordeaux,

lèvent la tête; des menées secrètes les secondent. La présence de

Napoléon est nécessaire, s'il veut empêcher que sa capitale ne soit

livrée à l'ennemi. Il n'y a pas un moment à perdre.»

L'armée s'était déjà remise en marche.

Le 29 de grand matin, Napoléon part de Doulevent; on gagne par la

traverse le pont de Doulencourt, et là une troupe de courriers,

d'estafettes se présente: retenus long-temps à Nogent et à Montereau,

ils ont pu enfin nous rejoindre par Sens et Troyes. Les troupes ennemies

qui étaient de ce côté ont suivi le mouvement de Schwartzenberg sur la

Marne, et, comme Napoléon l'avait prévu, la route de Troyes est

maintenant dégagée.

Napoléon ordonne aussitôt au général Dejean, son aide de camp, de partir

à franc étrier pour aller annoncer son retour aux Parisiens.

Le général Dejean était en outre porteur du bulletin des événements de

Doulevent et de Saint-Dizier; mais il n'a pu arriver à temps. Le

Moniteur n'était plus à l'empereur. Les bulletins n'ont pu y être

insérés; on les retrouve dans la brochure de la régence à Blois.

Après cette halte de Doulencourt, on fait un effort de marche, et l'on

arrive à Troyes dans la nuit. La garde impériale et les équipages ont

fait quinze lieues.

A peine est-on arrivé à Troyes, que le prince de Neuchâtel dépêche son

aide de camp, le général Girardin, vers Paris, afin d'y multiplier les

avis du retour.

Napoléon n'a pris que quelques heures de repos, et le 30 au matin il est

en route. Il croit devoir marcher militairement jusqu'à

Villeneuve-sur-Vannes; n'ayant plus de doutes alors sur la sûreté de la

route, il se jette dans un carriole de poste. Il apprend successivement,

en changeant de chevaux, que l'impératrice et son fils ont quitté

Paris[46], que l'ennemi est aux portes et qu'on se bat! Jamais il n'a

mesuré plus impatiemment les distances; il presse lui-même les

postillons; les roues brûlent le pavé!

[Note 46: Au moment de monter en voiture, le jeune Napoléon, qui était

accoutumé de faire de fréquents voyages à Saint-Cloud, à Compiègne, à

Fontainebleau, etc., etc., ne voulait pas quitter sa chambre, poussait

des cris, se roulait par terre, disait qu'il voulait rester à Paris,

qu'il ne voulait pas aller à Rambouillet: sa gouvernante avait beau lui

promettre de nouveaux joujoux; dès qu'elle le voulait prendre par la

main pour l'entraîner, il recommençait à se rouler par terre en criant

qu'il ne voulait pas quitter Paris: il fallut employer la force pour le

porter dans une voiture. (Souvenirs de madame la veuve du général

Durand, tom. I, pag. 205.)]

Vers dix heures du soir, il n'est plus qu'à cinq lieues de Paris; il

relayait à Fromenteau, près les fontaines de Juvisy, lorsqu'il apprend

qu'il arrive quelques heures trop tard. Paris vient de se rendre, et

l'ennemi doit y entrer au jour.

Quelques troupes qui évacuent la capitale sont déjà arrivées dans ce

village. Les généraux se pressent autour des voitures, parmi eux se

trouve l'aide-major général Belliard, et bientôt les plus affligeants

détails mettent Napoléon au courant des événements qui ont accéléré

cette catastrophe.

Les ducs de Trévise et de Raguse, après le malheureux combat de

Fère-Champenoise, n'avaient plus pensé qu'à se retirer en toute hâte sur

Paris; mais à peine étaient-ils parvenus à la Ferté-Gaucher, que les

corps prussiens, arrivant par les routes de Reims et de Soissons,

étaient tombés sur eux. Dans cette situation, toute autre troupe aurait

succombé: les restes de l'armée française avaient forcé le passage. Le

28 mars au matin, l'ennemi, suivant leurs pas, était arrivé à Meaux; à

cette nouvelle, la régence avait cru devoir s'éloigner de Paris. Enfin,

le 29 au soir les alliés avaient vu les dômes de la capitale.

Depuis huit jours Paris était sans nouvelles. L'éloignement de Napoléon,

qu'on croyait du côté de Saint-Dizier, avait fait perdre tout espoir

d'être secouru. Le départ de l'impératrice et de son fils avait mis le

comble au découragement; et par suite de ce brusque départ, qui avait

entraîné les ministres et les principaux chefs du gouvernement, tout

était resté dans le désaccord et la confusion. A la vue de l'ennemi, le

riche avait pensé à capituler, et le pauvre à combattre; les ouvriers

avaient demandé des armes, et n'avaient pu en obtenir[47].

[Note 47: «Les alliés étaient devant Paris, et l'approche de ce moment

suprême ne nous avait pas trouvés endormis... Le jour de l'attaque, je

courus chez M. de Talleyrand; je trouvai chez lui le duc de Plaisance et

le baron Louis.» (M. de Pradt, pages 57 et 58.)]

Cependant les braves soldats des ducs de Trévise et de Raguse, avant de

céder la capitale aux ennemis, avaient voulu tenter un dernier effort:

quelques milliers d'hommes qui faisaient le fond des dépôts de Paris,

les élèves de l'école polytechnique formés en compagnie d'artillerie, et

huit à dix mille braves Parisiens fournis par la garde nationale,

étaient sortis des murs pour prendre part au combat. Ils n'étaient pas

en tout vingt-huit mille baïonnettes, et ils n'avaient pas désespéré de

faire tête à l'ennemi.

Ce matin même, 30 mars, la bataille s'était engagée dès cinq heures.

L'attaque avait été commencée sur le bois de Romainville par

l'avant-garde du corps d'armée du prince Schwartzenberg. Pendant toute

la matinée, on avait combattu sur ce point avec une grande ténacité. Les

villages de Pantin et de Romainville, pris et repris plusieurs fois,

étaient restés au pouvoir des troupes françaises, et les alliés avaient

été forcés de faire avancer leurs réserves pour soutenir le combat[48].

Mais à midi, le plan d'attaque des alliés s'était développé. Blücher,

arrivant sur la droite, s'était avancé à travers la plaine Saint-Denis,

et avait marché sur Montmartre: à gauche les colonnes du duc de

Wurtemberg s'étaient portées sur Charonnes et sur Vincennes.

Dès ce moment, nos braves, enveloppés de toutes parts et d'heure en

heure resserrés davantage, avaient perdu tout espoir, et ne combattaient

plus que pour mourir[49]!

[Note 48: «La résistance des troupes françaises multipliait les

obstacles à tel point qu'il devenait douteux qu'on pût s'emparer dans la

journée des hauteurs qui dominent Paris; dès lors tout devenait

problématique, car l'approche subite de Napoléon, au centre de tant de

ressources, pouvait changer en un moment l'état de la guerre.»

(Beauchamp, tome II, page 209.)]

[Note 49: On n'oubliera pas ces belles paroles d'un grenadier mourant:

_Ah! ils sont trop_.]

Le prince Joseph, commandant en chef l'armée parisienne, voyant les

flots de l'ennemi parvenus au pied de Montmartre, avait reconnu qu'on ne

pouvait davantage différer de capituler. Il en avait donné

l'autorisation au duc de Raguse, et était aussitôt parti pour aller

rejoindre le gouvernement sur la Loire.

Dans l'espace de temps qui s'était écoulé en pourparlers pour obtenir

l'armistice, nous avions achevé de perdre nos positions les plus

importantes. L'ennemi s'était emparé des hauteurs de Mont-Louis, et du

Père-Lachaise...; au centre, il avait pénétré dans Belleville et

Ménilmontant; il s'était établi sur la butte Chaumont, qui domine tout

Paris. Sa droite s'était groupée en grandes masses autour de la

Villette, le duc de Raguse était acculé sur la barrière de Belleville;

Montmartre venait d'être forcé; Blücher enfin allait attaquer la

barrière Saint-Denis, lorsqu'on était convenu de suspendre les

hostilités. C'était vers cinq heures du soir; des officiers d'état major

des deux armées s'étaient aussitôt réunis. Les bases d'une capitulation

avaient été posées; mais dans la soirée, la rédaction n'était pas encore

terminée, et rien n'était signé.

Voilà ce qu'on raconte à Napoléon: dans cette extrémité, il envoie le

duc de Vicence à Paris pour voir s'il est encore possible d'intervenir

au traité; il lui donne tout pouvoir. Il expédie en même temps un

courrier à l'impératrice, et passe le reste de cette nuit à attendre des

nouvelles.

Dans ces moments d'anxiété, Napoléon n'est séparé des avant-postes

ennemis que par la rivière. Les alliés, descendus des hauteurs de

Vincennes, ont forcé le pont de Charenton, et se sont répandus dans la

plaine de Villeneuve-Saint-Georges; leurs bivouacs jettent des lueurs

d'incendie sur les collines de la rive droite, tandis que l'obscurité la

plus profonde protège, sur la rive opposée, le coin où Napoléon se

trouve arrêté avec deux voitures de poste et quelques serviteurs.

A quatre heures du matin, arrive un piqueur dépêché par le duc de

Vicence: il annonce que tout est consommé; la capitulation a été signée

à deux heures de la nuit, et les alliés entreront ce matin même dans

Paris.

Napoléon fait aussitôt rebrousser chemin à sa voiture, et va descendre à

Fontainebleau.

«C'est ici qu'il faut se donner le spectacle des choses humaines: qu'on

voie tant de guerres entreprises, tant de sang répandu, tant de peuples

détruits, tant de grandes actions, tant de triomphes, de politique, de

constance, de courage; à quoi cela aboutit-il?[50]»

[Note 50: Montesquieu, Décadence des Romains, chap. 15.]

Manuscrit de mil huit cent quatorze, trouvé dans les voitures impériales prises à Waterloo, contenant l'histoire des six derniers mois du règne de Napoléon · 第 62 / 126 题