(Du 21 au 28 mars.)
Nous voici désormais séparés de la capitale: les avenues en sont
ouvertes à l'ennemi; mais aura-t-il la confiance d'y marcher?
Le parti que prend Napoléon menace les communications principales des
alliés, et va peut-être allumer un fatal incendie sur leurs derrières.
S'ils donnent à cette manoeuvre hardie l'attention qu'elle mérite, Paris
n'aura rien à craindre. Déjà ils semblent suivre nos traces avec
inquiétude; les ducs de Reggio et de Tarente, qui sont à
l'arrière-garde, font dire que toute l'armée ennemie est à notre
poursuite. Napoléon, en s'éloignant, emporte donc l'espoir d'attirer les
alliés dans un nouveau système d'opérations. Mais en même temps Napoléon
ne perd pas de vue la rive gauche de la Seine, que les alliés viennent
d'abandonner; il veut manoeuvrer de manière à rester toujours maître de
revenir sur Paris par cette route.
On passe la nuit du 21 au 22 au village de Sommepuis.
Le 22 on traverse la Marne au gué de Frignicourt. Un détachement va
sommer Vitry-le-Français d'ouvrir ses portes, et la journée finit par de
vaines démonstrations contre cette place. Napoléon s'arrête au château
de Plessis-ô-le-Comte, commune de Longchamps, entre Vitry et
Saint-Dizier. Il y dicte le bulletin d'Arcis et quelques dépêches pour
Paris; mais les courriers n'ont plus de route: on a recours à des
émissaires qui promettent de gagner Paris à travers champs[40].
[Note 40: Le bulletin d'Arcis a été perdu.]
Le 23, l'armée continue son mouvement. On couche à Saint-Dizier; c'est
dans cette ville que le duc de Vicence rejoint le quartier impérial. Il
a quitté Châtillon le 20 mars; les derniers ordres de l'empereur, dont
M. Frochot était porteur, ne lui sont parvenus qu'après la rupture. Le
duc de Vicence était même déjà à trois lieues de Châtillon; il arrive
accompagné du secrétaire de légation Rayneval; et pour arriver jusqu'à
nous, ils ont dû subir les nombreux détours que l'ennemi leur a
prescrits.
Ce retour du duc de Vicence sert de prétexte aux propos d'un sourd
mécontentement qui règne dans la plupart des états majors généraux. Il y
a autour de Napoléon lui-même trop de personnes qui s'éloignent de Paris
avec regret. On s'inquiète tout haut; on commence à se plaindre. Dans la
salle qui touche à celle où Napoléon s'est enfermé, on entend des chefs
de l'armée tenir des propos décourageants[41]. Les jeunes officiers font
groupe autour d'eux. On veut secouer l'habitude de la confiance. On
cherche à entrevoir la possibilité d'une révolution; tout le monde
parle, et d'abord on se demande: «Où va-t-on? Que devenons-nous? S'il
tombe, tomberons-nous avec lui?» Jamais Napoléon n'a eu plus besoin de
sa forte volonté pour lutter contre l'opposition qui l'entoure; mais,
pour la première fois, il ignore ce qui se passe chez lui... ou feint de
l'ignorer.
[Note 41: «Il y a des exemples qui sont pires que des crimes...»
Montesquieu, _Grandeur des Romains_, chap. 8.]
Après l'aveu qui vient de nous échapper, hâtons-nous de rendre justice à
l'armée. Officiers et soldats, tous ont conservé l'énergie et le
dévouement qui peuvent seuls faire réussir la campagne aventureuse à
laquelle on est près de s'abandonner.
Napoléon, avant de prendre un parti définitif, a besoin de recueillir
des renseignements plus certains sur celui auquel la grande armée des
alliés s'est elle-même décidée. Pour mettre le temps à profit, et
continuer l'exécution de ses projets, il fait attaquer toutes les routes
de l'ennemi; il envoie du côté de la Lorraine le duc de Reggio, qui
s'établit à Bar-sur-Ornain, et du côté de Langres le général Piré, qui
va courir jusqu'à Chaumont. Ces routes sont les lignes d'opération des
alliés; elles sont couvertes de leurs parcs, de leurs bagages, de leurs
voyageurs; on y trouvera des nouvelles, et il est possible d'y faire
d'importantes captures! En attendant, l'armée prend position sur la
route qui communique de Saint-Dizier à Bar-sur-Aube. Le 24 au soir, le
quartier impérial s'établit à Doulevent; nos ailes s'étendent, l'une
vers Bar, l'autre vers Saint-Dizier, prêtes à déboucher également sur
les routes de la Lorraine, sur celles de la Bourgogne, ou sur la route
de Paris par la rive gauche, suivant les avis qu'on recevra.
Dans la réception que l'empereur a faite au duc de Vicence à
Saint-Dizier, il lui a témoigné être toujours dans les dispositions
pacifiques qui ont dicté ses dépêches de Reims. Persistant dans ces
dispositions de la manière la plus franche et la plus positive, il
autorise le duc de Vicence à écrire à M. de Metternich pour reprendre
les négociations. C'est de Doulevent que les lettres du duc de Vicence
sont expédiées, et c'est le colonel d'état major Gallebois qui en est
porteur[42].
[Note 42: Voir les lettres de Doulevent, au supplément de la seconde
partie, nos 42 et 43.]
Napoléon reste toute la journée du 25 à Doulevent. Pendant ce repos la
cavalerie du général Piré entre à Chaumont, intercepte la route de
Langres, enlève des estafettes et des courriers, soulève les paysans, et
répand l'alarme depuis Troyes jusqu'à Vesoul. Mais le 26 au matin,
Napoléon est tout-à-coup rappelé sur Saint-Dizier; l'ennemi y attaque
vivement notre arrière-garde; il l'a forcée d'évacuer cette ville, et
s'avance avec une confiance dont Napoléon croit pouvoir profiter.
L'armée arrive donc inopinément au secours de l'arrière-garde, et
rétablit le combat. La cavalerie des généraux Milhaud et Sébastiani bat
l'ennemi au gué de Valcourt sur la Marne. Les alliés en désordre
abandonnent Saint-Dizier, et s'enfuient par les deux routes opposées de
Vitry et de Bar-sur-Ornain.
Napoléon rentre encore une fois à Saint-Dizier; il y passe la nuit.
Il croyait être poursuivi par l'armée du prince Schwartzenberg, et il
apprend par les déclarations des blessés que c'est à un corps détaché de
l'armée de Blücher qu'il vient d'avoir affaire: les rapports de
l'arrière-garde n'avaient cessé de répéter que toutes les forces de
l'ennemi couraient après nous, et il acquiert la certitude que le corps
d'armée de Wintzingerode est le seul qui ait été envoyé à notre
poursuite. Que devient donc Schwartzenberg? Comment les troupes de
Blücher, qui naguère menaçaient Meaux, se trouvent-elles maintenant aux
portes de la Lorraine? On se perd en conjectures.
Napoléon prend le parti de pousser une forte reconnaissance sur Vitry,
et le 27 au soir il recueille sous les murs de cette place des détails
qui lui donnent enfin l'explication des mouvements de l'ennemi. Les
dépositions des prisonniers, le rapport de quelques uns de nos soldats
échappés des mains de l'ennemi, les bulletins des alliés, leurs
proclamations imprimées, que les paysans des environs de Vitry nous
apportent, confirment la vérité sur les événements qui viennent de se
passer.
Tandis que Schwartzenberg forçait le passage de l'Aube à Arcis, Blücher
arrivait par la route de Reims sur les bords de la Marne. Il avait
rejeté du côté de Château-Thierry les corps du duc de Raguse et du duc
de Trévise. Le 23, la jonction des armées de Blücher et de
Schwartzenberg s'était opérée. Jamais, depuis Attila, l'immense plaine
qui s'étend entre Châlons et Arcis n'avait contenu plus de soldats!
Il restait aux alliés à décider s'ils marcheraient contre Napoléon, ou
s'ils s'avanceraient sur Paris; ils avaient long-temps hésité[44]. Les
chefs les plus prudents, craignant une _Vendée impériale_, avaient parlé
de se retirer sur le Rhin; et la réunion de toutes leurs forces ne leur
paraissait pas moins nécessaire pour effectuer une telle retraite que
pour marcher en avant: mais sur ces entrefaites, des émissaires secrets
étaient arrivés de Paris[43]; ils avaient apporté la nouvelle qu'un
puissant parti attendait les alliés; dès lors toute irrésolution avait
cessé. Certain d'avoir la trahison pour auxiliaire, l'ennemi avait
choisi, pour la première fois, le parti le plus hardi, et le 23 mars au
soir une proclamation qui annonçait à la France la rupture des
négociations de Châtillon, et la réunion des deux grandes armées
européennes, avait publié la résolution des alliés de s'avancer en masse
sur Paris.
[Note 43: Les alliés n'ignoraient pas que des instructions secrètes et
précises étaient parvenues aux garnisons des places du Rhin et de la
Moselle, à l'effet de se mettre en campagne à un signal convenu, et de
se réunir à l'armée qu'on promettait de faire manoeuvrer sur la
Lorraine... Mais ce qui méritait la plus sérieuse attention, c'étaient
les dispositions au soulèvement que manifestaient un grand nombre de
paysans de la Lorraine, de la Champagne, de l'Alsace, de la
Franche-Comté, et de la Bourgogne. Dans les Vosges et les départements
voisins, plusieurs insurrections partielles avaient entravé les
opérations des armées alliées, ainsi que la marche de leurs convois. Au
sein de l'Alsace, à Mulhausen, on avait découvert un complot tendant à
égorger la faible garnison, et à se porter aussitôt sur Huningue pour
attaquer les assiégeants, enclouer leurs canons, brûler le pont de Bâle
et piller cette ville. Les ramifications de cette trame s'étendaient à
plus de quarante paroisses. Ces dispositions hostiles étaient de nature
à inspirer de l'inquiétude aux souverains alliés. Ils ne se
dissimulèrent pas qu'ils ne pouvaient sans danger laisser manoeuvrer sur
leurs communications une armée aussi mobile et un chef aussi
entreprenant. Au moindre revers, la population entière des provinces
envahies pouvait se lever, couper les ponts et les routes, attaquer les
convois, brûler les magasins, harceler et affamer ses ennemis; en un
mot, transformer la guerre en une insurrection nationale, et répondre
ainsi aux provocations et aux efforts de Napoléon. Paris, cette ville
immense, n'était-elle pas en état de guerre, et disposée pour une
défense sérieuse? Presque tous les rapports, les journaux, les
bulletins, les proclamations étaient unanimes. (Voyez Beauchamp,
campagne de 1814, tome II, page 136 et suivantes.)]
[Note 44: Depuis la rupture des conférences de Châtillon, le czar avait
reçu du sein de Paris même la première communication un peu authentique
de la situation réelle de cette capitale, etc. (Beauchamp, tome II, page
139.)
Si les révélations historiques de M. Beauchamp ne suffisent pas, nous
pouvons y ajouter les aveux précieux échappés à M. l'abbé de Pradt: «Les
alliés, se sentant sur un terrain tout neuf, au milieu d'éléments
absolument inconnus, désiraient s'appuyer des connaissances des
personnes qu'ils supposaient être les mieux informées de l'état
intérieur de la France. MM. de Talleyrand et de Dalberg avaient fixé
leur attention d'une manière plus particulière... Quelque peu de titres
que je puisse avoir à partager cet honneur, il m'avait été accordé. _On
avait poussé l'attention jusqu'à pourvoir à notre avenir_, s'il eût été
compromis par les événements... Nos réunions avec les personnes
ci-dessus citées continuaient toujours, et souvent plusieurs fois par
jour. Le congrès de Châtillon était notre fléau. Nous n'avons pas laissé
passer un jour sans miner, sans ébranler la domination de l'empereur, et
sans chercher ce qu'il fallait lui susciter au jour de sa chute. Les
armées françaises se trouvaient interposées entre Paris et les alliés,
les communications avec eux étaient de la plus extrême difficulté. Le
premier qui ait triomphé des obstacles fut M. de Vitrolles, et c'est par
lui que les ministres des grandes puissances commencèrent à acquérir des
connaissances positives sur l'état des affaires intérieures, qu'ils
ignoraient tout-à-fait.» (Extrait du récit historique publié par M. de
Pradt sur la restauration de la royauté, pages 30, 31, 32 et 47.)
Pour achever d'éclaircir cette époque décisive de la campagne, nous
finirons par la déclaration que M. Wilson, témoin oculaire, a publiée,
page 91 de son écrit sur cette campagne. «Les alliés se trouvaient dans
un cercle vicieux, d'où il leur était impossible de se tirer, _si la
défection ne fût venue à leur secours._ Ils étaient hors d'état
d'assurer leur retraite, et cependant obligés de s'y déterminer. Cette
défection favorable à leur cause, et qui, à ce que l'on croit, était
préparée de longue main, fut consommée au moment même où les succès de
Bonaparte semblaient hors du pouvoir de la fortune; et le mouvement sur
Saint-Dizier, qui devait lui assurer l'empire, lui fit perdre la
couronne.»]
Les ducs de Trévise et de Raguse devaient présenter quelques obstacles à
la marche de l'ennemi; ils pouvaient du moins rallier à eux les renforts
et les convois qui sortaient chaque jour de la capitale pour aller
rejoindre Napoléon; multiplier, par une retraite digne de leur talent,
les fatigues de leurs adversaires, et se retirer enfin, sans avoir été
entamés, jusqu'aux barricades des faubourgs de Paris: mais tous les
malheurs devaient nous accabler à la fois. Les deux maréchaux, persuadés
que Napoléon faisait sa retraite sur eux, avaient cru devoir se porter
au-devant de lui. Ils n'avaient reçu aucun des officiers que l'état
major leur avait envoyés. A Château-Thierry, s'étant hasardés à marcher
sur Fère-Champenoise, ils étaient venus donner tête baissée sur la masse
dés alliés; aussi avaient-ils été écrasés. Ces événements avaient eu
lieu le 25 mars, et les alliés les proclamaient sous le titre de
_victoire de Fère-Champenoise_.
Le même jour 25, le convoi du général Pacthod, qui amenait de Paris de
l'artillerie et des munitions, avait été enlevé du côté de Sompuis;
cette file de canons augmentait encore la liste des pièces que l'ennemi
se vantait d'avoir prises au combat de Fère-Champenoise.
En résumé, le succès des alliés était complet; la fortune avait pris
plaisir à multiplier pour eux les fruits de la rencontre d'Arcis. Ils
s'avançaient sur Paris, n'ayant plus devant eux que des fuyards.
A peine le voile qui couvrait notre situation est-il tombé, que Napoléon
remonte à cheval, s'éloigne de Vitry, et fait rentrer tout son monde
dans Saint-Dizier. Il s'enferme dans son cabinet, et passe la nuit du 27
au 28 sur ses cartes.
Si les alliés profitent de leurs avantages en marchant sur Paris, il
nous reste à profiter des nôtres: nous sommes maîtres de nos
mouvements; rien ne nous empêche plus de rallier les garnisons, de
fermer les routes, et de faire payer cher l'audace avec laquelle cette
foule d'étrangers s'aventure au coeur de nos provinces! Que la capitale
suive ses destinées, mais que l'ennemi y trouve son tombeau. Depuis
l'ouverture de la campagne, on n'a cessé de prévoir cette extrémité;
Napoléon a fait tous ses efforts pour se familiariser avec les
résolutions qu'elle comporte; ses plans sont faits en conséquence, il
n'y a plus qu'à persister... Cependant, au moment d'agir, tout change;
la considération des dangers de Paris l'emporte! On fatiguait
continuellement Napoléon de ce tableau. Devenu malheureux, il craint de
paraître dur et absolu; il cède, et tout ce qui lui reste de ressources
est sacrifié au salut de la capitale!