L'ARMÉE REPREND L'OFFENSIVE.--BATAILLE DE BRIENNE.

C'est d'abord sur l'ennemi qui est le plus près que Napoléon veut

marcher; il ordonne dans la nuit que toute l'armée prenne la route de

Vitry.

Le duc de Valmy reste à Châlons pour y réunir les traînards et recevoir

le duc de Tarente, dont la marche a été retardée dans les Ardennes. Le

vainqueur de Valmy doit encore une fois défendre les gorges de l'Argonne

et la route de Paris.

Napoléon ne s'est pas arrêté plus de douze heures à Châlons: les

équipages de sa maison ont filé dans la nuit avec la garde impériale, et

le lendemain 26 janvier le quartier général s'établit de bonne heure à

Vitry.

Vitry est donc redevenu place frontière; on a relevé à la hâte les

brèches de ses vieilles murailles, et quelques canons protègent les

barricades qu'on a plantées devant les portes.

Napoléon, impatient de voir clair dans les mouvements qui

l'environnent, faisait courir de tous côtés aux nouvelles. A peine

arrivé à Vitry, il interroge le sous-préfet, le maire, le juge de paix,

l'ingénieur, les notables de la ville. On lui amène successivement tous

les gens de la campagne qui rentrent dans Vitry; quand ce n'est pas

Napoléon lui-même qui les questionne, c'est le général Bertrand:

Bacler-d'Albe et Athalin tiennent note de chaque rapport, et couvrent la

feuille de Cassini d'épingles qui indiquent les différents points de

l'horizon où les coureurs de l'ennemi se font voir. Le duc de Reggio

envoie par la traverse des émissaires à Bar-sur-Ornain sous prétexte de

savoir ce qui se passe chez lui. Le maire, le sous-préfet, envoient

d'autres émissaires dans la plaine qui s'étend entre la Marne et l'Aube.

On apprend que le duc de Trévise et la vieille garde se retirent de

Troyes par la route d'Arcis-sur-l'Aube: des officiers d'ordonnance sont

aussitôt envoyés de ce côté pour aviser ce maréchal de la marche de

Napoléon. Un pont est rapidement jeté sur la Marne à Vitry, et facilite

ces différentes communications.

Pendant la nuit nos troupes ont marché: le 27, au point du jour, elles

rencontrent, entre Vitry et Saint-Dizier, la tête des colonnes de

l'ennemi. Le général Duhesme engage le combat contre le général russe

Lanskoï; Napoléon y accourt, et, dès huit heures du matin, il rentre à

Saint-Dizier à la tête des premières troupes.

Cette ville n'avait été occupée que peu de jours par l'ennemi; mais,

dans ce court intervalle, les habitants n'avaient eu que trop le temps

d'apprendre, par les fanfaronnades des alliés, toute l'étendue des

dangers que courait la patrie. Ils avaient entrevu le cercle qui se

développait autour de la capitale; les maux que l'ennemi leur avait

apportés s'aggravaient encore par le désespoir du salut et de la

vengeance... Soudain ces mêmes alliés, la veille encore si confiants, se

retirent avec précipitation; ils fuient en criant que l'empereur

Napoléon les poursuit, qu'il arrive derrière eux, qu'il est là! A cette

nouvelle, les malheureux habitants de Saint-Dizier sortent de leur

abattement. Napoléon leur apparaît: ils ne peuvent en croire leurs yeux;

ils se précipitent autour de son cheval pour le toucher; la foule le

porte jusqu'à la maison du maire, où son logement est marqué. Désormais

c'est à qui poursuivra l'étranger, qu'on ne veut plus craindre;

l'enthousiasme gagne de proche en proche, et se répand dans les villages

du Barrois et de la forêt du Der. Partout les paysans déterrent leurs

armes, courent sur l'ennemi, et font à l'envi des prisonniers, qu'ils

amènent eux-mêmes à Napoléon.

Les déclarations des habitants et des prisonniers sont unanimes: le

corps ennemi auquel l'avant-garde française vient d'avoir affaire

appartient à l'armée prussienne; le maréchal Blücher et le corps du

général Sacken ont passé les jours précédents, et doivent être en ce

moment du côté de Brienne, marchant sur Troyes pour y donner la main aux

Autrichiens. Le corps du général Lanskoï, qui est celui que l'on vient

de combattre, suivait le corps de Sacken; enfin les troupes du général

York, restées un moment en arrière pour contenir la garnison de Metz,

étaient attendues à Saint-Dizier après celles du général Lanskoï. Tels

sont les renseignements que Napoléon recueille en mettant pied à terre.

Ainsi sa première marche a surpris l'armée de Blücher au moment où elle

passait de Lorraine en Champagne, et l'a coupée en deux parties.

Continuerons-nous notre route sur la Lorraine pour tenir tête à

l'arrière-garde prussienne? ou bien, traversant les colonnes de Blücher,

pousserons-nous jusqu'à Chaumont et Langres, pour couper aussi la marche

du prince de Schwartzenberg? ou bien enfin redescendrons-nous vers

Troyes, pour nous mettre sur les traces du maréchal Blücher?

Napoléon s'arrête à ce dernier parti, qui doit prévenir la jonction des

Prussiens avec l'armée autrichienne; qui peut sauver Troyes, et qui,

dans tous les cas, va faire tomber nos premiers coups sur l'ennemi le

plus acharné.

Le chemin le plus court, de Saint-Dizier à Troyes, est par la forêt de

Der; mais c'est une traverse très difficile en tous temps, et dans

laquelle il n'est pas présumable qu'une armée s'engage au mois de

janvier. Puisque cette route est à la fois la plus courte et la moins

prévue, Napoléon la préfère. D'ailleurs le trajet de Saint-Dizier à

Brienne par la forêt n'est que de deux marches, et à Brienne on

retrouvera la chaussée; l'armée est fraîche et animée, l'artillerie est

bien attelée, et le temps promet de la gelée.

Dans la soirée du 27, les têtes de colonnes qui s'étaient avancées

au-delà de Saint-Dizier se replient. La nuit, l'armée passe la Marne;

et, continuant ce mouvement rétrograde, se jette à droite dans la forêt

du Der. On ne laisse à Saint-Dizier qu'une faible arrière-garde pour

couvrir notre marche; et des officiers sont envoyés à Arcis-sur-Aube au

duc de Trévise, pour qu'il revienne sur Troyes, et concoure ainsi avec

sa vieille garde au mouvement que l'armée va faire de ce côté.

Le 28, il ne gèle pas; il pleut, et l'armée a grande peine à continuer

sa route; mais la joie des habitants, qui se croient sauvés en voyant

nos troupes sur les pas de l'ennemi, fait diversion à ces premières

fatigues et soutient les espérances. Napoléon s'arrête au petit bourg

d'Éclaron, pendant que les sapeurs en rétablissent le pont; les

habitants l'entourent; ils ont pris des Cosaques dans la nuit, ils

remettent leurs prisonniers à nos troupes; ils portent tout ce qui leur

reste de provisions sur le passage du soldat, et de tous côtés ils

allument des feux pour le sécher. En s'éloignant de ces braves gens,

Napoléon leur accorde des fonds pour le rétablissement de leur église,

et donne la croix de la légion au chirurgien du pays, qui a fait la

campagne d'Égypte.

L'armée s'enfonce de plus en plus dans les boues de la forêt. On arrive

très tard à Montier-en-Der. Le quartier général s'y établit chez le

lieutenant-général Vincent, retiré dans cette ville depuis plusieurs

années.

Napoléon passe la nuit à recevoir les habitants des environs qui

viennent lui apporter des nouvelles de l'ennemi. Il lui en arrive de

toutes les directions. Un habitant de Chavange se distingue par tant de

zèle et d'intelligence, que Napoléon veut en faire un notaire, et crée

pour lui un second notariat dans le canton. De leurs différents rapports

il résulte que Blücher a été retenu à Brienne par la nécessité de

rétablir le pont de Lesmont-sur-l'Aube, et que son arrière-garde n'est

qu'à trois lieues de nous. Au point du jour, on reprend le chemin de

Brienne; et le 29, dès huit heures du matin, la cavalerie du général

Milhaud rencontre l'ennemi dans les bois de Maiziéres. On délogeait les

hussards prussiens de ce village, lorsque le curé s'en échappe et vient

se jeter à la botte de Napoléon, qui retrouve en lui un de ses anciens

maîtres de quartier du collége de Brienne. Napoléon le prend aussitôt

pour guide; Roustan le mameluck met pied à terre, et cède son cheval au

curé.

A mesure qu'on approche de Brienne, le combat s'engage plus vivement.

Le maréchal Blücher, averti de notre marche, avait réuni ses forces;

quelque diligence que nous eussions faite, il était déjà en

communication avec les Autrichiens par Bar-sur-Aube. Il voulait tenir

dans la position de Brienne jusqu'à leur arrivée; et, dans tous les cas,

il avait fait ses dispositions pour se ménager une retraite vers eux

s'il y était forcé... Il occupait fortement la colline sur laquelle la

ville de Brienne est bâtie; ses troupes d'élite étaient rangées sur les

belles terrasses du château qui dominent la ville; les Russes, commandés

par le général Alsufief, étaient chargés de défendre les rues basses de

Brienne.

C'est sur les terrasses du parc que notre attaque la plus vigoureuse se

dirige; le général Château, chef d'état major, et gendre du duc de

Bellune, conduit les troupes. Il enlève la position si vivement, que le

feld-maréchal Blücher et son état major ont à peine le temps d'en

sortir. Sur ces entrefaites, le contre-amiral Baste forçait l'entrée de

la ville basse, au pied de la montée du château; il y reçoit la mort;

ses troupes n'en soutiennent pas moins vigoureusement le combat. En

montant la rue du château, nos tirailleurs se trouvent tête à tête avec

un groupe d'officiers prussiens, qui descendaient en toute hâte dans la

ville; on fait main-basse sur plusieurs: dans le nombre des prisonniers

se trouve le jeune d'Hardemberg, neveu du chancelier de Prusse; et l'on

apprend par lui qu'il vient d'être pris au milieu de l'état major

général prussien, à côté du maréchal Blücher lui-même. Notre vieil

ennemi l'a échappé belle! Ce n'est pas la dernière faveur de ce genre

que la fortune lui réserve dans cette campagne.

Le gros de l'armée ennemie sort enfin de Brienne pour se porter, sur la

route de Bar-sur-Aube, à la rencontre des Autrichiens; mais

l'arrière-garde prussienne, qui reste maîtresse d'une partie de la

ville, s'obstine à reprendre le château. Nos troupes s'y défendent avec

la même obstination, et la nuit qui survient ne peut mettre fin au

combat.

Tandis que cette position nous était ainsi disputée, l'armée française

établissait ses bivouacs dans la plaine qui est entre Brienne et les

bois de Maizières. Nos convois d'artillerie filaient dans la grande

avenue, pour aller prendre les positions qui leur étaient assignées; et

Napoléon, après avoir donné ses derniers ordres, retournait par cette

même avenue à son quartier général de Maizières; il précédait ses aides

de camp de quelques pas, écoutant le colonel Gourgaud, qui lui rendait

compte d'une manoeuvre; les généraux de sa maison suivaient, enveloppés

dans leurs manteaux. Le temps était très noir, et, dans la confusion de

ce campement de nuit, on ne pouvait guère se reconnaître que de loin en

loin, à la lueur de quelques feux. Dans ce moment, une bande de

Cosaques, attirée par l'appât du butin et le bruit de nos caissons, se

glisse à travers les ombres du camp, et parvient jusqu'à la route. Le

général Dejean se sent pressé brusquement, il se retourne, et crie _Aux

Cosaques!_ En même temps il veut plonger son sabre dans la gorge de

l'ennemi qu'il croit tenir; mais celui-ci échappe, et s'élance sur le

cavalier en redingote grise qui marche en tête. Corbineau se jette à la

traverse; Gourgaud a fait le même mouvement, et, d'un coup de pistolet à

bout portant, il abat le Cosaque aux pieds de Napoléon. L'escorte

accourt, on se presse, on sabre quelques Cosaques; mais le reste de la

bande, se voyant reconnu, saute les fossés et disparaît.

Il est dix heures du soir quand Napoléon est de retour à Maizières. Le

prince de Neufchâtel arrive après tout le monde. On le ramène couvert de

boue: il était tombé dans un fossé. Le curé de Maizières était également

méconnaissable sous la boue qui couvrait sa soutane; il avait eu son

cheval tué d'une balle derrière Napoléon.

Le 30, à la pointe du jour, l'armée française se trouve entièrement

maîtresse de la position de Brienne, et les Prussiens sont en pleine

retraite sur Bar-sur-Aube.

Tandis que nos forces se concentrent à Brienne, le duc de Trévise, qui

est revenu à Troyes, a ordre de couvrir cette ville, en se portant en

avant sur la route de Vandoeuvres.

C'est dans ce moment que le duc de Bassano, parti de Paris quelques

jours après Napoléon, rejoint le quartier impérial[27]. On venait de se

loger au château de Brienne: cette belle habitation était saccagée; les

balles avaient cassé toutes les vitres; les souterrains servaient encore

de retraite aux principaux habitants, que le concierge y avait cachés.

[Note 27: Il est accompagné de MM. Monnier et Benoît, chefs de division

de la secrétairerie d'état.]

Napoléon, élevé à Brienne, ne peut échapper aux souvenirs que ce lieu

lui rappelle; il reconnaît les principaux points de vue de la campagne,

et les retrouve en proie aux désastres de la guerre: il cherche du

moins, à force de libéralités sur sa cassette, à soulager les nombreuses

infortunes qui l'environnent. La dévastation du château et l'incendie de

la ville l'affligent au-delà de toute expression. Le soir, retiré dans

son appartement, il fait le projet de rebâtir la ville; d'acheter le

château, d'y fonder, soit une résidence impériale, soit une école

militaire, soit l'une et l'autre: le sommeil vient le surprendre dans

les calculs et les illusions de ce projet!

Cependant, à la nouvelle du combat de Brienne, le prince Schwartzenberg

était accouru à Bar-sur-Aube avec toutes ses forces, et la jonction de

la grande armée autrichienne avec celle du maréchal Blücher venait de se

faire. D'un autre côté, le général York était venu précipitamment à

Saint-Dizier pour rétablir sa communication avec son général en chef.

Le 31 janvier, le prince Schwartzenberg et le maréchal Blücher font

avancer leurs armées réunies, et viennent présenter la bataille dans la

plaine qui est entre Bar-sur-Aube et Brienne. Il ne dépend guère de nous

de la refuser: le pont de Lesmont, qui doit être notre principal moyen

de retraite, est rompu; il a été coupé pour arrêter Blücher lorsqu'il

marchait sur Troyes: cet obstacle nous arrête à notre tour dans les

manoeuvres que nous voudrions faire pour repasser l'Aube. On demande

encore vingt-quatre heures pour achever de le rétablir: nos sapeurs

redoublent d'activité; mais, en attendant, il faut se préparer à

recevoir l'ennemi. Le reste de la journée se passe de part et d'autre en

dispositions.

Nous sommes enfin à la veille d'un événement décisif; mais combien le

début de la campagne est déjà différent de celui qu'on s'était promis!

Au moment où nous croyions surprendre Blücher, coupé de son

arrière-garde et réduit à moitié de ses forces, il nous échappe, trouve

le secours de la grande armée autrichienne, revient sur nous, et c'est

lui qui nous engage dans une bataille où nos cinquante mille hommes vont

en avoir au moins cent mille à combattre.

La bataille se donne le 1er février: sur notre gauche, à Morvilliers,

est le duc de Raguse; il a devant lui les Bavarois, qui arrivent de

Joinville. Entre le duc de Raguse et le centre est le corps du duc de

Bellune, qui occupe Chaumenil et la Gibérie; il combat contre les

Wurtembergeois et le corps de Sacken.

La jeune garde impériale est au centre, à la Rothière; les troupes

d'élite du maréchal Blücher et de l'armée autrichienne, ainsi que la

garde russe, lui sont opposées.

Enfin sur notre droite, vers la rivière, est le corps du général Gérard,

qui défend le village de Dienville contre les attaques du corps

autrichien de Giulay.

Nos troupes ne sont pour la plupart que de nouvelles levées, conduites

par des vétérans; mais partout elles soutiennent le combat avec

intrépidité. C'est au centre, vers la Rothière, qu'on est le plus

acharné; Napoléon y commande, les souverains alliés y sont aussi. La

nuit seule met fin à l'action, et retrouve notre armée à peu près dans

les mêmes positions qu'elle occupait le matin; mais nous n'avons pu

enlever la victoire: l'ennemi a une supériorité marquée; plus d'audace

le rendrait entièrement maître du champ de bataille.

A huit heures du soir Napoléon revient au château, et de là il ordonne

la retraite sur Troyes par le pont de Lesmont, dont la réparation est à

peine terminée. Tandis que l'armée effectue ce mouvement à la faveur de

l'obscurité, Napoléon n'est pas sans crainte que l'ennemi, profitant de

ses avantages, ne fasse une attaque de nuit et ne vienne mettre de la

confusion dans nos marches. A chaque instant il demande s'il n'y a rien

de nouveau; il va lui-même à la fenêtre, d'où l'oeil domine sur toute la

ligne des bivouacs du champ de bataille. Les coups de fusil avaient

entièrement cessé; nos feux brûlaient tels que nous les avions allumés à

la fin de la bataille; l'ennemi ne faisait aucun mouvement; les collines

dont le rideau couvre la vallée de l'Aube, en arrière de Brienne,

masquaient parfaitement notre retraite, et ce n'est que le lendemain à

la pointe du jour que l'ennemi reconnaît l'abandon de nos lignes.

Napoléon avait quitté le château de Brienne à quatre heures du matin.

* * * * *

Manuscrit de mil huit cent quatorze, trouvé dans les voitures impériales prises à Waterloo, contenant l'histoire des six derniers mois du règne de Napoléon · 第 49 / 126 题