Presque tous se sont rendus d'avance à Châlons.]

Napoléon n'a avec lui que cinq voitures de poste. Il déjeûne à

Château-Thierry, et le soir du jour de son départ il arrive à Châlons

pour dîner.

L'approche de l'ennemi avait jeté sur la route une espèce de stupeur,

que le passage de Napoléon a suspendue tout-à-coup; c'est l'effet

ordinaire de sa présence. Dans le danger commun, son arrivée à l'armée

offre les seuls moyens de salut auxquels l'imagination des peuples

puisse se confier. A chaque relai, les femmes et les enfants se

groupaient autour des voitures; les hommes, formés à la hâte en garde

nationale, s'ajustaient de leur mieux sous les armes, et peignaient plus

vivement que tous les discours à quelles extrémités on était réduit.

Bientôt une confiance naïve et bruyante a succédé à l'inquiétude; et les

vignerons de Dormans, de Château-Thierry et d'Épernay, ne craignent plus

d'ajouter aux cris mille fois répétés de _vive l'empereur!_ cet autre

cri qui laisse échapper leurs voeux les plus secrets: _à bas les droits

réunis!_

Le quartier impérial à Châlons était marqué chez le préfet: en

descendant de la voiture, Napoléon fait appeler le prince de Neufchâtel,

le duc de Valmy, le duc de Reggio, le maire, etc. Le prince de

Neufchâtel arrive des avant-postes pour rendre compte de l'état dans

lequel il a trouvé l'armée; vingt ans auparavant le duc de Valmy a gagné

le titre de son duché dans ces mêmes plaines où nos bataillons vont

manoeuvrer de nouveau contre les Prussiens; le duc de Reggio connaît

parfaitement le pays, il est de Bar-sur-Ornain. Napoléon emploie donc la

plus grande partie de la soirée à recueillir, dans la conversation des

personnes qui l'entourent, les renseignements dont il a besoin.

Voici le résumé de ce qu'il apprend: la grande armée autrichienne du

prince Schwartzenberg, descendue des Vosges par plusieurs routes, dirige

sa plus forte colonne sur Troyes; elle pousse devant elle le corps de

vieille garde dont le duc de Trévise a le commandement. Celui-ci dispute

le terrain pied à pied; et, malgré les désavantages d'une retraite, les

combats de Colombey-les-deux-églises et de Bar-sur-Aube ont conservé

l'honneur de la garde dans tout son lustre; mais la ville de Troyes n'en

court pas moins un pressant danger.

Du côté des Prussiens, le maréchal Blücher a dépassé la Lorraine; il

vient d'occuper Saint-Dizier, et s'avance diagonalement sur l'Aube.

Le duc de Vicence, au milieu de ces grands mouvements de troupes, n'a pu

parvenir jusqu'au quartier général des alliés. Retenu d'abord à

Lunéville par les avant-postes qui lui barraient le chemin, il a été

forcé de rétrograder avec nos troupes jusqu'à Saint-Dizier; mais enfin,

dans cette dernière ville, les lettres du prince de Metternich lui

étaient parvenues: Châtillon-sur-Seine lui était indiqué comme lieu de

réunion du congrès, et aussitôt il avait quitté Saint-Dizier pour se

rendre à Châtillon.

Quant à nos troupes, elles sont autour de Châlons. Le duc de Bellune et

le prince de la Moskowa, après avoir évacué Nancy, se sont retirés par

Void, Ligny et Bar, sur Vitry-le-Français; le duc de Raguse est derrière

la Meuse, entre Saint-Michel et Vitry.

Nos avant-postes sont donc à Vitry. Déjà les fuyards commençaient à

paraître dans les rues de Châlons; mais ils s'y croisent avec les

troupes qui arrivent de Paris. Ces soldats, qui naguère étaient

disséminés le long du Rhin, depuis Huningue jusqu'à Cologne, après vingt

jours de retraite sur tant de routes différentes, se reconnaissent tous

dans la même plaine, ne formant plus qu'une seule armée réunie autour de

Napoléon. Aussitôt le mouvement rétrograde cesse, et l'ordre rentre dans

les rangs.

* * * * *

Manuscrit de mil huit cent quatorze, trouvé dans les voitures impériales prises à Waterloo, contenant l'histoire des six derniers mois du règne de Napoléon · 第 47 / 126 题