REPRISE DES NÉGOCIATIONS.--PROGRÈS DE L'INVASION ÉTRANGÈRE.

(Suite de janvier.)

Tandis que Napoléon passe les jours et les nuits à se créer une armée, à

se préparer des réserves et à diminuer le nombre de ses ennemis, il n'en

poursuit pas moins avec empressement les chances qui lui restent pour un

accommodement. Au milieu de tant d'adversités, le rôle commode, c'est de

conseiller la paix; le difficile, c'est de la faire.

Les négociations, qui avaient été interrompues pendant tout le mois de

décembre, avaient paru, au commencement de janvier, prêtes à se ranimer.

Lord Castlereagh, ministre des affaires étrangères d'Angleterre, avait

quitté Londres pour aller se réunir aux ministres des autres cabinets:

débarqué le 6 janvier près de La Haye, il avait aussitôt continué sa

route pour le quartier général des alliés. De son côté, Napoléon avait

pris le parti d'envoyer le duc de Vicence auprès des souverains[13];

mais notre ministre, retenu aux avant-postes ennemis depuis le 6

janvier, attendait avec inquiétude les passe-ports qu'il avait demandés

à M. de Metternich.

[Note 13: Voir les instructions du duc de Vicence, notamment la lettre

de l'empereur du 4 janvier. (Supplément de la première partie, nº 8.)]

Nous sommes arrivés à l'époque où commencent la dernière négociation et

la dernière campagne.

De jour en jour la situation de la France devenait plus critique.

Les alliés, en se décidant à entrer en France, avaient bien calculé que

l'immense supériorité de leur nombre devait les mettre suffisamment en

force contre les débris de nos armées; mais l'animosité avec laquelle

les paysans de l'Alsace et des Vosges disputent chaque village à leurs

détachements commence à leur faire craindre de rencontrer en France les

dangers d'une guerre d'insurrection; ils cherchent donc à désarmer

l'opinion. L'empereur de Russie fait une proclamation, le prince de

Schwartzenberg en fait une, Blücher en fait une troisième, de Wrede veut

faire la sienne: le général Bubna fait faire de son côté des

proclamations par le colonel Simbschen et par le comte de Sonnas. Chaque

commandant inférieur suit cet exemple. Jamais on n'a fait tant de

proclamations pacifiques au bruit du canon; jamais on n'a vu

l'infidélité des peuples provoquée par tant de souverains.

Mais tandis que les généraux font des harangues, les soldats pillent,

violent et tuent sans pitié; ces barbaries ont excité au plus haut degré

la résistance du peuple des campagnes, et le prince Schwartzenberg voit

qu'il n'est pas moins nécessaire d'intimider que de séduire: il menace

de la potence tout paysan français qui sera pris les armes à la main, et

du feu tout village qui résistera.

Ce que l'ennemi craint et défend est précisément ce que l'on doit

s'obstiner à faire. Napoléon ordonne la levée en masse des départements

de l'est. Le général Berckeim est donné pour commandant à ses

compatriotes de l'Alsace. Les Lorrains et les Francs-Comtois montrent le

même dévouement que les Alsaciens. Des corps de partisans s'organisent

dans les Vosges et s'annoncent par des succès. Sur les bords de la

Saône, les Bourguignons montrent la même assurance que si des armées

étaient derrière eux pour les soutenir. Les habitants de Châlons coupent

leur pont, et les Autrichiens disséminés dans la Bresse sont forcés de

s'arrêter.

Cependant l'alarme s'est répandue jusqu'au fond des vallées des Alpes:

Bubna a intercepté la route du Simplon, le Valais est enlevé à la

France, la Savoie est menacée d'être rendue au roi de Sardaigne.

De ce côté, c'est le duc de Castiglione qui est chargé d'organiser la

défense; il se rend à Lyon, où vont arriver les troupes qu'on tire à la

hâte de l'armée de Catalogne et des dépôts des Alpes. Le général Desaix

pourvoit pour quelque temps à la sûreté de Chambéry, et le général

Marchand organise les levées en masse du Dauphiné.

Bientôt l'invasion ennemie fait tant de progrès qu'il devient urgent d'y

opposer la présence de Napoléon. Schwartzenberg a forcé les passages des

Vosges; les combats de Rambervilliers, de Saint-Dié et de Charmes, ont

ensanglanté sa marche, mais n'ont pu l'arrêter: il étend sa gauche le

long de la Saône; il avance son centre sur Langres, et dirige sa droite

vers Nancy, qui est un rendez-vous assigné aux Prussiens. Blücher n'a

pas tardé à paraître au milieu des places de la Lorraine. York se

présente devant Metz, et Sacken arrive à Nancy. Depuis le 13 janvier,

les souverains alliés sont sur le territoire français; leur quartier

général suit la marche de l'armée autrichienne.

Le duc de Raguse, qui s'était arrêté sous le canon de Metz, se voyant

serré de trop près, vient d'abandonner ce boulevard de la France à ses

propres forces. Le général Durutte en a pris le commandement; et le

général Rogniat, l'un de nos plus habiles ingénieurs, s'y est renfermé.

Le 14 janvier, le prince de la Moskowa avait évacué Nancy; le 16, le duc

de Trévise avait évacué Langres; le 19, le duc de Raguse était en

retraite sur Verdun.

Manuscrit de mil huit cent quatorze, trouvé dans les voitures impériales prises à Waterloo, contenant l'histoire des six derniers mois du règne de Napoléon · 第 25 / 126 题