(Décembre 1813.)
Il devient chaque jour plus évident que des changements sont survenus,
vers la fin de novembre, dans la politique des alliés.
C'était assez pour la Russie et pour l'Autriche de nous confiner
derrière le Rhin; mais cela ne pouvait suffire à l'Angleterre, qui ne
voulait pas nous laisser maîtres d'Anvers et de la côte Belgique.
Les Anglais sont bien informés du découragement contre lequel Napoléon
lutte à Paris, de la défection qu'il va éprouver en Hollande, et de la
vaste conspiration qui couve en France et travaille déjà les principaux
corps de l'état. Ils ont donc conçu l'espoir d'un succès plus complet
que celui dont on paraît vouloir se contenter à Francfort. En attendant
que l'inexorable histoire révèle les causes secrètes qui ont suggéré de
nouvelles prétentions aux alliés, contentons-nous de remarquer que
c'est bien certainement dans le court intervalle de temps écoulé entre
les ouvertures faites à M. de Saint-Aignan et la réponse définitive du
duc de Vicence que cette révolution s'est opérée... Tout-à-coup les
alliés se décident à reprendre l'offensive et à aller dicter au coeur de
la France la paix qu'ils avaient d'abord eu l'intention de négocier sur
les bords du Rhin.
Quels que soient cependant les encouragements et même les assurances que
donne l'Angleterre, il reste encore aux alliés une telle idée de nos
ressources, qu'ils pensent ne pouvoir entreprendre l'invasion du
territoire français qu'à l'aide d'un développement de forces immenses.
La seule opération du passage du Rhin les intimide au point qu'ils ne
voient d'autre parti à prendre que d'éluder la difficulté, en violant la
neutralité des Suisses.
Dès le 18 novembre, la diète helvétique avait réclamé le respect dû à
son territoire. Elle avait envoyé des députés extraordinaires porter à
Paris et à Francfort sa protestation contre toute violence qui lui
serait faite sur ses limites; elle avait placé des bataillons qui
formaient un cordon que M. de Watteville commandait...: mais M. Senft de
Pilsac était à Zurich, préparant au nom des alliés la révolution qui
devait _délivrer_ la Suisse, c'est-à-dire l'enlever à l'influence de la
France, pour la placer sous celle de la coalition. L'agent de M. de
Metternich n'était que trop secondé par l'impatience qu'avaient les
anciennes familles oligarchiques de rentrer dans la possession exclusive
du pouvoir.
Le 20 décembre au matin, le général Bubna n'hésite plus à se présenter
sur la frontière des Suisses; il est à la tête de cent soixante mille
hommes. Il déclare que cette armée va passer le Rhin dans la nuit, entre
Rhinfeld et Bâle. Aussitôt les bataillons du général Watteville se
replient; le mouvement général des alliés se démasque, et les opérations
militaires de la campagne commencent.
Trois grandes armées se présentent pour entrer en France.
C'est d'abord celle du prince de Schwartzenberg, qui vient de pénétrer
par la Suisse, sous la conduite du général Bubna: elle est composée
d'Autrichiens, de Bavarois et de Wurtembergeois; les gardes impériales
d'Autriche et de Russie s'y trouvent. On l'appelle _la grande armée_.
Les généraux Barclay de Tolly, Witgenstein, de Wrede, le prince de
Wurtemberg, le général Bubna, le prince de Hesse-Hombourg, les généraux
Gyulay, Bianchi, Colloredo, et le prince Lichtenstein, y ont les
principaux commandements. L'empereur Alexandre, le roi de Prusse et
l'empereur d'Autriche, suivent en personne les mouvements de cette
armée, qui doit commencer par envahir l'Alsace et la Franche-Comté.
La seconde armée est commandée par le maréchal Blücher: c'est l'armée
prussienne de Silésie; des divisions russes et saxonnes y ont été
ajoutées. Ces troupes, rassemblées autour de Francfort, attendent sur
les bords du Rhin que le prince de Schwartzenberg ait réussi dans son
entreprise sur la Suisse. Du moment que le maréchal Blücher recevra la
nouvelle que les Autrichiens ont surpris le passage du Rhin, il tentera
de son côté le passage à Manheim et se jettera sur la Lorraine.
Les généraux Saint-Priest, Langeron, York, Saken et Kleist, sont les
lieutenants de Blücher.
La troisième armée, composée des troupes du prince de Suède, des Russes
du général Voronzof et du général Wintzingerode, et des Prussiens du
général Bulow, vient de traverser le Hanovre et la Hesse; elle a détruit
le royaume de Westphalie. Renforcée par les Anglais du général Graham,
elle est destinée à prendre la Hollande, et doit ensuite pénétrer en
Belgique.
Il est convenu qu'on ne s'arrêtera pas devant les places de guerre, et
qu'on passera par-dessus toutes nos anciennes lignes de défense. C'est
un _hourra_ général qu'il s'agit de faire sur Paris.
Le 21 décembre, à Loerach, les souverains alliés publient les
proclamations qui donnent le signal des hostilités.