(Suite de novembre.)
Des ouvertures pour la paix venaient d'être faites.
Le 5 novembre, le prince régent d'Angleterre avait déclaré dans le
parlement «qu'il n'était ni dans l'intention de l'Angleterre, ni dans
celle des puissances alliées, de demander à la France aucun sacrifice
incompatible avec son honneur et ses justes droits.»
Le 14 novembre, le baron de Saint-Aignan arrive à Paris, chargé par les
alliés de faire des communications qui confirment ces dispositions
pacifiques. M. de Saint-Aignan, écuyer de l'empereur,[1] était dans ces
derniers temps ministre de France à la cour de Weimar. Une bande de
partisans l'avait enlevé de sa résidence; mais sa réputation
personnelle, son alliance avec le duc de Vicence, et l'intérêt que lui
portait la cour de Weimar, avaient concouru à sa délivrance. M. de
Metternich avait pensé à profiter de son retour en France pour faire
parvenir des propositions à Napoléon. Il avait donc appelé M. de
Saint-Aignan à Francfort. Le 9 novembre, dans un entretien confidentiel,
auquel assistaient M. de Nesselrode, ministre de Russie, et lord
Alberdeen, ministre d'Angleterre, M. de Metternich avait posé les bases
d'une pacification générale; et M. de Saint-Aignan les avait recueillies
sous sa dictée. Ce sont ces bases que M. de Saint-Aignan apporte à
Napoléon[1].
[Note 1: Les pièces de cette négociation ont été imprimées dans le
numéro du Moniteur qui devait paraître le 20 janvier 1814, et qui a été
retiré après l'impression. Ces pièces sont dans le supplément de la
première partie.]
Les alliés offraient la paix à condition que la France abandonnerait
l'Allemagne, l'Espagne, la Hollande, l'Italie, et se retirerait derrière
_ses frontières naturelles_ des Alpes, des Pyrénées et du Rhin.
Après les conditions proposées à Prague quatre mois auparavant,
celles-ci devaient paraître bien dures. Abandonner l'Allemagne, ce
n'était que se soumettre à ce que les derniers événements de la guerre
avaient à peu près décidé; abandonner l'Espagne, ce n'était que
convertir en obligation formelle la disposition volontaire où l'on
était déjà de céder à la résistance des Espagnols: mais renoncer à la
Hollande, que nous possédions encore tout entière, et qui semblait nous
offrir tant de ressources; mais abdiquer la souveraineté de l'Italie,
qui était encore intacte, et dont les forces suffisaient pour faire
diversion à toute la puissance autrichienne, c'étaient des sacrifices
immenses, que Napoléon ne pouvait faire qu'à une paix prompte, franche,
et qui préservât la France de toute invasion étrangère. Cependant ce
n'était pas la cessation des hostilités qui était offerte à Napoléon
pour prix de son adhésion aux bases proposées; c'était seulement
l'ouverture d'une négociation. Ce point est important et mérite qu'on
veuille bien y faire attention. En effet, un dernier article dicté à M.
de Saint-Aignan portait que si ces bases étaient admises, on proposait
d'ouvrir la négociation dans une des villes des bords du Rhin, mais que
_la négociation ne suspendrait pas les opérations militaires_. Ainsi
Napoléon, en renonçant à l'Allemagne et à l'Espagne, en détachant de sa
cause la Hollande et toute l'Italie, n'obtenait pas même la certitude de
préserver la France d'une invasion; la paix définitive n'en restait pas
moins incertaine et flottante dans l'avenir des opérations militaires.
Ces propositions, apportées par M. de Saint-Aignan, étaient donc non
seulement dures et humiliantes, mais encore d'une franchise suspecte.
Cependant on ne les rejette pas.
Le 16 novembre, M. le duc de Bassano écrit à M. de Metternich qu'une
paix qui aura pour base l'indépendance de toutes les nations, tant sous
le point de vue continental que sous le point de vue maritime, est
l'objet constant des voeux et de la politique de Napoléon, et qu'il
accepte la réunion d'un congrès à Manheim.
Mais à Francfort on ne trouve pas que cette réponse soit assez précise.
M. de Metternich répond qu'on ne pourra négocier que lorsqu'on saura
avec plus de certitude que le cabinet des Tuileries admet les bases
précédemment communiquées.
Voilà donc le mois de novembre perdu en préliminaires! Certains salons
de Paris veulent en rejeter tout le blâme sur le duc de Bassano: on
l'accuse d'avoir répondu à Francfort d'une manière trop vague, et l'on
affecte de désespérer du succès de toute négociation tant que ce
ministre restera aux affaires étrangères. Ceci tient à des intrigues qui
commençaient à agiter la haute société, et qui n'ont eu que trop
d'influence sur les événements de 1814.
Quel que fût le crédit personnel du duc de Bassano, il n'allait pas
jusqu'à résoudre des difficultés d'une nature aussi grave; et dans de
telles circonstances, l'opinion du ministre devait toujours céder à la
détermination d'un prince «qui se servait des hommes de mérite sans les
associer à son autorité, qui leur demandait plus d'obéissance que de
conseils[2],» et dont tout le monde célèbre ou blâme l'immuable volonté.
Le duc de Bassano, «distingué par son mérite non moins que par son
intégrité, joignait à une fidélité incorruptible l'heureux talent d'ôter
à la vérité ce qu'elle avait de désagréable, sans jamais la
déguiser[3].» De son côté, Napoléon, loin de craindre la vérité,
l'attirait à lui par les voies les plus contradictoires, et par les
correspondances les plus confidentielles. On ne pouvait lui rien cacher;
on ne lui cachait rien.
[Note 2: Duclos.]
[Note 3: Portrait du ministre de Julien, par Gibbon, tome IV, chap. XIX,
pag. 351.]
Napoléon n'ignore pas que c'est contre sa personne que se dirigent les
censures qui semblent ne s'adresser qu'à son ministre; mais, dédaignant
d'approfondir les secrètes intentions des frondeurs, et ne voulant y
voir que les préventions d'un parti qu'on peut ménager, il croit devoir
y céder, et, par cette concession faite au retour de la confiance, il
prélude aux concessions plus importantes qu'il veut faire à la
pacification générale. Le 20 novembre, il rappelle le duc de Bassano au
ministère de la secrétairerie-d'état, et, dans le choix de celui qui le
remplace aux affaires étrangères, il donne une nouvelle preuve de ses
intentions conciliantes. Le duc de Vicence a mérité, dans sa brillante
ambassade de Pétersbourg, l'estime de l'empereur Alexandre; c'est lui
que l'empereur Alexandre et l'empereur d'Autriche semblent demander pour
négociateur; c'est à lui que Napoléon croit devoir confier son
portefeuille des relations extérieures.
Le nouveau ministre est chargé de rassurer entièrement les alliés sur
les dispositions pacifiques de Napoléon. Le 2 décembre, il écrit à M. de
Metternich que Napoléon adhère très positivement aux bases générales et
sommaires communiquées par M. de Saint-Aignan.
Le corps législatif était convoqué pour le 2 décembre; on l'ajourne au
19, dans l'espérance qu'à cette époque tous les délais préliminaires
seront épuisés, et même que le congrès de Manheim sera ouvert: mais
douze jours s'écoulent sans que la négociation fasse aucun progrès. On
reçoit enfin une lettre de M. de Metternich; elle est du 10 décembre, et
contient la nouvelle inattendue que les alliés ont jugé à propos de
consulter l'Angleterre, et que leur décision dépend de sa réponse.
La gazette de Francfort, du 7 décembre, avait déjà publié une
proclamation datée du 1er, qui aurait dû faire pressentir un changement
dans les intentions des alliés. On y faisait sérieusement un crime à
Napoléon des levées d'hommes qui avaient lieu dans toute la France:
parce que les souverains du Nord avaient parlé de paix, il semblait que
le gouvernement français n'eût plus de dispositions défensives à
prendre. A la suite de ces récriminations peu pacifiques, les alliés
promettaient ironiquement à la France de ne mettre bas les armes
qu'après avoir abattu sa prépondérance.
L'espoir d'une négociation franche et loyale s'affaiblissait donc de
plus en plus.
Le jour fixé définitivement pour l'ouverture du corps législatif
arrive..., et, dans son discours d'ouverture, Napoléon n'a rien à dire
sur la négociation qui est le sujet de l'attente générale, si ce n'est
que «rien ne s'oppose de sa part au rétablissement de la paix.»