(Novembre 1813.)
On venait de perdre l'Allemagne; il ne restait plus qu'à sauver la
France, ou à succomber avec elle.
Napoléon est de retour à Paris le 9 novembre 1813. Il met toute son
activité à tirer parti des moyens qui lui restent.
Ses premiers mots au sénat sont ceux-ci: «Toute l'Europe marchait avec
nous il y a un an; toute l'Europe marche aujourd'hui contre nous.»
Une levée de trois cent mille hommes est aussitôt décrétée.
Des ingénieurs sont envoyés sur les routes et dans les places du nord.
Ils sont chargés de relever les vieilles murailles qui servaient de
remparts à l'ancienne France, de tracer des redoutes sur les hauteurs
propres à servir de point de ralliement dans nos retraites, de fortifier
les défilés où le courage national pourra disputer le passage; enfin de
tout préparer pour la coupure des digues et des ponts qu'il faudra
abandonner.
Des commandes sont faites aux dépôts de remontes, aux fonderies, aux
manufactures d'armes, aux ateliers d'habillement; partout.
Mais il faut de l'argent: la trésorerie n'en a plus. Napoléon en fait
prendre dans son trésor privé. En vain on propose de réserver cette
ressource pour des placements secrets qui assureraient le sort de sa
famille contre les grands revers dont elle est menacée: ces conseils
sont rejetés comme trop personnels, et le baron de La Bouillerie,
trésorier de la couronne, est chargé de porter trente millions en écus
dans les caisses de la trésorerie. Ce secours ranime le crédit. Tous les
services reprennent leur activité.
Des conseils d'administration, des conseils de guerre, des conseils de
finances, se succèdent d'heure en heure aux Tuileries. Les journées sont
trop courtes; mais Napoléon a la ressource des nuits. Il consacre ses
veilles à lire ce que les ministres n'ont pas eu le temps de lui dire, à
signer ce qui n'a pu être expédié dans la journée, et à méditer ses
plans.
L'armée d'Allemagne vient de rentrer dans nos limites par les ponts de
Mayence. Il faut lui assigner une position où elle puisse prendre le
repos dont elle a besoin. Dans ce moment, elle forme sa ligne derrière
le Rhin, et cette ligne, qu'elle prolonge chaque jour davantage, va
bientôt s'étendre depuis Huningue jusqu'aux sables de la Hollande; mais
l'affaiblissement de nos régiments et l'épuisement de nos magasins ne
permettent guère de penser à défendre un front de cette étendue. Déjà
ceux qui ne voient que la question militaire s'alarment de ce que nos
troupes vont être disséminées. Nous ne pouvons sérieusement songer à
défendre le Rhin: dès lors ils voudraient qu'on se hâtât de
l'abandonner. Napoléon se décide par d'autres considérations: nous
sommes faibles, mais cette faiblesse est un secret qu'il faut garder le
plus long-temps possible. Les alliés, étonnés de nous avoir vaincus,
viennent de s'arrêter à l'aspect de notre territoire, si long-temps
sacré pour eux. De son côté, la France semble avoir conservé, de la
longue habitude de vaincre, un reste de confiance qui la soutient contre
l'excès de ses revers. Il faut bien se garder de porter atteinte à ces
illusions protectrices. Quand l'ennemi attaquera, il sera temps de
reculer. Notre armée reçoit donc l'ordre de conserver ses quartiers le
long du Rhin. L'ennemi va respecter cette barrière assez long-temps pour
justifier la hardiesse qui s'y confie; et le prestige de nos aigles,
encore debout sur la rive gauche, prêtera un dernier appui aux
négociations qui vont être renouées.