Aussitôt après la chute du gouvernement impérial, les vainqueurs se sont
empressés de raconter les événements à leur manière. Toutes les
trompettes ont sonné pour eux: c'est l'usage!
Cependant les armées françaises avaient fait leur devoir, et la patrie
reconnaissante élevait la voix en leur honneur; mais celui qui pouvait
seul faire le juste partage de la louange et du blâme n'était plus là! A
son défaut, bien des gens ont cru devoir faire les parts eux-mêmes. On
s'est mis à l'ouvrage. Chacun a fait de l'histoire pour son compte;
chacun a voulu fixer l'attention du public sur le point où il s'est
trouvé. L'épisode est devenu le sujet principal; les papiers
d'état-major, les états de situation, ont été déployés, et tout le
fatras de la controverse militaire n'a fourni que trop de volumes! Sous
cette masse de détails, les grands traits de l'histoire courent risque
de disparaître, ou de n'être plus éclairés que par un faux jour! Mais
le temps roule dans sa marche sur les petites combinaisons de
l'amour-propre et de l'esprit de parti; il écrase avec indifférence les
pygmées comme les grains de sable, et ne laisse à la postérité que des
vestiges dignes d'elle!
De toutes les apologies auxquelles la grande catastrophe de 1814 pouvait
donner naissance, une seule eût été digne de passer aux siècles à venir:
elle manque, et ce sera la plus grande lacune de l'histoire de nos
jours. Ainsi, tout le monde a parlé, excepté celui qu'on avait besoin
d'entendre!
Il faut pourtant suppléer, s'il est possible, à son silence. En
attendant qu'une plume fidèle et exercée entreprenne cette tâche, les
faits parlent: ils suffisent déjà. On veut seulement essayer, dans
l'écrit qu'on soumet ici au lecteur, de rétablir les événements dans
leur ordre et dans leur véritable proportion.
L'auteur écrit dépourvu de matériaux; mais il était auprès de Napoléon:
le souvenir _de ce qu'il a vu, de ce qu'il a entendu et de ce qu'il a
senti_, sera son guide. Il a suivi les marches du grand quartier
général; il a été témoin des événements principaux; la position où il
était lui a permis de voir, du point le plus élevé, l'ensemble des
affaires et de les juger dans le rapport qu'elles avaient entre elles...
Il aura atteint le but qu'il se propose, s'il parvient à mettre un
moment le lecteur dans la même position.