IX

Le général arrange les affaires de Moutier.

Le général dormit comme un loir jusqu'à une heure assez avancée de la

matinée, de sorte que Moutier, qui s'attendait à passer une mauvaise

nuit, fut très surpris à son réveil de voir le grand jour. Il sauta à

bas de son lit, se débarbouilla et s'habilla à la hâte; il entendit

l'horloge sonner six heures. N'entendant pas de bruit chez le général,

il y entra doucement et le trouva dans la même position dans laquelle il

l'avait laissé endormi la veille; il aurait pu le croire privé de vie

si la respiration bruyante et l'attitude calme du malade ne l'eussent

entièrement rassuré. Il ressortit aussi doucement qu'il était entré,

rentra dans la salle, roula et rangea son lit improvisé, n'oublia pas la

prière du bon père Parabère et alluma le feu pour en épargner la peine

à ses hôtesses. Il donna un coup de balai, nettoya, rangea tout et

attendit. A peine fut-il installé sur une chaise en face de l'escalier

qu'il entendit des pas légers; on descendait bien doucement; c'était

Elfy; elle lui dit un bonjour amical.

ELFY..--Je craignais que vous ne fussiez encore endormi; vous aviez

l'air fatigué hier.

MOUTIER.--Mais j'ai dormi comme un prince dans ce lit de prince, ma

bonne Elfy, et je me sens reposé et heureux et prêt à vous obéir.

ELFY.--Vous dites toujours comme cela, comme si je vous commandais en

tyran.

MOUTIER.--C'est que je voudrais toujours vous être utile et vous

épargner tout travail, toute fatigue. ELFY.--Et c'est pour cela que vous

avez si proprement roulé vos matelas, et tout rangé dans ce coin juste

en face de la porte d'entrée?... C'est très bien roulé, ajouta-t-elle

en s'approchant et en l'examinant,... très bien, mais il faut tout

défaire.»

MOUTIER.--Et pourquoi cela, s'il vous plaît?

ELFY.--Parce qu'un lit, roulé ou pas roulé, ne peut pas rester dans la

salle où tout le monde entre et où nous nous tenons toute la journée, et

je vais l'emporter.

MOUTIER.--Vous! Je voudrais bien voir cela; dites-moi où il faut le

mettre.

ELFY.--Dans cette chambre ici à côté; ça fait que nous n'aurons pas à le

descendre ce soir, si vous voulez encore coucher près du général.

Moutier prit le lit tout roulé et le porta dans la chambre indiquée par

Elfy; après l'avoir posé dans un coin, il regarda tout autour de lui.

«La jolie chambre! dit-il. Un papier tout trais, des meubles neufs et

quelques livres! Rien n'y manque, ma foi. Chambre soignée, on peut bien

dire.»

ELFY.--C'est qu'elle vous est destinée. Nous n'y avons encore mis

personne, et nous l'appelons: chambre de notre ami Moutier. C'était un

souvenir pour vous et de vous. Jacques va quelquefois balayer, essuyer

là-dedans, et il dit toujours avec un soupir: «Quand donc notre bon ami

Moutier y sera-t-il?»

Avant que Moutier eût le temps de remercier Elfy, Jacques et Paul se

précipitèrent dans la salle et dans les bras de Moutier.

«Ah! vous voilà enfin dans votre chambre, dit Jacques. Restez-y, mon

ami, mon bon ami. Restez: nous serions tous si heureux!»

MOUTIER.--Impossible, mon enfant! Je ne servirais qu'à gêner votre maman

et votre tante.

JACQUES.--Gêner! Ah! par exemple! Elles ont dit je ne sais combien de

fois que vous leur seriez bien utile, et que vous êtes si bon et si

obligeant qu'elles seraient enchantées de vous avoir toujours.

MOUTIER.--Très bien, mon ami, je te remercie des bonnes paroles que

tu me dis, et quand j'aurai fait un peu fortune, je serai aussi bien

heureux ici. Mais je ne suis qu'un pauvre soldat sans le sou et je ne

peux pas rester où je ne puis pas gagner ma vie.

Moutier embrassa encore Jacques et sortit de la jolie chambre pour

rentrer dans celle du général. Elfy s'occupa du déjeuner: elle cassa du

sucre, passa le café et alla chercher du lait à la ferme. Le général

était éveillé, et, sauf quelques légères douleurs à son nez et à ses

yeux pochés, il se sentait très bien et ne demandait qu'à manger.

«Trois jours au pain et à l'eau, dit-il, m'ont diablement mis en

appétit, et, si vous pouviez m'avoir une tasse de café au lait, vous me

feriez un sensible plaisir.»

MOUTIER.--Tout de suite, mon général; on va vous en apporter avant dix

minutes.

Moutier rentra dans la salle au moment où Elfy rentrait avec une jatte

de lait. Elfy avait l'air triste et ne disait rien. Moutier lui demanda

du café pour le général; elle le mit au feu sans répondre.

MOUTIER.--Elfy, qu'avez-vous? Pourquoi êtes-vous triste?

ELFY.--Parce que je vois que vous ne tenez pas à nous et que vous ne

vous inquiétez pas de nous voir du chagrin, à Jacques et à moi.

MOUTIER.--J'avoue que le chagrin de Jacques, qui est ici heureux comme

un roi, ne m'inquiète guère; mais le vôtre, Elfy, me va au fond du

coeur. Je vous jure que, si j'avais de quoi vivre sans vous être à

charge, je serais le plus heureux des hommes, parce que je pourrais

alors espérer ne jamais vous quitter, ma chère, excellente amie; mais

vous comprenez que je ne pourrais rester avec vous que si je vous étais

attaché par les liens de la parenté... ou... du mariage,... et...

Elfy leva les yeux, sourit et dit:

«Et vous n'osez pas, parce que vous êtes pauvre et que je suis riche?

Est-ce votre seule raison?»

MOUTIER.--La seule, je vous affirme. Ah! si j'avais de quoi vous faire

un sort, je serais tellement heureux que je n'ose ni ne veux y penser.

Sans amis, sans aucun attachement dans le monde, m'unir à une douce,

pieuse, charmante femme comme vous, Elfy; vivre auprès d'une bonne et

aimable femme comme votre soeur; avoir une position occupée comme celle

que j'aurais ici, ce serait trop de bonheur!

ELFY.--Et pourquoi le rejeter quand il s'offre à vous? Vous nous appelez

vos amies, vous êtes aussi notre ami; pourquoi penser à votre manque de

fortune quand vous pouvez, en partageant la nôtre, nous donner ce même

bonheur qui vous manque? Et ma soeur qui vous aime tant, et le pauvre

Jacques, nous serions tous si heureux! Mon ami, croyez-moi, restez, ne

nous quittez pas.

Moutier, fort ému, hésitait à répondre, quand le général, qui s'était

impatienté d'attendre et qui était entré depuis quelques instants dans

la salle, s'approcha de Moutier et d'Elfy sans qu'ils l'aperçussent,

et, enlevant Elfy dans ses bras, il la poussa dans ceux de Moutier en

disant: «C'est moi qui vous marie! Que diable! ne suis-je pas là, moi?

Ne puis-je pas doter mon sauveur, deux fois mon sauveur? Je lui donne

vingt mille francs; il ne fera plus de façon, j'espère, pour vous

accepter.»

MOUTIER.--Mon général, je ne puis recevoir une somme aussi considérable!

Je n'ai aucun droit sur votre fortune.

LE GÉNÉRAL.--Aucun droit! mais vous y avez autant droit que moi, mon

ami. Sans vous, est-ce que j'en jouirais encore? Vous parlez de somme

considérable! Est-ce que je ne vaux pas dix mille francs, moi? Ne

m'avez-vous pas sauvé deux fois? Deux fois dix mille, cela ne fait-il

pas vingt? Oseriez-vous me soutenir que c'est me payer trop cher, que

je vaux moins de vingt mille francs? Que diable! on a son amour-propre

aussi; on ne peut pas se laisser taxer trop bas non plus.

Elfy riait, Moutier souriait de la voir rire et de la colère du général.

MOUTIER.--J'accepte, mon général, dit-il enfin. Le courage me manque

pour laisser échapper cette chère Elfy, que vous me donnez si

généreusement.

--C'est bien heureux! dit le général en s'essuyant le front. Vous

convenez enfin que je vaux vingt mille francs.

MOUTIER.--Oh! mon général! ma reconnaissance...

LE GÉNÉRAL.--Ta, ta, ta, il n'y a pas de reconnaissance! Je veux être

payé par l'amitié du ménage, et je commence par embrasser ma nouvelle

petite amie. Le général saisit Elfy et lui donna un gros baiser sur

chaque joue. Elfy lui serra les mains.

ELFY.--Merci, général, non pas des vingt mille francs que vous donnez

si généreusement à..., à..., comment vous appelez-vous? dit-elle à

Moutier en se retournant vers lui.

--Joseph, répondit-il en souriant.

--A Joseph alors, continua Elfy en riant; mais je vous remercie de

l'avoir décidé à... Ah! mon Dieu! et moi qui n'ai rien dit à ma soeur!

Je m'engage sans seulement la prévenir.

Elfy partit en courant. Le général restait la bouche ouverte, les yeux

écarquillés.

LE GÉNÉRAL.--Comment? Qu'est-ce que c'est? Sa soeur ne sait rien, et

elle-même se marie sans seulement connaître votre nom!

MOUTIER, riant.--Faites pas attention, mon général; tout ça va

s'arranger.

LE GÉNÉRAL.--S'arranger! s'arranger! Je n'y comprends rien, moi. Mais ce

que je vois, c'est qu'elle est charmante.

MOUTIER.--Et bonne, et sage, et pieuse, courageuse, douce.

LE GÉNÉRAL.--Etc., etc. Nous connaissons ça, mon ami. Je ne suis pas né

d'hier. J'ai été marié aussi, moi! une femme adorable, douce, bonne!...

Quel démon, sapristi! Si j'avais pu me démarier un an après, j'aurais

sauté par-dessus mon clocher dans ma joie.

MOUTIER, vivement.--J'espère, mon général, que vous n'avez pas d'Elfy

l'opinion...?

LE GÉNÉRAL, riant.--Non parbleu! Un ange, mon ami, un ange!

Moutier ne savait trop s'il devait rire ou se fâcher; l'air heureux

du général et sa face bouffie et marbrée lui ôtèrent toute pensée

d'irritation, et il se borna à dire gaiement:

«Vous nous reverrez dans dix ans, mon général, et vous nous retrouverez

aussi heureux que nous le sommes Aujourd'hui.»

LE GÉNÉRAL, avec émotion.--Que Dieu vous entende, mon brave Moutier!

Le fait est que la petite est vraiment charmante et qu'elle a une

physionomie on ne peut plus agréable. Je crois comme vous que vous serez

heureux; quant à elle, je réponds de son bonheur; oui, j'en réponds;

car, depuis plusieurs mois que nous sommes ensemble...

Le général n'acheva pas et serra fortement la main de Moutier. Mme

Blidot entrait à ce moment, suivie d'Elfy et des enfants; Moutier courut

à Mme Blidot et l'embrassa affectueusement.

MOUTIER.--Pardon, ma chère, mon excellente amie, de m'être emparé d'Elfy

sans attendre votre consentement. C'est le général qui a brusqué la

chose!

MADAME BLIDOT.--J'espérais ce dénouement pour le bonheur d'Elfy. Dès

votre premier séjour j'ai bien vu que vous vous conveniez tous les deux;

votre seconde, votre troisième visite et vos lettres ont entretenu mon

idée; vous y parliez toujours d'Elfy; quand vous êtes revenu, les choses

se sont prononcées, et l'équipée d'Elfy, lorsqu'elle vous a cru en

danger, disait clairement l'affection qu'elle a pour vous. Vous ne

pouviez pas vous y tromper.

MOUTIER.--Aussi ne m'y suis-je pas trompé, ma chère soeur, et c'est ce

qui m'a donné le courage d'expliquer comme quoi j'y pensais, mais que

j'étais arrêté par mon manque de fortune; mon bon général y a largement

pourvu. Et me voici bientôt votre heureux frère, dit-il en embrassant

encore Mme Blidot; et votre très heureux mari et serviteur, ajouta-t-il

en se tournant vers Elfy.--Mon bon ami, mon bon ami, s'écria Jacques à

son tour, je suis content, je suis heureux! Vous garderez votre belle

chambre et vous resterez toujours avec nous! Et ma tante Elfy ne sera

plus triste! Elle pleurait, ce matin, Je l'ai bien vue!

-–Chut, chut, petit bavard! dit Elfy en l'embrassant, ne dis pas mes

secrets.

JACQUES.--Je peux bien les dire à mon ami, puisqu'il est aussi le vôtre.

LE GÉNÉRAL.--Ah çà! déjeunerons-nous enfin? Je meurs de faim, moi! Vous

oubliez tous que j'ai été pendant deux jours au pain et à l'eau, et que

l'estomac me tiraille que je n'y tiens pas. Je n'ai pas une Elfy, moi,

pour me tenir lieu de déjeuner, et je demande mon café.

MADAME BLIDOT.--Le voici tout prêt. Mettez-vous à table, général.

--Pardon, Elfy, c'est moi qui sers à partir d'aujourd'hui, dit Moutier en

enlevant le plateau des mains d'Elfy, vous m'en avez donné le droit.

--Faites comme vous voudrez, puisque vous êtes le maître, répondit Elfy

en riant.

--Le maître-serviteur, reprit Moutier.

--Comme moi, général-prisonnier, dit le général avec un soupir.

MOUTIER.--Ce ne sera pas long, mon général; la paix se fait et vous

retournerez chez vous.

LE GÉNÉRAL.--Ma foi, mon ami, j'aimerais autant rester ici pendant Un

temps.

MOUTIER.--Vous assisterez à mon mariage, général.

LE GÉNÉRAL.--Je le crois bien, parbleu! C'est moi qui ferai les frais de

la noce. Et un fameux repas que je vous donnerai! Tout de chez Chevet.

Vous ne connaissez pas ça; mais moi, qui suis venu plus d'une fois à

Paris, je le connais, et je vous le ferai connaître.

X

A quand la noce?

Le général commençait à satisfaire son appétit; il fit connaissance avec

les enfants, qu'il prit fort en gré et avec lesquels il sortit après le

déjeuner. Jacques le mena voir Torchonnet chez le curé. Mais Torchonnet

avait subi un changement qui ne lui permettait plus de conserver son

nom. La servante du curé, très bonne femme, et qui plaignait depuis

longtemps le pauvre enfant, l'avait nettoyé, peigné; elle s'était

procuré du linge blanc, un pantalon propre, une blouse à ceinture, de

gros souliers de campagne. Le curé l'avait baptisé et lui avait donné

le nom de Pierre. Toute crainte avait disparu; Pierre Torchonnet avait

l'air enchanté, et ce fut avec une grande joie qu'il vit arriver Jacques

et le général. Ce dernier apprit, en questionnant Torchonnet, combien

Jacques avait été bon pour lui, et la part que lui et Moutier avaient

prise à sa délivrance. Le général écoutait, questionnait, caressait

Jacques, serrait les mains du curé.

LE GÉNÉRAL.--Monsieur le curé, je ne connais pas un homme qui eût fait

ce que vous faites pour ce garçon, et pas un qui eût donné à Jacques

l'instruction et l'éducation que vous lui avez données. Vous êtes un

bon, un estimable curé, je me plais à le reconnaître.

LE CURÉ.--J'ai été si bien secondé par Mme Blidot et son excellente

soeur, que je ne pouvais faire autrement que de réussir.

LE GÉNÉRAL.-- A propos de la petite soeur, je la marie.

LE CURÉ.--Vous la mariez? Elfy! pas possible!

LE GÉNÉRAL.--Et pourtant, c'est comme ça! C'est moi qui dote le marié;

ce nigaud ne voulait pas, parce qu'elle a quelque chose et qu'il n'a

rien. J'ai trouvé la chose si bête que je me suis fâché et que je lui ai

donné vingt mille francs pour en finir. C'est lui maintenant qui est le

plus riche des deux. Bonne farce, ça!

LE CURÉ, souriant.--Mais qui donc Elfy peut-elle épouser? Elle refusait

tous les jeunes gens qui se présentaient; et quand nous la grondions, sa

soeur et moi, de se montrer si difficile, elle répondait toujours: «Je

ne l'aime pas». Et si j'insistais: «Je le déteste». Puis elle riait et

assurait qu'elle ne se marierait jamais.

LE GÉNÉRAL.--Il ne faut jamais croire ce que disent les jeunes filles!

Je vous dis, moi, qu'elle épouse Moutier, mon sauveur, le brave des

braves, le plus excellent des hommes.

LE CURÉ.--Moutier! Ah! le brave garçon! J'en suis bien aise; il me plaît

et j'approuve le choix d'Elfy.

LE GÉNÉRAL.--Et le mien, s'il vous plaît. Quand nous étions blessés

tous deux, moi son prisonnier, et lui mon ami, il me parlait sans cesse

d'Elfy et de sa soeur, et me répétait ce que vous lui aviez raconté et

ce qu'il avait vu par lui-même des qualités d'Elfy. Je lui ai tant dit:

«Épousez-la donc, mon garçon, épousez-la puisque vous la trouvez si

parfaite», qu'il a fini par accueillir l'idée; seulement il voulait

attendre pour se faire un magot. Entre nous, c'est pour arranger son

affaire que je suis venu au village et que je me suis mis dans le

guêpier Bournier; tas de gueux! Il m'a sauvé, et il a bien fait; je vous

demande un peu comment il aurait pu se faire un magot sans Dourakine.

LE CURÉ.--Qu'est-ce que c'est que Dourakine?

LE GÉNÉRAL.--C'est moi-même qui ai l'honneur de vous parler. Je

m'appelle Dourakine, sot nom, puisqu'en russe dourake veut dire sot.

Le curé rit de bon coeur avec Dourakine qui le prenait en gré et qui lui

proposa d'aller féliciter les soeurs de l'Ange-Gardien.

Le curé accepta. Pendant qu'ils causaient, Jacques et Torchonnet

n'avaient pas perdu leur temps non plus; Torchonnet raconta à Jacques

qu'il était comme lui sans père ni mère, qu'il avait huit ans quand la

femme qui était morte au village l'avait donné à ce méchant Bournier;

que cette femme lui avait dit avant de mourir qu'elle n'était pas sa

mère, qu'elle l'avait volé tout petit pour se venger des gens qui

l'avaient chassée sans lui donner la charité, et que, lorsqu'elle serait

guérie, elle y retournerait pour le rendre à ses parents, car il la

gênait plus qu'il ne lui rapportait, mais qu'il n'en serait pas plus

heureux, parce que ses parents étaient pauvres et avaient bien assez

d'enfants sans lui. Et qu'elle avait dit plus tard la même chose aux

Bournier, et leur avait indiqué la demeure et le nom de ses parents.

Jacques engagea Pierre à raconter cela au bon curé qui pourrait

peut-être aller voir les Bournier et savoir d'eux les indications que la

mendiante leur avait données sur les parents de Torchonnet.

Jacques et Paul demandèrent au curé la permission de rester chez lui

avec Torchonnet, ce que le curé leur accorda avec plaisir.

Le général et le curé rentrèrent à l'Ange-Gardien. Moutier causait avec

Elfy; Mme Blidot achevait l'ouvrage de la maison et disait son mot de

temps en temps.

LE GÉNÉRAL.--Les voilà, monsieur le curé! Quand je vous disais!

Le curé alla à Elfy et lui donna sa bénédiction d'une voix émue.

LE CURÉ.--Soyez heureuse, mon enfant! Votre choix est bon; ce jeune

homme est pieux et sage; je l'ai jugé ainsi la première fois qu'il est

venu chez moi pour prendre des renseignements sur vous, et surtout dans

les quelques jours qu'il a passés chez vous depuis.

MOUTIER.--Monsieur le curé, je vous remercie de votre bonne opinion, et

comme à l'avenir tout doit être en commun entre Elfy et moi, je vous

demande de me donner un bout de la bénédiction qu'elle vient de

recevoir.

Moutier mit un genou en terre et reçut, la tête inclinée, la bénédiction

qu'il avait demandée. Avant de se relever, il prit la main d'Elfy et dit

d'un accent pénétré:

«Je jure devant Dieu et devant vous, monsieur le curé, de faire tous mes

efforts pour rendre heureuse et douce la vie de cette chère Elfy, et de

ne jamais oublier que c'est à Dieu que nous devons notre bonheur.»

Moutier se releva, baisa tendrement la main d'Elfy; Mme Blidot pleurait,

Elfy sanglotait, le général s'agitait.

LE GÉNÉRAL.-–Que diantre! je crois que je vais aussi tirer mon

mouchoir. Allez-vous bientôt finir, vous autres? Moi qui amène M. le

curé pour lui faire voir comme vous êtes tous heureux, et voilà que

Moutier nous fait une scène à faire pleurer sa fiancée et sa soeur; moi,

j'ai une peine du diable à garder l'oeil sec. M. le curé a les yeux

rouges, et Moutier lui-même ne doit pas avoir la voix bien assurée.

MOUTIER.--Mon général, les larmes que je retiens sont des larmes de

bonheur, les premières que je verse de ma vie. C'est à vous que je

dois cette douce émotion! Vous êtes d'aujourd'hui mon bienfaiteur!

ajouta-t-il en saisissant les deux mains du général en les serrant avec

force dans les siennes.

L'agitation du général augmentait. Enfin, il sauta au cou de Moutier,

serra dans ses bras le curé étonné, manqua le jeter par terre en le

lâchant trop brusquement, et marcha à pas redoublés vers la porte de sa

chambre qu'il referma sur lui.

Le curé s'assit, Mme Blidot se mit près de lui, Elfy s'assit près de sa

soeur, et Moutier plaça sa chaise près d'Elfy.

La porte du général se rouvrit, il passa la tête et cria:

«A quand la noce?»

--Comment, la noce? dit Elfy; est-ce qu'on a eu le temps d'y penser?

LE GÉNÉRAL.--Mais moi qui pense à tout, je demande le jour pour

commander mon dîner chez Chevet.

MOUTIER.--Halte-là! mon général, vous prenez trop tôt le pas de charge.

Vous oubliez nos eaux de Bagnoles et vos blessures.

LE GÉNÉRAL--Je n'oublie rien, mon ami, mais il y a temps pour tout, et

la noce en avant.

ELFY.--Du tout, général, Joseph a raison; vous devez aller d'abord aux

eaux, et lui doit vous y accompagner pour vous soigner.

MOUTIER.--C'est bien, chère Elfy, vous êtes aussi raisonnable que bonne

et courageuse. Nous nous séparerons pour nous réunir ensuite.

ELFY.--Et pour ne plus nous quitter.

LE GÉNÉRAL.--Ah çà! mais pour qui me prend-on? On dispose de moi

comme d'un imbécile! «Vous ferez ci; vous ferez ça.--C'est bien, ma

petite.--C'est très bien, mon ami.--Est-ce que je n'ai pas l'âge de

raison? Est-ce qu'à soixante-trois ans on ne sait pas ce qu'on fait? Et

si je ne veux pas aller à ce Bagnoles qui m'excède? si je ne veux pas

bouger avant la noce.»

ELFY.--Alors vous resterez ici pour me garder, et Joseph ira tout seul

aux eaux. Il faut que mon pauvre Joseph guérisse bien son coup de feu

pour n'avoir pas à me quitter après.

LE GÉNÉRAL.--Tiens! voyez-vous cette petite! Ta, ta, ta, ta, ta, comme

sa langue tourne vite dans sa bouche! Il faut donc que je me soumette.

Ce que vous dites est vrai, mon enfant; il faut que votre Joseph

(puisque Joseph il y a) se rétablisse bien et vite; et nous partons

demain. ELFY.--Oh non! pas demain. J'ai eu à peine le temps de lui dire

deux mots, et ma soeur n'a encore pris aucun arrangement. Et puis...

Enfin, je ne veux pas qu'il s'en aille avant..., avant... Dieu! que

c'est ennuyeux!... Monsieur le curé, quand faut-il le laisser partir?

Le général se frottait les mains et riait.

LE GÉNÉRAL.--Voilà, voilà! La raison s'en va! L'affection reste en

possession du champ de bataille! Hourra pour la noce!

ELFY.--Mais pas du tout, général! Dieu! que vous êtes impatientant, vous

prenez tout à l'extrême! Avec vos belles idées de noce, puis de départ

tout de suite, tout de suite, vous avez brouillé tout dans ma tête; je

ne sais plus où nous en étions!... Et d'abord, Joseph ne peut pas partir

avant d'avoir fait sa déclaration dans l'affaire des Bournier; et vous

aussi, il faut que vous soyez interrogé. N'est-ce pas, monsieur le curé!

Joseph ne dit rien; il me laisse toute l'affaire à arranger toute seule.

Moutier souriait et n'était pas malheureux du désir que témoignait Elfy

de le garder un peu de temps.

«Je ne dis rien, dit-il, parce que vous plaidez notre cause bien mieux

que je ne pourrais le faire, et que j'ai trop de plaisir à vous entendre

si bien parler pour vouloir vous interrompre.

LE CURÉ.--Ma chère enfant, vous avez raison; il faut attendre leurs

interrogatoires, c'est-à-dire quelques jours, et partir dès le

lendemain.

MADAME BLIDOT.--Bien jugé, monsieur le curé; j'aurais dit tout comme

vous. Je l'avais sur la langue dès le commencement.

ELFY.--Et pourquoi ne l'as-tu pas dit tout de suite?

MADAME BLIDOT, riant.--Est-ce que tu m'en as laissé le temps? Tu étais

si animée que Joseph même n'a pu dire un mot.

L'auberge de l'ange gardien · 第 9 / 25 题