Le général arrange les affaires de Moutier.
Le général dormit comme un loir jusqu'à une heure assez avancée de la
matinée, de sorte que Moutier, qui s'attendait à passer une mauvaise
nuit, fut très surpris à son réveil de voir le grand jour. Il sauta à
bas de son lit, se débarbouilla et s'habilla à la hâte; il entendit
l'horloge sonner six heures. N'entendant pas de bruit chez le général,
il y entra doucement et le trouva dans la même position dans laquelle il
l'avait laissé endormi la veille; il aurait pu le croire privé de vie
si la respiration bruyante et l'attitude calme du malade ne l'eussent
entièrement rassuré. Il ressortit aussi doucement qu'il était entré,
rentra dans la salle, roula et rangea son lit improvisé, n'oublia pas la
prière du bon père Parabère et alluma le feu pour en épargner la peine
à ses hôtesses. Il donna un coup de balai, nettoya, rangea tout et
attendit. A peine fut-il installé sur une chaise en face de l'escalier
qu'il entendit des pas légers; on descendait bien doucement; c'était
Elfy; elle lui dit un bonjour amical.
ELFY..--Je craignais que vous ne fussiez encore endormi; vous aviez
l'air fatigué hier.
MOUTIER.--Mais j'ai dormi comme un prince dans ce lit de prince, ma
bonne Elfy, et je me sens reposé et heureux et prêt à vous obéir.
ELFY.--Vous dites toujours comme cela, comme si je vous commandais en
tyran.
MOUTIER.--C'est que je voudrais toujours vous être utile et vous
épargner tout travail, toute fatigue. ELFY.--Et c'est pour cela que vous
avez si proprement roulé vos matelas, et tout rangé dans ce coin juste
en face de la porte d'entrée?... C'est très bien roulé, ajouta-t-elle
en s'approchant et en l'examinant,... très bien, mais il faut tout
défaire.»
MOUTIER.--Et pourquoi cela, s'il vous plaît?
ELFY.--Parce qu'un lit, roulé ou pas roulé, ne peut pas rester dans la
salle où tout le monde entre et où nous nous tenons toute la journée, et
je vais l'emporter.
MOUTIER.--Vous! Je voudrais bien voir cela; dites-moi où il faut le
mettre.
ELFY.--Dans cette chambre ici à côté; ça fait que nous n'aurons pas à le
descendre ce soir, si vous voulez encore coucher près du général.
Moutier prit le lit tout roulé et le porta dans la chambre indiquée par
Elfy; après l'avoir posé dans un coin, il regarda tout autour de lui.
«La jolie chambre! dit-il. Un papier tout trais, des meubles neufs et
quelques livres! Rien n'y manque, ma foi. Chambre soignée, on peut bien
dire.»
ELFY.--C'est qu'elle vous est destinée. Nous n'y avons encore mis
personne, et nous l'appelons: chambre de notre ami Moutier. C'était un
souvenir pour vous et de vous. Jacques va quelquefois balayer, essuyer
là-dedans, et il dit toujours avec un soupir: «Quand donc notre bon ami
Moutier y sera-t-il?»
Avant que Moutier eût le temps de remercier Elfy, Jacques et Paul se
précipitèrent dans la salle et dans les bras de Moutier.
«Ah! vous voilà enfin dans votre chambre, dit Jacques. Restez-y, mon
ami, mon bon ami. Restez: nous serions tous si heureux!»
MOUTIER.--Impossible, mon enfant! Je ne servirais qu'à gêner votre maman
et votre tante.
JACQUES.--Gêner! Ah! par exemple! Elles ont dit je ne sais combien de
fois que vous leur seriez bien utile, et que vous êtes si bon et si
obligeant qu'elles seraient enchantées de vous avoir toujours.
MOUTIER.--Très bien, mon ami, je te remercie des bonnes paroles que
tu me dis, et quand j'aurai fait un peu fortune, je serai aussi bien
heureux ici. Mais je ne suis qu'un pauvre soldat sans le sou et je ne
peux pas rester où je ne puis pas gagner ma vie.
Moutier embrassa encore Jacques et sortit de la jolie chambre pour
rentrer dans celle du général. Elfy s'occupa du déjeuner: elle cassa du
sucre, passa le café et alla chercher du lait à la ferme. Le général
était éveillé, et, sauf quelques légères douleurs à son nez et à ses
yeux pochés, il se sentait très bien et ne demandait qu'à manger.
«Trois jours au pain et à l'eau, dit-il, m'ont diablement mis en
appétit, et, si vous pouviez m'avoir une tasse de café au lait, vous me
feriez un sensible plaisir.»
MOUTIER.--Tout de suite, mon général; on va vous en apporter avant dix
minutes.
Moutier rentra dans la salle au moment où Elfy rentrait avec une jatte
de lait. Elfy avait l'air triste et ne disait rien. Moutier lui demanda
du café pour le général; elle le mit au feu sans répondre.
MOUTIER.--Elfy, qu'avez-vous? Pourquoi êtes-vous triste?
ELFY.--Parce que je vois que vous ne tenez pas à nous et que vous ne
vous inquiétez pas de nous voir du chagrin, à Jacques et à moi.
MOUTIER.--J'avoue que le chagrin de Jacques, qui est ici heureux comme
un roi, ne m'inquiète guère; mais le vôtre, Elfy, me va au fond du
coeur. Je vous jure que, si j'avais de quoi vivre sans vous être à
charge, je serais le plus heureux des hommes, parce que je pourrais
alors espérer ne jamais vous quitter, ma chère, excellente amie; mais
vous comprenez que je ne pourrais rester avec vous que si je vous étais
attaché par les liens de la parenté... ou... du mariage,... et...
Elfy leva les yeux, sourit et dit:
«Et vous n'osez pas, parce que vous êtes pauvre et que je suis riche?
Est-ce votre seule raison?»
MOUTIER.--La seule, je vous affirme. Ah! si j'avais de quoi vous faire
un sort, je serais tellement heureux que je n'ose ni ne veux y penser.
Sans amis, sans aucun attachement dans le monde, m'unir à une douce,
pieuse, charmante femme comme vous, Elfy; vivre auprès d'une bonne et
aimable femme comme votre soeur; avoir une position occupée comme celle
que j'aurais ici, ce serait trop de bonheur!
ELFY.--Et pourquoi le rejeter quand il s'offre à vous? Vous nous appelez
vos amies, vous êtes aussi notre ami; pourquoi penser à votre manque de
fortune quand vous pouvez, en partageant la nôtre, nous donner ce même
bonheur qui vous manque? Et ma soeur qui vous aime tant, et le pauvre
Jacques, nous serions tous si heureux! Mon ami, croyez-moi, restez, ne
nous quittez pas.
Moutier, fort ému, hésitait à répondre, quand le général, qui s'était
impatienté d'attendre et qui était entré depuis quelques instants dans
la salle, s'approcha de Moutier et d'Elfy sans qu'ils l'aperçussent,
et, enlevant Elfy dans ses bras, il la poussa dans ceux de Moutier en
disant: «C'est moi qui vous marie! Que diable! ne suis-je pas là, moi?
Ne puis-je pas doter mon sauveur, deux fois mon sauveur? Je lui donne
vingt mille francs; il ne fera plus de façon, j'espère, pour vous
accepter.»
MOUTIER.--Mon général, je ne puis recevoir une somme aussi considérable!
Je n'ai aucun droit sur votre fortune.
LE GÉNÉRAL.--Aucun droit! mais vous y avez autant droit que moi, mon
ami. Sans vous, est-ce que j'en jouirais encore? Vous parlez de somme
considérable! Est-ce que je ne vaux pas dix mille francs, moi? Ne
m'avez-vous pas sauvé deux fois? Deux fois dix mille, cela ne fait-il
pas vingt? Oseriez-vous me soutenir que c'est me payer trop cher, que
je vaux moins de vingt mille francs? Que diable! on a son amour-propre
aussi; on ne peut pas se laisser taxer trop bas non plus.
Elfy riait, Moutier souriait de la voir rire et de la colère du général.
MOUTIER.--J'accepte, mon général, dit-il enfin. Le courage me manque
pour laisser échapper cette chère Elfy, que vous me donnez si
généreusement.
--C'est bien heureux! dit le général en s'essuyant le front. Vous
convenez enfin que je vaux vingt mille francs.
MOUTIER.--Oh! mon général! ma reconnaissance...
LE GÉNÉRAL.--Ta, ta, ta, il n'y a pas de reconnaissance! Je veux être
payé par l'amitié du ménage, et je commence par embrasser ma nouvelle
petite amie. Le général saisit Elfy et lui donna un gros baiser sur
chaque joue. Elfy lui serra les mains.
ELFY.--Merci, général, non pas des vingt mille francs que vous donnez
si généreusement à..., à..., comment vous appelez-vous? dit-elle à
Moutier en se retournant vers lui.
--Joseph, répondit-il en souriant.
--A Joseph alors, continua Elfy en riant; mais je vous remercie de
l'avoir décidé à... Ah! mon Dieu! et moi qui n'ai rien dit à ma soeur!
Je m'engage sans seulement la prévenir.
Elfy partit en courant. Le général restait la bouche ouverte, les yeux
écarquillés.
LE GÉNÉRAL.--Comment? Qu'est-ce que c'est? Sa soeur ne sait rien, et
elle-même se marie sans seulement connaître votre nom!
MOUTIER, riant.--Faites pas attention, mon général; tout ça va
s'arranger.
LE GÉNÉRAL.--S'arranger! s'arranger! Je n'y comprends rien, moi. Mais ce
que je vois, c'est qu'elle est charmante.
MOUTIER.--Et bonne, et sage, et pieuse, courageuse, douce.
LE GÉNÉRAL.--Etc., etc. Nous connaissons ça, mon ami. Je ne suis pas né
d'hier. J'ai été marié aussi, moi! une femme adorable, douce, bonne!...
Quel démon, sapristi! Si j'avais pu me démarier un an après, j'aurais
sauté par-dessus mon clocher dans ma joie.
MOUTIER, vivement.--J'espère, mon général, que vous n'avez pas d'Elfy
l'opinion...?
LE GÉNÉRAL, riant.--Non parbleu! Un ange, mon ami, un ange!
Moutier ne savait trop s'il devait rire ou se fâcher; l'air heureux
du général et sa face bouffie et marbrée lui ôtèrent toute pensée
d'irritation, et il se borna à dire gaiement:
«Vous nous reverrez dans dix ans, mon général, et vous nous retrouverez
aussi heureux que nous le sommes Aujourd'hui.»
LE GÉNÉRAL, avec émotion.--Que Dieu vous entende, mon brave Moutier!
Le fait est que la petite est vraiment charmante et qu'elle a une
physionomie on ne peut plus agréable. Je crois comme vous que vous serez
heureux; quant à elle, je réponds de son bonheur; oui, j'en réponds;
car, depuis plusieurs mois que nous sommes ensemble...
Le général n'acheva pas et serra fortement la main de Moutier. Mme
Blidot entrait à ce moment, suivie d'Elfy et des enfants; Moutier courut
à Mme Blidot et l'embrassa affectueusement.
MOUTIER.--Pardon, ma chère, mon excellente amie, de m'être emparé d'Elfy
sans attendre votre consentement. C'est le général qui a brusqué la
chose!
MADAME BLIDOT.--J'espérais ce dénouement pour le bonheur d'Elfy. Dès
votre premier séjour j'ai bien vu que vous vous conveniez tous les deux;
votre seconde, votre troisième visite et vos lettres ont entretenu mon
idée; vous y parliez toujours d'Elfy; quand vous êtes revenu, les choses
se sont prononcées, et l'équipée d'Elfy, lorsqu'elle vous a cru en
danger, disait clairement l'affection qu'elle a pour vous. Vous ne
pouviez pas vous y tromper.
MOUTIER.--Aussi ne m'y suis-je pas trompé, ma chère soeur, et c'est ce
qui m'a donné le courage d'expliquer comme quoi j'y pensais, mais que
j'étais arrêté par mon manque de fortune; mon bon général y a largement
pourvu. Et me voici bientôt votre heureux frère, dit-il en embrassant
encore Mme Blidot; et votre très heureux mari et serviteur, ajouta-t-il
en se tournant vers Elfy.--Mon bon ami, mon bon ami, s'écria Jacques à
son tour, je suis content, je suis heureux! Vous garderez votre belle
chambre et vous resterez toujours avec nous! Et ma tante Elfy ne sera
plus triste! Elle pleurait, ce matin, Je l'ai bien vue!
-Chut, chut, petit bavard! dit Elfy en l'embrassant, ne dis pas mes
secrets.
JACQUES.--Je peux bien les dire à mon ami, puisqu'il est aussi le vôtre.
LE GÉNÉRAL.--Ah çà! déjeunerons-nous enfin? Je meurs de faim, moi! Vous
oubliez tous que j'ai été pendant deux jours au pain et à l'eau, et que
l'estomac me tiraille que je n'y tiens pas. Je n'ai pas une Elfy, moi,
pour me tenir lieu de déjeuner, et je demande mon café.
MADAME BLIDOT.--Le voici tout prêt. Mettez-vous à table, général.
--Pardon, Elfy, c'est moi qui sers à partir d'aujourd'hui, dit Moutier en
enlevant le plateau des mains d'Elfy, vous m'en avez donné le droit.
--Faites comme vous voudrez, puisque vous êtes le maître, répondit Elfy
en riant.
--Le maître-serviteur, reprit Moutier.
--Comme moi, général-prisonnier, dit le général avec un soupir.
MOUTIER.--Ce ne sera pas long, mon général; la paix se fait et vous
retournerez chez vous.
LE GÉNÉRAL.--Ma foi, mon ami, j'aimerais autant rester ici pendant Un
temps.
MOUTIER.--Vous assisterez à mon mariage, général.
LE GÉNÉRAL.--Je le crois bien, parbleu! C'est moi qui ferai les frais de
la noce. Et un fameux repas que je vous donnerai! Tout de chez Chevet.
Vous ne connaissez pas ça; mais moi, qui suis venu plus d'une fois à
Paris, je le connais, et je vous le ferai connaître.
X
A quand la noce?
Le général commençait à satisfaire son appétit; il fit connaissance avec
les enfants, qu'il prit fort en gré et avec lesquels il sortit après le
déjeuner. Jacques le mena voir Torchonnet chez le curé. Mais Torchonnet
avait subi un changement qui ne lui permettait plus de conserver son
nom. La servante du curé, très bonne femme, et qui plaignait depuis
longtemps le pauvre enfant, l'avait nettoyé, peigné; elle s'était
procuré du linge blanc, un pantalon propre, une blouse à ceinture, de
gros souliers de campagne. Le curé l'avait baptisé et lui avait donné
le nom de Pierre. Toute crainte avait disparu; Pierre Torchonnet avait
l'air enchanté, et ce fut avec une grande joie qu'il vit arriver Jacques
et le général. Ce dernier apprit, en questionnant Torchonnet, combien
Jacques avait été bon pour lui, et la part que lui et Moutier avaient
prise à sa délivrance. Le général écoutait, questionnait, caressait
Jacques, serrait les mains du curé.
LE GÉNÉRAL.--Monsieur le curé, je ne connais pas un homme qui eût fait
ce que vous faites pour ce garçon, et pas un qui eût donné à Jacques
l'instruction et l'éducation que vous lui avez données. Vous êtes un
bon, un estimable curé, je me plais à le reconnaître.
LE CURÉ.--J'ai été si bien secondé par Mme Blidot et son excellente
soeur, que je ne pouvais faire autrement que de réussir.
LE GÉNÉRAL.-- A propos de la petite soeur, je la marie.
LE CURÉ.--Vous la mariez? Elfy! pas possible!
LE GÉNÉRAL.--Et pourtant, c'est comme ça! C'est moi qui dote le marié;
ce nigaud ne voulait pas, parce qu'elle a quelque chose et qu'il n'a
rien. J'ai trouvé la chose si bête que je me suis fâché et que je lui ai
donné vingt mille francs pour en finir. C'est lui maintenant qui est le
plus riche des deux. Bonne farce, ça!
LE CURÉ, souriant.--Mais qui donc Elfy peut-elle épouser? Elle refusait
tous les jeunes gens qui se présentaient; et quand nous la grondions, sa
soeur et moi, de se montrer si difficile, elle répondait toujours: «Je
ne l'aime pas». Et si j'insistais: «Je le déteste». Puis elle riait et
assurait qu'elle ne se marierait jamais.
LE GÉNÉRAL.--Il ne faut jamais croire ce que disent les jeunes filles!
Je vous dis, moi, qu'elle épouse Moutier, mon sauveur, le brave des
braves, le plus excellent des hommes.
LE CURÉ.--Moutier! Ah! le brave garçon! J'en suis bien aise; il me plaît
et j'approuve le choix d'Elfy.
LE GÉNÉRAL.--Et le mien, s'il vous plaît. Quand nous étions blessés
tous deux, moi son prisonnier, et lui mon ami, il me parlait sans cesse
d'Elfy et de sa soeur, et me répétait ce que vous lui aviez raconté et
ce qu'il avait vu par lui-même des qualités d'Elfy. Je lui ai tant dit:
«Épousez-la donc, mon garçon, épousez-la puisque vous la trouvez si
parfaite», qu'il a fini par accueillir l'idée; seulement il voulait
attendre pour se faire un magot. Entre nous, c'est pour arranger son
affaire que je suis venu au village et que je me suis mis dans le
guêpier Bournier; tas de gueux! Il m'a sauvé, et il a bien fait; je vous
demande un peu comment il aurait pu se faire un magot sans Dourakine.
LE CURÉ.--Qu'est-ce que c'est que Dourakine?
LE GÉNÉRAL.--C'est moi-même qui ai l'honneur de vous parler. Je
m'appelle Dourakine, sot nom, puisqu'en russe dourake veut dire sot.
Le curé rit de bon coeur avec Dourakine qui le prenait en gré et qui lui
proposa d'aller féliciter les soeurs de l'Ange-Gardien.
Le curé accepta. Pendant qu'ils causaient, Jacques et Torchonnet
n'avaient pas perdu leur temps non plus; Torchonnet raconta à Jacques
qu'il était comme lui sans père ni mère, qu'il avait huit ans quand la
femme qui était morte au village l'avait donné à ce méchant Bournier;
que cette femme lui avait dit avant de mourir qu'elle n'était pas sa
mère, qu'elle l'avait volé tout petit pour se venger des gens qui
l'avaient chassée sans lui donner la charité, et que, lorsqu'elle serait
guérie, elle y retournerait pour le rendre à ses parents, car il la
gênait plus qu'il ne lui rapportait, mais qu'il n'en serait pas plus
heureux, parce que ses parents étaient pauvres et avaient bien assez
d'enfants sans lui. Et qu'elle avait dit plus tard la même chose aux
Bournier, et leur avait indiqué la demeure et le nom de ses parents.
Jacques engagea Pierre à raconter cela au bon curé qui pourrait
peut-être aller voir les Bournier et savoir d'eux les indications que la
mendiante leur avait données sur les parents de Torchonnet.
Jacques et Paul demandèrent au curé la permission de rester chez lui
avec Torchonnet, ce que le curé leur accorda avec plaisir.
Le général et le curé rentrèrent à l'Ange-Gardien. Moutier causait avec
Elfy; Mme Blidot achevait l'ouvrage de la maison et disait son mot de
temps en temps.
LE GÉNÉRAL.--Les voilà, monsieur le curé! Quand je vous disais!
Le curé alla à Elfy et lui donna sa bénédiction d'une voix émue.
LE CURÉ.--Soyez heureuse, mon enfant! Votre choix est bon; ce jeune
homme est pieux et sage; je l'ai jugé ainsi la première fois qu'il est
venu chez moi pour prendre des renseignements sur vous, et surtout dans
les quelques jours qu'il a passés chez vous depuis.
MOUTIER.--Monsieur le curé, je vous remercie de votre bonne opinion, et
comme à l'avenir tout doit être en commun entre Elfy et moi, je vous
demande de me donner un bout de la bénédiction qu'elle vient de
recevoir.
Moutier mit un genou en terre et reçut, la tête inclinée, la bénédiction
qu'il avait demandée. Avant de se relever, il prit la main d'Elfy et dit
d'un accent pénétré:
«Je jure devant Dieu et devant vous, monsieur le curé, de faire tous mes
efforts pour rendre heureuse et douce la vie de cette chère Elfy, et de
ne jamais oublier que c'est à Dieu que nous devons notre bonheur.»
Moutier se releva, baisa tendrement la main d'Elfy; Mme Blidot pleurait,
Elfy sanglotait, le général s'agitait.
LE GÉNÉRAL.-Que diantre! je crois que je vais aussi tirer mon
mouchoir. Allez-vous bientôt finir, vous autres? Moi qui amène M. le
curé pour lui faire voir comme vous êtes tous heureux, et voilà que
Moutier nous fait une scène à faire pleurer sa fiancée et sa soeur; moi,
j'ai une peine du diable à garder l'oeil sec. M. le curé a les yeux
rouges, et Moutier lui-même ne doit pas avoir la voix bien assurée.
MOUTIER.--Mon général, les larmes que je retiens sont des larmes de
bonheur, les premières que je verse de ma vie. C'est à vous que je
dois cette douce émotion! Vous êtes d'aujourd'hui mon bienfaiteur!
ajouta-t-il en saisissant les deux mains du général en les serrant avec
force dans les siennes.
L'agitation du général augmentait. Enfin, il sauta au cou de Moutier,
serra dans ses bras le curé étonné, manqua le jeter par terre en le
lâchant trop brusquement, et marcha à pas redoublés vers la porte de sa
chambre qu'il referma sur lui.
Le curé s'assit, Mme Blidot se mit près de lui, Elfy s'assit près de sa
soeur, et Moutier plaça sa chaise près d'Elfy.
La porte du général se rouvrit, il passa la tête et cria:
«A quand la noce?»
--Comment, la noce? dit Elfy; est-ce qu'on a eu le temps d'y penser?
LE GÉNÉRAL.--Mais moi qui pense à tout, je demande le jour pour
commander mon dîner chez Chevet.
MOUTIER.--Halte-là! mon général, vous prenez trop tôt le pas de charge.
Vous oubliez nos eaux de Bagnoles et vos blessures.
LE GÉNÉRAL--Je n'oublie rien, mon ami, mais il y a temps pour tout, et
la noce en avant.
ELFY.--Du tout, général, Joseph a raison; vous devez aller d'abord aux
eaux, et lui doit vous y accompagner pour vous soigner.
MOUTIER.--C'est bien, chère Elfy, vous êtes aussi raisonnable que bonne
et courageuse. Nous nous séparerons pour nous réunir ensuite.
ELFY.--Et pour ne plus nous quitter.
LE GÉNÉRAL.--Ah çà! mais pour qui me prend-on? On dispose de moi
comme d'un imbécile! «Vous ferez ci; vous ferez ça.--C'est bien, ma
petite.--C'est très bien, mon ami.--Est-ce que je n'ai pas l'âge de
raison? Est-ce qu'à soixante-trois ans on ne sait pas ce qu'on fait? Et
si je ne veux pas aller à ce Bagnoles qui m'excède? si je ne veux pas
bouger avant la noce.»
ELFY.--Alors vous resterez ici pour me garder, et Joseph ira tout seul
aux eaux. Il faut que mon pauvre Joseph guérisse bien son coup de feu
pour n'avoir pas à me quitter après.
LE GÉNÉRAL.--Tiens! voyez-vous cette petite! Ta, ta, ta, ta, ta, comme
sa langue tourne vite dans sa bouche! Il faut donc que je me soumette.
Ce que vous dites est vrai, mon enfant; il faut que votre Joseph
(puisque Joseph il y a) se rétablisse bien et vite; et nous partons
demain. ELFY.--Oh non! pas demain. J'ai eu à peine le temps de lui dire
deux mots, et ma soeur n'a encore pris aucun arrangement. Et puis...
Enfin, je ne veux pas qu'il s'en aille avant..., avant... Dieu! que
c'est ennuyeux!... Monsieur le curé, quand faut-il le laisser partir?
Le général se frottait les mains et riait.
LE GÉNÉRAL.--Voilà, voilà! La raison s'en va! L'affection reste en
possession du champ de bataille! Hourra pour la noce!
ELFY.--Mais pas du tout, général! Dieu! que vous êtes impatientant, vous
prenez tout à l'extrême! Avec vos belles idées de noce, puis de départ
tout de suite, tout de suite, vous avez brouillé tout dans ma tête; je
ne sais plus où nous en étions!... Et d'abord, Joseph ne peut pas partir
avant d'avoir fait sa déclaration dans l'affaire des Bournier; et vous
aussi, il faut que vous soyez interrogé. N'est-ce pas, monsieur le curé!
Joseph ne dit rien; il me laisse toute l'affaire à arranger toute seule.
Moutier souriait et n'était pas malheureux du désir que témoignait Elfy
de le garder un peu de temps.
«Je ne dis rien, dit-il, parce que vous plaidez notre cause bien mieux
que je ne pourrais le faire, et que j'ai trop de plaisir à vous entendre
si bien parler pour vouloir vous interrompre.
LE CURÉ.--Ma chère enfant, vous avez raison; il faut attendre leurs
interrogatoires, c'est-à-dire quelques jours, et partir dès le
lendemain.
MADAME BLIDOT.--Bien jugé, monsieur le curé; j'aurais dit tout comme
vous. Je l'avais sur la langue dès le commencement.
ELFY.--Et pourquoi ne l'as-tu pas dit tout de suite?
MADAME BLIDOT, riant.--Est-ce que tu m'en as laissé le temps? Tu étais
si animée que Joseph même n'a pu dire un mot.