Seleucus, l'interrompant, continua son propos:--Moi, dit-il, j'ai

grand soin de ne pas me laver tous les jours. Se baigner comme vous le

faites, c'est un métier de dégraisseur. L'eau a des dents invisibles

et, peu à peu, notre chair liquéfie. Mais, lorsque je me suis envoyé

un bon coup de raisin, je nargue les hivers. Au demeurant, avec la

meilleure volonté, je n'eusse pu me rendre aux thermes cet après-midi.

J'étais de funérailles. Un brave type, un ami, Chrysantus, a tourné de

l'œil. Naguère, il m'appelait encore et, même en ce moment, je crois

parler à lui. Heu! heu! nous passons! tels une outre de vent gonflée,

un peu moins que les mouches, car elles possèdent quelques vertus. Nous

sommes pareils aux bulles d'air qui crèvent à la surface d'un étang.

Et que dirait-on si Chrysantus ne s'était pas astreint à une diète

rigoureuse? Pendant: cinq jours, il n'est pas entré dans sa bouche une

goutte d'eau, une mie de pain. Et, cependant, il nous a quittés! C'est

par trop de médecins qu'il est mort, ou, pour mieux dire, par le crime

du Fatum: car médecin, avant tout, est soulas des esprits. Quoi qu'il

en soit, on peut dire que les obsèques de Chrysantus furent poussées

dans le magnifique. On l'a conduit au bûcher, sur son lit de festin,

emmailloté de riches couvertures. Et des gémissements de premier

choix! Son testament affranchit quelques serfs. Quant à sa femme,

elle a pleuré sans verve. Comment eût-elle fait pour se montrer plus

chiche de regrets si son époux l'eût traitée avec parcimonie? Ah! les

femmes! Elles sont pareilles au milan. Ce qu'on leur fait de bien choit

dans une citerne. Pour elles, un vieil amour est le plus funeste des

cancers.»

Il nous rasait. Un nommé Phileros lui coupa la parole:--Ayons mémoire

des seuls vivants! Chrysantus a reçu les témoignages qu'il fallait.

Honnête vie, honnête mort! quel motif de se plaindre? Nul n'ignore

qu'il est parti d'un as et qu'il aurait mordu à même un étron pour y

chercher de la monnaie. C'est pourquoi il a fait fortune. Il s'est

accru tel un gâteau de miel. J'estime, Herculès à moi! qu'il laisse

cent mille sestertius bien comptés, tout en numéraire. Cependant, je

m'expliquerai nettement sur son compte, ayant bouffé une langue de

chien. Il fut mal embouché, fort en gueule, bavard et la discorde même.

Son frère était un brave gas, amical à son ami, la main ouverte et

la table copieuse. Au début, il marchait sur des jambes peu solides.

La première vendange fortifia ses côtes. Il vendit son vin au prix

qu'il voulut. Mais ce qui finit de lui redresser le menton, ce fut une

hoirie dans laquelle, adroitement, il souriça bien autre chose que la

somme dont on l'avait fait légataire. Alors, Chrysantus, animé contre

son frère, n'a-t-il pas eu la sottise de léguer, comme un crétin, son

patrimoine à je ne sais quel intrigant sans feu ni lieu? S'enfuit au

loin qui fuit les siens. Mais il eut toujours des serfs oraculaires qui

l'empoisonnaient de venimeux conseils. Celui-là ne fait rien de bon

qui croit d'abord ce qu'on lui dit. Principalement dans le commerce.

Néanmoins, il est vrai que Chrysantus réalisa, sa vie durant, d'énormes

bénéfices, ayant agglutiné jusqu'à des biens qui ne lui appartenaient

pas. Et certes ce fut un vrai fils de Fortuna. Par lui touché, le

plomb devenait or. La vie est facile à qui tout arrive en bon ordre.

Et combien pensez-vous qu'avec soi il emporte d'années? Septante et

quelques. Mais il était dur comme une corne, robuste pour son âge et

noir comme un corbeau. Je connaissais l'homme de toute antiquité. Même

vieux, il restait lubrique à faire peur. Non, Herculès à moi! je ne

pense pas qu'il eût épargné même la vertu d'un cabot dans sa maison.

Bien plus il donnait dans les gamines. C'était le miché de n'importe

quelle Minerva; et, certes, je ne l'improuve. Le contentement d'avoir

besogné ferme, voilà tout ce qui l'accompagne au tombeau.»

Ainsi parla Philéros. Après lui, Ganymédès:--Vous narrez là des choses

fort impertinentes, qui ne regardent la terre ni le ciel. Pendant

ce temps nul ne se met en peine des vivres qu'il mâchera bientôt.

Non, Herculès à moi! je n'ai pu trouver, aujourd'hui, une bouchée de

pain. Et comment? La sécheresse persévère. Il me semble que j'ai le

ventre creux depuis un an. Nos édiles (puisse la guigne leur advenir!)

sont de manche avec les mitrons: aide-moi, je t'aiderai. Cependant

les marmiteux crèvent dans la débine: car ces mandibules dévorantes

fêtent les Saturnales d'un bout à l'autre de l'année. Oh! si nous

possédions encore ces lions que je trouvai ici, en arrivant d'Asie!

Cela s'appelait vivre. La Sicile intérieure avait pâti d'une même

disette. Une même sécheresse ardait les moissons, pareille à la fureur

de Jovis. Mais je me rappelle Saffinius. Il habitait près du vieil

aqueduc, moi enfant. Ce n'était pas un homme, c'était un grain de

poivre. En quelque lieu qu'il fût, grondait un incendie. Mais droit,

mais sûr, amical à son ami, avec qui tu pouvais, sans crainte, jouer

à la mourre en pleines ténèbres. C'est dans la Curie qu'il le fallait

voir. Il écrasait ses adversaires, les uns après les autres, comme

avec un pilon. Il n'usait pas de rhétorique, mais allait droit au

but. En vérité, lorsqu'il plaidait au barreau, sa voix enflait comme

le son d'une trompette, sans que jamais on le vît suer ni cracher. Je

pense qu'il avait en soi quelque chose d'asiatique. Et bénin, avec

cela, attentif à rendre les saluts, nommant chacun par son nom, tout

comme le plus simple d'entre nous. C'est pourquoi, dans ce temps, la

nourriture était à vil prix. Le pain que tu payais d'un as, tu n'aurais

pu l'achever, même en t'adjoignant un commensal. Pour le même prix,

ceux qu'on donne à présent ne sont pas plus gros que la prunelle d'un

bouvillon. Heu! heu! de jour en jour tout empire. Cette colonie, à

rebours, se développe. On dirait le coccyx d'un vedeau. Mais pourquoi

non? Nous avons un édile de trois figues tapées. Il préfère empocher

un as que défendre les droits de ses administrés. C'est pourquoi il

fait la bombe en son particulier. Il reçoit, en une matinée, autant et

plus d'argent que les autres n'en possèdent pour tout bien. Je sais

telle affaire qui lui a valu mille denarius d'or. Pourtant, si nous

avions des couilles, il ne s'offrirait pas tant d'agréments. Mais telle

est à présent l'humeur populaire: au logis, des lions; en public, des

renards. En ce qui me concerne, j'ai dévoré mes frusques et, pour peu

que cette misère continue, il me faudra subhaster ma canfouine.

Que devenir, en effet, puisque ni les Dieux ni les hommes ne prennent

en pitié ce malheureux pays? La paix soit dans ma maison, aussi vrai

que je tiens notre débine pour un châtiment des Cælitès! Nul, en effet,

ne s'occupe du Ciel. Nul n'observe les jeûnes. On fait cas de Jovis

autant que d'un cheveu. Les hommes aux regards fichés en terre n'ont

d'autre cure que de peser leurs écus.

Dans le temps, les femmes pieuses, drapées de leur stola, gravissaient

pieds nus les collines, et, cheveux épars, âmes exemptes de péchés,

dévotement elles faisaient monter vers Jovis des oraisons pour la

pluie. Aussitôt, il pleuvait à verse; il pleuvait, oui monsieur! et,

dans leurs maisons, les types rentraient saucés comme des rats. Mais

les dieux ont à présent les pieds en laine; et, parce que nous manquons

de religion, l'agriculture est dans le désespoir.»

De grâce, reprit Echion le fripier, tâche de parler moins bêtement.

Tantôt ceci, tantôt cela, comme disait le rustre qui avait perdu un

cochon pie. Ce qui n'existe pas ce soir existera demain: la vie est

ainsi mise en branle. Non, Herculès à moi! nul pays meilleur que le

nôtre, s'il enfantait des hommes. Il traverse, en ce moment, une crise

et n'est pas le seul. Il ne se faut point montrer délicats; partout

nous voyons le milieu du ciel. Toi, si tu avais vécu ailleurs, tu

prétendrais que les porcs s'y promènent tout braisés. Et voici que

nous allons assister, dans trois jours, à un excellent cadeau, une

troupe non de lanista, mais composée de nombreux affranchis. Et notre

Titus, cœur magnanime, tête chaude, ne barguigne point, ne fait rien

à demi. Il m'est de tout point familier, car je fais partie de son

domestique. Le combat sera sans quartier. Titus donnera aux gladiateurs

des lames irréprochables avec défense de rompre, de telle sorte que le

milieu de la piste ressemble à un charnier. Le jeune homme a de quoi,

ayant hérité au moins trente millions de sestertius, lorsque son père

a tourné l'œil. Qu'il en dépense mal à propos quatre cent mille, son

avoir ne sera guère ébréché, tandis qu'il aura obtenu la plus belle

des réclames. Déjà il possède quelques bidets gaulois, une femme

belge pour conduire l'essedum. En outre, il a recruté le dispensateur

de Glyco, lequel fut chipé en train de donner quelques spasmes à sa

maîtresse. Vous, vous rigoleriez de voir, en public, se harpailler

cornards et godelureaux. Glyco, lui, qui ne vaut pas la corde pour le

pendre, a fait jeter aux bêtes son dispensateur. Cela s'appelle se

déshonorer soi-même. En quoi le serf prévarique-t-il, contraint de

besogner par sa maîtresse? Bien plus que lui, cette latrine d'amour eût

mérité d'être encornée par un taureau. Mais qui ne peut battre l'âne

cogne sur le bât. Comment, d'ailleurs, Glyco pensait-il que la fille

d'Hermogénès ferait oncques une bonne fin? Il aurait pu essayer, par la

même occasion, de rogner les ongles d'un milan au plus haut de son vol.

Une couleuvre n'enfante pas des bouts de funin. Glyco, Glyco a donné

son visage: c'est pourquoi, aussi longtemps qu'il vivra, il portera un

stigmate que rien, si ce n'est Orcus, ne pourra infirmer. Du reste, les

fautes sont personnelles. Mais, par avance, je subodore le gueuleton

que Mamméa veut nous donner. Il y aura deux denarius pour les miens et

pour moi. Si Mamméa nous comble ainsi, qu'il arrache à Norbanus toute

la faveur du public! Et, n'en doutez pas, nous le verrons bientôt

cingler à pleines voiles. Car, de bonne foi, quel bien nous a fait ce

Norbanus? Il nous a donné des gladiateurs de pacotille, absolument

décrépits: rien qu'en soufflant dessus, vous les eussiez fait choir.

Nous vîmes déjà de meilleurs bestiaires. Les cavaliers qui se sont

égorgés étaient des momons de terre cuite; on eût pris ces gens-là pour

de vieux coqs coquelinant. L'un était gourd, éclopé, l'autre cagneux;

le tiers venu, moribond à la place du mort, avait les nerfs déjà

coupés. Un Thrax de quelque tournure, chauffé par le public, montra

une assez belle contenance. A la fin, ils se lardèrent prudemment pour

achever la passe d'armes. C'étaient des gladiateurs à la douzaine, mous

comme des chiffes et capons comme la lune, les plus beaux fuyards que

l'on puisse imaginer. Cependant Norbanus, au sortir de l'arène: «Je

vous ai, dit-il, offert un cadeau.--Et moi je t'ai applaudi. Compute

maintenant: car je te donne plus que je n'ai reçu. La main lave la

main.»

Tu me sembles, Agamemnon, dire en toi-même: «Que débite ce fâcheux?»

Mais je bavarde à cause que toi, si apte à discourir, tu ne discours

pas le moins du monde. Tu n'es pas du même bâtiment; c'est pourquoi

tu déganes la rusticité de nos propos. Nous savons que tu es glorieux

de ton éducation. Mais quoi? Ne te persuaderai-je pas, tôt ou tard,

de pousser jusqu'à ma ferme et de rendre visite à nos bicoques? Nous

trouverons de quoi manger: poulardes et œufs frais. Cela ira tout

seul, encore que l'intempérie ait fait, depuis bien des mois, tout

venir de travers. Mais nous aurons toujours de quoi nous garnir le

jabot. Même, je t'élève un disciple, mon Cicaro. Déjà, il connaît la

division par quatre. S'il vit, il sera, sans cesse, à tes côtés, comme

un petit esclave. Car, dès qu'il a un moment, on le voit rivé à ses

tablettes. Ingénieux, de belle mine, je lui reproche seulement un goût

maladif pour les oiseaux. Je lui ai, déjà, occis trois chardonnerets,

lui donnant à croire que la fouine les avait mangés. Mais il en a

bientôt déniché d'autres. Les vers lui plaisent énormément, qu'il

réussit au mieux. D'autre part, il a donné du pied dans le derrière

des Grecs. Il commence à mordre au latin, combien que son magister

soit un cuistre, sans aucune méthode, assurément, lettré, mais qui ne

veut pas se donner la moindre peine. Mon fils a, de plus, un second

précepteur; celui-là peu docte, mais d'esprit ouvert et qui donne aux

autres des connaissances qu'il n'a pas. Il vient d'habitude à la maison

les jours fériés. Il se contente du moindre salaire. En outre, j'ai, à

présent, fait emplette à mon gamin de certaines rubriques, parce que

j'entends que, pour la gestion de mes affaires, il sache un peu de

droit. C'est un gagne-pain. Quant aux lettres, il n'en est que déjà

trop coïnquiné. S'il renâcle, je le destine à l'un de ces métiers de

tout repos--barbier, crieur public ou, du moins, avocat--dont nul ne

pourra le déposséder, Orcus excepté. C'est pourquoi je lui brame tous

les jours: «Premier-né, crois-moi, quelque chose que tu apprennes,

tu l'apprends pour toi-même. Vois Philéros, l'agent d'affaires, s'il

n'avait étudié, la faim, aujourd'hui, ne quitterait point ses lèvres.

Naguère, naguère il portait à son cou des fardeaux pour quelque argent;

à cette heure, il croît à l'envi même de Norbanus. La science est un

trésor, et le métier ne cesse de nourrir son homme.»

Ces fariboles vibraient, lorsque Trimalchio entra, et, détergeant la

pommade qui coulait de son front, se lava les mains. Peu de temps

après:--Excusez-moi, dit-il, amis; voici plusieurs jours que mon

ventre ne fonctionne pas congrûment. Les médecins n'y entendent

goutte. Néanmoins, un oxéolé d'écorce de migraine et de bourgeons de

sapin m'a été profitable. J'espère que mes entrailles vont désormais

s'imposer un peu de retenue; sinon mon estomac beugle à croire que

vous entendez mugir un taureau. C'est pourquoi, si quelqu'un de vous

se trouve en proie à la nécessité, qu'il n'y mette pas de fausse

honte. Aucun de nous, certes, n'est composé de solides. Et j'estime

que rien n'est comparable au tourment de se retenir. Cela seulement,

Jovis ne le saurait inhiber. Tu ris, Fortunata, qui, chaque nuit,

me prives de fermer l'œil! Moi, jamais, dans le triclinium, je n'ai

défendu à quiconque de faire ce qui le met à l'aise; les médecins

défendent que l'on se contraigne. Même dans le cas où vous sollicite

quelque chose de plus, tout ce qu'il faut est préparé dehors: l'eau,

la garde-robe et les autres petites commodités. Croyez-moi: quand les

vents remontent au cerveau, tout le corps en est empoisonné. J'en

sais plusieurs qui moururent ainsi pour n'avoir pas voulu confesser

leur gêne intérieure.» Nous rendons grâce à la libéralité ainsi qu'à

l'indulgence de Trimalchio, étouffant notre rire dans des popinations

réitérées. Car nous ne savions pas encore que c'était à peine la moitié

de cette crevaille prodigieuse et qu'il nous fallait gravir, par la

suite, des monceaux escarpés de ragoûts et de viandes. En effet, les

tables nettoyées aux accords de la musique, trois cochons blancs,

muselés et cravatés de grelots, furent amenés dans le triclinium.

Leur introducteur nous apprit que l'un avait deux ans, l'autre trois,

et que le troisième était déjà vieux. Pour moi, je supposais que

c'étaient là des pétauristès avec des porcs savants tels qu'on en

montre dans les cirques, dont les acrobaties plus ou moins portenteuses

ne tarderaient pas à nous régaler. Mais Trimalchio, dissipant notre

incertitude:--Quel est, dit-il, celui des trois qu'il vous plaît qu'on

accommode sur-le-champ? Des fricoteurs de banlieue embrochent un

poulet, un faisan ou de pareilles nénies; mes cuisiniers à moi font

bouillir communément des veaux entiers dans un chaudron d'airain.»

Aussitôt, il ordonne qu'on appelle un cuisinier. Sans redemander notre

avis, il enjoint de tuer le plus âgé des pourceaux. Puis, élevant

la voix:--De quelle décurie es-tu?--De la quarantième.--Acheté ou

né dans ma maison?--Ni l'un ni l'autre, mais donné par le testament

de Pansa.--Vois donc à préparer lestement ce cochon, faute de quoi

j'ordonnerai qu'on te verse dans la décurie des valets de ferme.»

Sur-le-champ, admonesté de la sorte et connaissant les pouvoirs du

maître, le queux entraîna vers sa cuisine la viande à quatre pieds.

Trimalchio, nous dévisageant alors d'un regard amiteux:--Ce vin,

dit-il, ne vous plaît point? Je le remplacerai. A vous de prouver

qu'il est bon en lui faisant honneur. Par la grâce des Dieux, je ne

l'achète point; car tout ce qui vous fait ici baver de gourmandise naît

dans un suburbain à moi, que je ne connais pas encore. C'est un pays

aux confins de Terracina et de Tarentum. A présent, je veux annexer à

mes petits lopins la Sicile, pour que, s'il me prend une fantaisie de

promenade en Afrique, je puisse naviguer à travers mes domaines.

Mais déduis-nous, Agamemnon, quelle controverse tu as déclamée

aujourd'hui? Moi qui vous parle, si je ne plaide pas des causes, j'ai

néanmoins fait mes humanités d'après les divisions classiques; et, pour

que vous ne m'imputiez pas à dégoût ces sortes d'études, apprenez que

j'ai trois bibliothèques, l'une grecque, les autres latines. Expose

donc, si tu m'aimes, le peristasis de ta déclamation.»

Agamemnon ayant commencé:--Un pauvre et un riche nourrissaient

entre eux de grandes inimitiés.--Qu'est-ce qu'un pauvre? dit

Trimalchio.--Charmant! repartit Agamemnon.» Et d'exposer je ne sais

quelle théorie. Sur-le-champ, Trimalchio:--Cela, dit-il, si c'est un

fait, n'est pas matière à controverse; si ce n'est pas un fait, cela

n'est rien.» Nous accompagnâmes ce discours et d'autres semblables avec

des effusions de louanges.--De grâce, continua Trimalchio, Agamemnon

à moi très cher, te rappelles-tu les douze ahans d'Herculès ou

l'historiette d'Ulyssès et comment le Cyclops lui déboîta le pouce d'un

coup de baguette? J'avais accoutumé de lire, étant gamin, tout cela

dans Homérus. Car j'ai vu assurément, de mes yeux, la Sybille, à Cumæ,

pendre dans une ampoule et, quand les gosses lui disaient: Σιβὐλλα, τί

θέλεις; elle répondait--Ὰποθανεῖν θέλω.»

Trimalchio n'avait pas encore dégoisé toutes ses balivernes que

le repositorium, avec le pourceau gigantesque, couvrit la table

entière. Nous admirons tant de célérité, proclamant que même un

poulet coquelinant ne saurait être plus tôt fricassé. Or, le cochon

nous paraissait beaucoup plus volumineux que le sanglier dont on nous

avait régalés un peu auparavant. Cependant Trimalchio de plus en plus

l'examinait:--Quoi? quoi? dit-il, ce porc n'est pas étripé? Non,

Herculès à moi! il ne l'est pas. Vite, vite, le cuisinier, ici.» Le

maître-queux, l'oreille basse approche de la table et confesse qu'il a

omis en effet de le vider.--Quoi! omis, vocifère Trimalchio, penses-tu

avoir oublié seulement le poivre et le cumin? Déshabille-toi.» Cela

ne tarda guère: on met à poil notre cuisinier, fort penaud, entre

deux tourmenteurs. De supplier, néanmoins, chacun s'ingénie et de

dire:--Ce sont des choses qui arrivent tous les jours. Nous impétrons

que tu l'absolves; mais s'il recommence une autre fois, nul de nous

ne tentera la moindre chose en sa faveur.» Quant à moi, je ne pouvais

me défendre d'une très cruelle sévérité, mais incliné vers l'oreille

d'Agamemnon:--Evidemment ce gas est une mazette endurcie; un autre

oublierait-t-il de boyauder un porc? non, Herculès à moi! je ne lui

pardonnerais pas même de laisser les tripes à une ablette.» Il n'en fut

pas de même de Trimalchio qui, d'un visage détendu en hilarité:--Donc,

reprit-il, puisque tu es d'une si mauvaise mémoire, devant nous étripe

ton cochon.» Le cuisinier, ayant récupéré sa tunique, saisit un couteau

et, de çà, de là, timidement, débride la panse du goret. Soudain, par

les ouvertures que leur poids agrandit, échappent tumultueusement

crépinettes et boudins.

A cette jonglerie, le domestique d'applaudir et honneur à Gaïus! dans

un long cri. Le cuisinier fut honoré d'un verre de vin, d'une couronne

d'argent et d'un gobelet avec sa soucoupe, en bronze corinthien.

Comme Agamemnon examinait de près ce métal, Trimalchio lui dit:--Je

suis le seul à posséder le vrai corinthus.» J'attendais, comme à

l'ordinaire, une cacade renforcée et qu'il se mît à nous dire qu'on

apportait exprès de Corinthus une orfèvrerie à son usage. Mais il

s'en tira plus adroitement que je ne pensais:--Et peut-être, dit-il,

me demanderez-vous comment il se fait que j'aie, à moi tout seul, du

corinthus authentique? Parce que le potier d'airain à qui je prends mes

vases se nomme Corinthus: or, qui peut se vanter d'avoir du corinthus

mieux que celui qui compte parmi ses gens Corinthus en personne? Et ne

me prenez pas, toutefois, pour un mauclerc. Je sais fort bien l'origine

du bronze corinthien.

Quand Ilium fut pris, Annibal, rusé matois et grand coquin, larronna

les statues de cuivre, d'or et d'argent, les rassembla sur un même

bûcher, puis y mit le feu; de leur fonte naquit un airain composite. De

cet amalgame les argentiers prirent des morceaux. Ils en fabriquèrent

des plats, des drageoirs, des figurines. Ainsi le bronze corinthien est

né de l'alliage des métaux précités; venu des trois autres, il n'est

or, néanmoins, ni cuivre, ni argent. Excusez ce que je vais dire: je

préfère, quant à moi, les ustensiles de verre. Certains ne partagent

pas cette opinion. Que si le verre était infrangible, je l'aimerais

mieux que l'or. Celui qu'on voit de nos jours est une matière vile.

Jadis, parut un ouvrier qui fabriqua, cependant, une patène de verre

incassable. Admis devant César, il lui présenta son ouvrage. Ensuite,

l'ayant reprise des mains de l'Imperator, brusquement il jeta la coupe

sur le parvis de mosaïque. César ne laissa pas d'être déferré, comme

s'il avait pris peur. Mais l'ouvrier ramassa la patène qui était un

peu mâchée à la façon des vases de cuivre. Tirant, alors, un martelet

de son giron, l'homme paisiblement remit en ordre la paroi bossuée,

de telle manière qu'il ne resta vestige de l'accident. Cela fait, il

crut tenir le ciel de Jovis, quand l'Imperator lui demanda:--Un autre

connaît-il ce procédé, tes moyens de vitrification? Prends garde à ce

que tu vas dire.» L'ayant assuré que nul n'était dans le secret, César

donna ordre qu'on lui tranchât la tête, parce que la divulgation d'un

tel prodige rendrait l'or aussi méprisable que la boue.

Je suis, en fait d'argenterie, le plus curieux du monde. J'ai des

gobelets grands comme des urnes funéraires, plus ou moins.

On y voit Cassandra égorgeant ses fils; les enfants morts gisent de

telle sorte que tu les croirais en vie. J'ai une burette, que légua

Mys à mon patron, où Dédalus enferme Niobé dans le cheval troyen. Sur

d'autres coupes, on voit les pugilats d'Herméros et de Petractès. Tous

ces vases sont de poids; car je suis connaisseur, et je ne vendrai ma

jugeotte ni pour or ni pour argent.» Pendant qu'il déblatère, un page

laisse tomber une écuelle. Trimalchio se tournant vers lui:--Vite,

punis-toi, lui dit-il; punis-toi d'être un petit babouin.» Aussitôt le

page ouvre la bouche pour implorer. Mais lui:--Pourquoi m'implores-tu

comme si j'étais mauvais? Simplement, je te conseille de prendre sur

toi de n'être plus un babouin.» Enfin, cédant à nos instances, il

accorde au page rémission plénière. Cette grâce obtenue, l'esclave

fit en courant le tour de la table. Et Trimalchio:--Dehors, les

aiguières! Ici la vinasse!» beugle-t-il. Nous applaudissons à cette

plaisante saillie, et, plus que tout autre, Agamemnon, qui savait

quels mérites pouvaient, un autre jour, le faire prier à souper.

Abondamment flagorné, Trimalchio se remit à boire avec plus d'hilarité.

Bientôt, à peu près ivre:--Eh quoi! nul de vous, dit-il, n'invite à

danser ma Fortunata? Croyez-moi, cependant, personne, avec autant de

chic, ne mène la cordax.» Ensuite, érigeant les bras au-dessus du

chef, il imitait l'histrion Syrus, accompagné en faux-bourdon par

tout le domestique:--Μά Δία! mort de ma vie! Μά Δία!» Et, certes, il

eût continué de s'exhiber, si Fortunata n'eût parlé à son oreille, le

morigénant, selon toute apparence: et qu'à sa gravité ne répondaient

guère tant de misérables inepties. Rien d'ailleurs, de plus inégal que

sa contenance. Tantôt, en effet, il avait égard aux remontrances de

madame, tantôt il retournait à sa crapule avec ostentation.

Le Satyricon · 第 4 / 15 段