LE SATYRICON
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LE
SATYRICON
DE PÉTRONE,
Traduit par LAURENT TAILHADE
_NOUVELLE ÉDITION_
Revue, corrigée, augmentée, et
_ILLUSTRÉE_
de six gravures en couleurs
par J. E. Laboureur.
[Illustration]
A PARIS,
_ÉDITIONS DE LA SIRÈNE_
Bd. Malesherbes, 29
M. DCCCC. XXII.
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AVIS PRÉMONITOIRE
Auctor purissimæ impuritatis.
JUSTE LIPSE.
_En conformité avec l'usage suivi par les traducteurs de Pétrone depuis
1692, on a cru opportun de consigner ici, aux places ordinaires, les
apocryphes de Nodot, prédécesseur ingénieux mais balourd de FitzGérald_
(Kheyyam), _de Mérimée_ (La Guzla), _de Mac-Pherson et de l'_Ossian
_qu'admira Bonaparte avec stupidité._
_Le faussaire de Belgrade, riz-pain-sel, doublé de latiniste--comme un
Paul-Louis Courier dépourvu de style et d'agrément--par des sutures
adroites encore que d'un romanesque très inepte, a soudé les pages
authentiques et fait plus attrayant leur débit. Ces imaginations,
qui ne parvinrent à duper aucun des contemporains de Nodot (lors les
académiciens de Nîmes) apparaissent comme un Evangile cinquième à
l'auteur de_ Quo Vadis? _abruti déjà de façon louable par les quatre
précédents._
_Elles aideront les quelques gens du monde qui lisent couramment les
caractères d'imprimerie_ _à supporter la découverte de Rome au_ IIe
_siècle, et la lecture de l'_Histoire Auguste mêmement.
_Afin d'éclairer la religion des personnes méticuleuses, on a pris soin
de typographier entre crochets la version du pseudo_-Satyricon.
_Ces concessions faites à l'inintelligence de la critique et du
lecteur, il a paru oiseux d'intimer aux personnes bénévolentes,
la déglutition du_ Carmen de bello civili. _Même il eût été probe
d'effacer tous les vers du_ Satyricon _qui ne tiennent au récit, ni
par un mot, ni par une indication de mœurs, ni par un coin de paysage.
Ces froides rhapsodies n'ont de commun, avec les randonnées d'Encolpis
et de Tryphœna, que leur interpolation par un scholiaste bête dans un
récit fort animé dont elles entravent la piaffe maladroitement. Les
poèmes attribués à Pétrone, depuis Saint-Evremond, Nodot, Boispréaux,
Durand de Moulins jusqu'à Héguin de Guerle et Baillard, les moins
pompiers d'entre eux, furent en possession d'exciter les Muses de
collège, d'impartir aux grimauds en veine luxurieuse, un thème à
paraphrases. Que ne trouve-t-on pas là dedans? Les «fureurs de
Neptune», «les caresses de Zéphire», et même les «ruisseaux de larmes»
conservés depuis l'abbé Delille y croupissent marécageusement à l'abri
du grand air._
_Les auteurs de ces choses, imbus de périphrases, de «bonnes
expressions», guindés et pommadés ne semblent pas avoir eu d'autre but
que d'abêtir un conteur d'esprit et de fournir une version pudique
d'un texte qui l'est si peu. Les fripiers, les garçons d'étuves,
les cinèdes, les cambrioleurs parlent chez ces vedeaux, la même
langue, incolore et décente. On dirait qu'ils ont lavé leurs estomacs
d'ivrognes dans le thé suisse de Nisard et fait leurs ongles dans le
tub académique de M. Paul Deschanel. C'est à vomir. La palme de la
rougeur pudique revient néanmoins à Desjardins-Boispréaux. Après avoir
placé que de tutus et de feuilles de vigne! excusé l'_Arbiter _et
garanti ses intentions, il finit par cette phrase qui vaut qu'on la
propage, bonbon où le sucre du_ XVIIIe _siècle se mêle encore au plâtre
un peu moisi: «Poète, orateur, historien, Pétrone atteint le sublime
dans tous les genres; mais les objets qu'il égayé de son pinceau
blessent la pureté de nos mœurs_(?). _La lumière qui nous luit jette
sur ces matières toute l'horreur qu'elles méritent_ et la nature arme
contre elles la plus belle moitié du monde.»
_On ne prétend pas fournir ici un doublet à ces pédantesques drôleries.
Encore que Pétrone soit réfractaire à la traduction, il a paru élégant
de donner un calque fidèle, de respecter_ _le décor des vieux maîtres
dont les contes milésiens nous furent transmis sous ce nom, et pour la
première fois, aux lecteurs français la crudité de leurs discours._
_Quand Pétrone fait parler des drôles venus de la plus sordide
populace, du maquerellage et du stellionnat à la richesse en même temps
qu'aux «bons principes»; quand il met en scène des mignons opulents,
retraités et pieux; quand il note les épanchements d'un prêteur à la
petite semaine tombé_ (_déjà!_) _dans la dévotion et le patriotisme,
tenant par avance les discours du Père Lemmius, on a cru expédient de
faire à l'argot moderne les plus larges emprunts, qui, seul, renferme
des équivalents topiques aux entretiens de ces voyous. On n'a pas
tenté non plus d'adoucir, de moderniser, les passages scabreux ni de
mettre un vertugadin aux priapées. La sérénité dans l'impudeur est un
caractère de l'art antique; elle brille chez Pétrone comme dans les
figurines obscènes, les bronzes, les fresques, les_ drilopotæ, _les
Hermès phallophores du musée de Pompéi. La moderne hypocrisie est
greffée en plein bois sur la honte chrétienne. Elle fut inconnue aux
races calmes et libres qui dressaient aux carrefours de leurs chemins
les bornes que vous savez contrepointées de l'inscription:_ Hic habitat
felicitas.
_L'élégance de Pétrone différait sans doute des belles manières, telles
que peuvent les entendre MM. Paul Bourget, Arthur Meyer et les calicots
de chez Labbey. Mais un écrivain qui se respecte n'a point à considérer
l'opinion de ces marchands._
_Ainsi, dans la mesure du possible, tenant compte du déchet inhérent
aux traductions même les plus loyales, sans intervenir dans les
débats d'épigraphie ou de sémantique, ne prétendant faire œuvre
d'érudition ni montrer au public autre chose qu'un roman, on a tenté
d'enrichir_--positis ponendis--_la langue d'Amyot, de Lamennais et de
Leconte de Liste par l'acquêt d'un ancien et autrement jeune que la
plupart des conteurs modernes, de mettre ainsi à la main d'un plus
grand nombre de lecteurs, les seuls contes réalistes qui viennent de
l'antiquité. On se flatte, non d'avoir pleinement réussi, de telles
ambitions appartiennent exclusivement aux cacographes avérés_ (beati
lourdes quoniam ipsi trebuchaverunt), _mais de remblayer une voie, où
d'autres, plus heureux et plus doctes, auront l'honneur de triompher._
_Car il est à désirer que cet exemple trouve des imitateurs. La France
en est encore aux traductions par à peu près, aux «belles infidèles» de
Perrot d'Ablancourt ou de l'abbé_ _de Marolles, aux Juvénal pour dames,
aux Suétone châtrés, aux Martial vérécondieux._
_Ici, du moins, on ose le croire, de tels reproches ne se peuvent
encourir. L'impudicité romaine diffère grandement des pattes d'araignée
de Mme Rachilde: c'est l'impudicité romaine que l'on trouvera dans le
présent écrit._
_Voici, libre de tous voiles et purifiée du badigeon académique,
la ménippée ardente, la rhopographie ingénieuse de Titus Petronius
Arbiter. Priapus et Cotytto s'y délectent de leur vigueur nue. Un
remugle de parfumerie et de cuisine, de sueur humaine et de benjoin,
une odeur âcre de fards et de sexes en rut flottent sur ces pages
lubriques ou charmantes. On a fait en sorte de conserver, comme disait
Chamfort, le scandale du texte dans toute sa pureté. Mais on n'a pas
cru devoir la même déférence aux interpolations de Nodot. On a traduit
fort mollement quelques-uns de ses passages, entre autres l'absurde
chapitre_ CXXXVIII, _la ridicule histoire des amours de Chrysis avec
Encolpis-Polyænos, que rien ne fait prévoir et que rien ne justifie.
Nodot est d'ailleurs si mauvais écrivain qu'il traduit incorrectement
jusqu'à son propre texte._
_Certains noms de mets, d'ustensiles ou de vêtements, ne se peuvent
transcrire que par des_ _synonymes tout à fait ridicules. Rien de
plus grotesque par exemple, que de remplacer_ endromis _par «robe de
chambre» ou_ scribilita _par «tarte au fromage», d'imposer à la monnaie
antique les appellations du numéraire d'à présent. Le_ corymbion _n'est
pas une perruque au sens de Lenthéric. Usité d'ailleurs en botanique
(plantes corymbiflores, etc.) rien ne s'oppose à l'acquisition du terme
par la langue usuelle._
_On emprunta au_ Dictionnaire des antiquités romaines et grecques
_d'Anthony Rich, trad. Chéruel_ (_Didot_, 1883), _l'explication de ces
vocables. Un second volume de_ paralipomènes, _outre des commentaires
et des lignes sur Pétrone insérées dans la_ Petite République _au
mois d'août_ 1900, _contiendra la_ Vie d'Héliogabalus, _par Ælius
Lampridius, mémorialiste de l'école niaise._
_Il peut sembler en effet intéressant d'opposer au Satyricon et de
dater le geste d'un fol qui, investi d'absolu, à cent quarante ans
d'intervalle, réalisa sur le trône des Césars, une mascarade sexuelle
imagée par des artistes luxurieux. C'est une manière de snobisme qui
n'est pas à la portée du ménage Dieulafoy._
L. T.
_Prison de la Santé, le 25 avril_ 1902.
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Le Satyricon
[Illustration: _De sorte qu'après avoir donné à Giton mon portemanteau,
nous sortîmes de la ville, en marche vers un castelet de Lycurgue._]
ICI
COMMENCE
LE SATYRICON
DE PÉTRONE
Voici longtemps que je promets de vous narrer mes aventures, si bien
que j'ai résolu de donner suite, aujourd'hui même, à cet engagement:
car, moins pour éclaircir de doctes problèmes que pour animer des
propos hilares et des colloques grivois, s'est opportunément congrégée
notre assemblée.
[Avec infiniment d'esprit, Fabricius Vejento a disserté devant vous
sur les mystifications religieuses. Il a démasqué la supercherie et
les menteuses vaticinations de la prêtraille, son audace à publier des
mystères dont elle n'entend pas le premier mot.
Mais] n'est-ce pas un charlatanisme aussi furieux de quoi les
dédamateurs sont férus et possédés? Ils braillent:--Ces navrures, pour
la publique liberté, je les endurai! cet œil, j'en ai pour vous fait le
sacrifice; donnez-moi, donnez un guide qui me guide vers mes enfants,
car mes genoux mutilés ne me soutiennent plus!» Ces choses même
seraient tolérables si elles ouvraient aux débutants un chemin vers
l'éloquence. Mais aujourd'hui, à la bouffissure du discours, au fracas
très vain des maximes ils gagnent uniquement ceci que, rendus au Forum,
ils se croient dépaysés dans une autre planète. Et c'est pourquoi
j'estime que les adolescents, à l'école, deviennent des sots fieffés
qui de nos usages ne voient et n'entendent rien, mais qu'on berne, tout
le temps, de pirates debout sur le rivage, préparant des fers, et de
monarques promulguant un édit qui enjoint aux fils de trancher la tête
paternelle, et d'oracles vouant à la mort, en temps d'épidémie, trois
pucelles ou même davantage et d'une rhétorique melliflue où tout--actes
et paroles--est meringué, pour ainsi dire, de sésame et de pavot.
Ceux qui sont nourris là-dedans ne peuvent pas avoir le sens commun,
plus que fleurer bon cil qui s'héberge en la cuisine. Avec votre
congé, maîtres ès sciences oratoires, souffrez que l'on vous die
que c'est vous les premiers qui perdez la faconde. En suscitant une
fallacieuse harmonie, et les pointes dérisoires, vous avez énervé le
corps du discours et préparé sa chute. Les éphèbes n'étaient pas encore
entraînés à ces déclamations quand Sophocle et Euripide inventèrent
les mots qui portent leur génie aux siècles à venir. Un pion ténébreux
n'avait pas encore hébété les esprits, lorsque Pindare et les neuf
Lyriques, sur les rhythmes d'Homère, prirent l'audace magnanime de
chanter. Et, sans invoquer le témoignage des poètes, je ne vois pas,
certes, que Platon ni Démosthène aient jamais exercé l'office de
rhéteurs. Le grand et, si j'ose parler ainsi, le virginal Bien-Dire
n'est point maquillé ou redondant, mais, par sa beauté propre, surgit.
Naguère, cette énorme, cette venteuse loquacité, de l'Asie immigra dans
Athènes: sur les esprits des jeunes hommes guindés vers le sublime,
comme d'un astre pestilentiel tomba son haleine. Corrompue en son
principe, l'éloquence dépérit et, bientôt, resta muette. Qui, depuis
lors, approcha la perfection de Thucydide, la renommée d'Hypéride?
Pas même un vers qui brille d'une heureuse couleur; mais tous, comme
soufflés d'un oing pernicieux, ne peuvent, sous leur perruque blanche,
atteindre la vieillesse. La peinture n'a pas une fin plus brillante,
depuis que l'audace égyptiaque s'avisa d'en abréger la technique et
d'en vulgariser les procédés.
[Je déclamais un jour à peu près de la sorte, quand Agamemnon
s'approcha de nous, scrutant la foule d'un œil curieux et cherchant
quel était l'orateur si diligemment écouté.]
Ne souffrit pas Agamemnon que je pérorasse longuement sous le portique,
au temps où lui-même avait sué en vain dans sa chaire:--Mignon,
dit-il, puisque tu dégoises d'un air qui ne sent pas le commun et,
chose combien rare, puisque tu prises le bon sens, je ne t'abuserai
pas touchant les secrets de mon art. La faute, dans ces exercices,
n'incombe pas aux précepteurs qui, vivant au milieu d'archifous, sont
tenus d'extravaguer. Car s'ils ne débitent point les fariboles qui
plaisent aux élèves, ils restent--comme dit Cicéron--abandonnés dans
leur classe déserte. Pareil à ces malins parasites qui, voulant capter
le dîner du riche, inventent d'agréables propos (car, pour atteindre le
but de leurs désirs, faut piper les oreilles), tel apparaît le maître
d'éloquence. Il ressemble encore au pêcheur qui, s'il n'amorce point
des lignes avec l'appât que le poisson préfère, se morfond en vain sur
son rocher.
Que dirai-je? Les parents seuls méritent vos objurgations, qui ne
veulent pas instruire leurs héritiers dans les bonnes disciplines. Ils
sacrifient tout, et même l'avenir, au besoin d'arriver. Par ambition,
ils poussent au barreau des blancs-becs frais émoulus de leur école.
Sachant quelle maturité demande l'Eloquence, ils y consacrent des
gamins qui, pour la plupart, ont encore le lait au bout du nez. Que
si les familles voulaient endurer la gradation des cours et que les
jeunes hommes studieux, exercés par une lecture choisie, conformassent
leur éducation à de nobles préceptes, de façon à châtier le style avec
énergie, à suivre longuement les orateurs qu'ils prennent pour modèles,
ces parfaits élèves auraient bientôt fait de mépriser tout ce qui, de
nos jours, séduit l'enfance. Leurs plaidoyers, d'une allure élevée,
acquerraient sur-le-champ et poids et majesté. A présent, les écoliers
baguenaudent en classe. Les juveigneurs prêtent à rire sitôt qu'ils
se montrent au Forum. Chose turpide: ce qu'ils ont appris autrefois
de travers, ils n'en veulent pas confesser le vice dans leur âge mûr.
Cependant, pour que vous n'alliez pas croire que j'improuve absolument
les impromptus dont Lucilius nous donna le modèle, je vous dirai en
vers mon sentiment là-dessus:
_D'un art sévère, si tu veux goûter les fruits,_
_Applique ton âme aux grandes choses._
_Qu'à la manière antique,_
_Tes mœurs reluisent d'une exacte frugalité._
_Ne prends souci de capter, dans leur maison, le regard hautain des
rois_
_Ni, parasite, le dîner des puissants._
_Fuis les biberons et n'étouffe pas dans les pots_
_La chaleur de ton génie; que, laudicène, on ne te voie pas,_
_Couronné, t'asseoir au théâtre ni prendre plaisir aux histrions._
_Mais que t'agrée soit la citadelle de Tritonis Armigèra,_
_Soit le terroir habité par un colon de Lacédémone,_
_Ou bien Néapolis, demeure des Sirènes._
_Consacre à la Muse tes virides années_
_Et t'abreuve d'un cœur joyeux aux sources mœoniennes;_
_Bientôt, absorbé par la troupe socratique, libre et changeant de
rênes,_
_Du grand Démosthene tu feras sonner les armes._
_Ici pourtant jaillira la puissance romaine, et, sous peu, du grec_
_Exonéré, ton esprit donnera sa vertu personnelle._
_Entre temps, tu liras les pages des auteurs renommés au Forum:_
_Et l'assemblée retentira de tes discours agiles._
_Tu goûteras les prises d'armes, en sonorités belliqueuses
mémorées,_
_Et, dominant sur ces choses, la grandiose parole de l'indompté
Cicéron._
_Pare ton intellect de fiers ornements et, comme d'un large fleuve_
_Ruisselant, tu feras jaillir de ton sein le verbe des Piérides._
J'écoutais bouche béante et ne m'aperçus pas qu'Ascyltos avait fui.
Pendant que je m'enfonçais dans la chaleur de cette longue diatribe,
une troupe d'écoliers envahit le portique. Ils venaient manifestement
d'ouïr une harangue improvisée par je ne sais quel rhéteur, en réponse
au cours d'Agamemnon. Pendant que ces marmousets bafouent, qui le
fond même, qui l'ordonnance et l'écriture du discours, je m'évade
opportunément. Et de courir en quête d'Ascyltos. Mais j'ignorais mon
chemin, l'adresse de notre garni. C'est pourquoi je marchais sans
profit, revenant sans cesse à mon point de départ, jusques au temps
que, brisé par la course et déjà trempé de sueur, l'idée me vint
d'aborder une vieille sempiterneuse qui criait, par les rues, des
herbes potagères.
Maman, saurais-tu par hasard où je demeure?» fut ma première question.
Délectée par cette plaisanterie idiote:--Possible que je le sache,»
répond-elle. Et voici qu'elle marche devant moi. Je la croyais
devineresse. Mais bientôt, débouchant dans un lieu plus secret, la
matrone obséquieuse soulève une portière:--C'est ici, dit-elle, que
je pense que tu habites.» Je me défendis de connaître ce logis. En
même temps, j'aperçois, parmi les écriteaux et les mérétrices à poil,
des promeneurs furtifs. Bien tard, que dis-je? trop tard, je compris
qu'on m'avait égaré dans un lieu d'honneur. Exécrant les embûches de la
vieille ogresse, je couvris ma tête et m'empressai de fuir à travers
le lupanar, vers une autre sortie. J'en touchais le seuil, lorsque je
m'aplatis contre Ascyltos, crevé de fatigue et plus défaillant que moi.
Vous auriez imaginé que la même procureuse nous avait affrontés en ce
clapier. C'est pourquoi, riant un peu, je lui fis ma révérence:--Et que
fais-tu, lui dis-je, en ce taudis compromettant?»
A pleines mains, il bouchonna la sueur qui l'inondait.--Si tu savais
ce qui m'est arrivé, gémit-il.--Quoi de neuf? répliquai-je.» Mais lui,
presque mourant:--Comme j'errais par la ville entière, sans retrouver
la place où j'avais laissé notre auberge, m'accoste un père de famille
qui s'offre à me conduire, le plus honnêtement du monde. Ensuite,
par des venelles très obscures, il m'emmène jusqu'ici et, m'offrant
de l'argent, il se met à requérir de moi le don de courtoisie. Déjà
la matrulle avait touché un as pour prix du cabinet. Déjà il passait
la main dans mes chausses et, n'était ma vigueur plus grande que la
sienne, j'eusse trinqué sans phrases.»
[Tandis qu'Ascyltos me narre son malencontre, le père de famille
lui-même, accompagné d'une gaupe assez ragoûtante, survient et, faisant
les yeux doux, invite Ascyltos à le suivre dans la maison, l'assurant
qu'il n'a rien à craindre. Puisqu'il se refuse à être le patient,
que, du moins, il consente à besogner en qualité d'agent. D'autre
part, la catau s'évertue à m'aguicher et me prie de la suivre. Alors,
nous emboîtons le pas. Menés à travers les affiches putanières, nous
apercevons toute sorte de gens, mâles et femelles, en train de beluter
dans les chambres d'amour], avec tant de violence qu'on les aurait crus
empoisonnés de satyrion.
[Dès qu'ils nous aperçoivent, ils s'efforcent de nous exciter par leur
entrain, par leurs gestes de cinèdes. Soudain, retroussé jusqu'à la
ceinture, un furieux investit Ascyltos et, le culbutant sur un grabat,
s'efforce de l'engeigner. Je bondis au secours du malheureux, et],
joignant nos forces, nous incaguons le malotru.
Ascyltos gagne au pied, s'enfuit dare-dare, me laissant en proie aux
libidineuses complexions des forcenés: mais plus qu'eux riche en force
et en valeur, je sors intact de ce nouvel assaut.
Ayant parcouru toute la ville ou peu s'en faut], comme à travers un
brouillard caligineux, sur le trottoir d'une place, je reconnus Giton,
debout [au seuil de notre hôtellerie], Je m'empressai d'entrer.--Frère,
lui demandais-je, que nous as-tu cuisiné pour souper?» Mais le gosse,
effondré sur le lit, cherche en vain à retenir des larmes et se met à
pleurer abondamment. Perturbé moi-même par l'émotion du petit frère,
je m'enquiers de ce qui lui est arrivé. Mais lui, tardivement et comme
à regret, après que j'eus mêlé aux prières les éclats de fureur:--Ton
ami, exclama-t-il, ton copain, Ascyltos, a devancé ta venue. Ici, me
trouvant tout seul, le monstre a voulu entreprendre sur ma pudeur.
Comme je criais de mon mieux, il a dégainé et: «Si tu es Lucrèce,
m'a-t-il dit, tu as trouvé un Tarquin». Entendant cela, je poussai
mes griffes vers les yeux d'Ascyltos: «Que réponds-tu à cela, catin!
catin soumise et plus banale qu'une paillasse de rouleuse, toi dont
le souffle même est ignominieux?» Feignant une horreur mensongère,
Ascyltos lève à son tour la main sur moi et clabaude sur un ton encore
plus élevé: «As-tu fini, gladiateur obscène, [assassin de ton hôte],
rebut de l'amphithéâtre! Ferme ça, voleur de nuit, qui, même lorsque
tu godillais drûment, n'a jamais accolé une femme propre! Tu sais bien
que je t'ai servi de frère dans un quinconce, comme à présent le môme
dans ce cabaret.» Mais, répliquai-je, pourquoi t'esbigner pendant mon
entretien avec le pédant?
Triple idiot! que voulais-tu que je fisse là? Je crevais de faim.
Devais-je écouter des sentences, comme qui dirait un fracas de vitres
brisées, ou bien l'_Oracle des Songes?_ Tu es cent fois plus cochon
que moi, Herculès à moi! toi qui, pour souper en ville, flagornes un
magister.» Et voilà que nous tournons en risée cette discussion très
honteuse, parlant avec sang-froid de choses et d'autres. Mais bientôt
sa perfidie me revint en mémoire:--Ascyltos, dis-je, nos humeurs ne
peuvent s'accorder; le mieux est de partager les hardes que nous avons
en commun, puis de combattre par des gains séparés notre mutuelle
pauvreté. Tu n'es pas sans lettres, ni moi-même; cependant, pour ne
pas marcher sur tes brisées, je choisirai une autre sorte d'industrie,
faute de quoi, mille occasions nous feraient, à chaque instant,
harpailler. Nous serions, avant peu, montrés au doigt.» Ascyltos
acquiesça:--Mais, dit-il, aujourd'hui, en qualité de beaux esprits,
nous sommes conviés à un banquet. Ne perdons pas cette agréable nuit;
Toutefois, demain, puisque cela te plaît, je me pourvoirai d'un gîte
et d'un amant.--Il est oiseux, répliquai-je, de différer ce qui nous
agrée aujourd'hui.» Le désir seul me faisait ainsi brusquer les choses.
Depuis longtemps je brûlais d'espacer un fâcheux et de reprendre avec
mon cher Giton nos amusements d'autrefois.
[Ascyltos digéra peu cette avanie. Sans répliquer, il sortit
brusquement. J'augurai mal de ce départ soudain: car je connaissais
la fougue de son caractère et le dévergondage de ses appétits. Je le
suivis pour observer ses démarches, pour faire obstacle à ses projets;
mais il se déroba tout de suite à mes regards, et vainement je le
cherchai].
Après avoir fait la guerre à l'œil dans tous les recoins de la ville,
je regagnai mon galetas. Giton me baisa de tout son cœur. Moi, liant
le cher enfant dans une étreinte robuste, je goûtai de mes vœux la
jouissance plénière, et mes transports furent dignes d'envie.
Nos délices n'étaient pas encore épuisées que, revenu à pas de loup et
brisant avec fureur la porte, Ascyltos me trouva folâtrant avec mon
frère. De rires, de bravos il emplit notre cambuse et, soulevant le
balandras où nous étions tapis:--Que faisais-tu là, dit-il, citoyen
très pudibond? Quoi! vous voilà tous deux sous la même couverture!»
Puis, non content de cette gabegie, il prend la courroie de sa besace
et se met en devoir de m'étriller abondamment. Il ajoute à ses coups
des propos dérisoires:--Que cela t'instruise à ne plus désormais,
frère, trancher quoi que ce soit avec ton frère!»
L'imprévu du choc me stupéfia. J'avalai sans broncher sarcasmes et
plamussades. Je tournai la chose en bouffonnerie. C'était prudent,
car sans cela j'eusse dû en venir aux mains avec mon rival. Ma fausse
hilarité apaisa ses esprits:--Encolpis, me dit-il en souriant, toi,
dans la débauche enseveli, tu perds de vue notre disette de pécune. Ce
qui nous reste est si peu que rien. Pendant les beaux jours, la ville
est d'une effroyable stérilité. La campagne nous sera plus fructueuse.
Allons voir nos amis.»
La nécessité me fit donner la main à ce conseil et suspendre mon
ressentiment. De sorte qu'après avoir donné à Giton mon portemanteau,
nous sortîmes de la ville, en marche vers un castelet de Lycurgue,
chevalier romain. Comme il avait été jadis le frère d'Ascyltos, il
nous fit un bon accueil. Son entourage en accrut fort les agréments.
D'abord, Tryphœna, miracle de beauté, commère d'un certain Lycas,
patron de navire qui possédait quelques domaines aux alentours et
proche de la mer. On ne peut exprimer les contentements que nous
goûtâmes en ce lieu, qui est un des plus beaux qui se puissent rêver,
encore que Lycurgue nous y fit assez petite chère. Faites état que
Vénus, incontinent, prit soin de nous apparier. La belle Tryphœna
mérita mes suffrages et, favorable, elle accueillit mes vœux. Mais à
peine avais-je poussé ma pointe, que Lycas, indigné de se voir dérober
son joujou, me somma de la remplacer auprès de lui. C'était un vieux
collage. Rondement, il m'offrit de composer au moyen de cet échange.
Ivre de luxure, il me persécutait de ses désirs, mais j'avais, alors,
Tryphœna dans le sang et je fermai l'oreille aux invites de Lycas. Mes
refus exaltèrent son béguin jusqu'à la passion. Il me suivait de tous
côtés. Il entra, une nuit, dans ma chambrette. Voyant que la persuasion
ne servait de rien, il voulut tâter du viol, mais je beuglai de telle
sorte que toute la valetaille fut sur pied et que, Lycurgue aidant, je
sortis indemne de ce terrible assaut.
Enfin, Lycas, ne trouvant pas la maison où nous étions commode à ses
desseins, me pria d'accepter son hospitalité. Je déclinai l'invitation.
Il me fit presser de nouveau par Tryphœna. Elle s'entremit d'autant
plus volontiers pour m'induire à céder au caprice de Lycas qu'elle se
flattait d'en obtenir un surcroît de liberté. Je suivis donc l'Amour.
Cependant Lycurgue ayant repris avec Ascyltos le commerce de jadis,
n'entendait pas quitter son bel ami. De sorte que nous convînmes qu'il
resterait près de Lycurgue, tandis que j'irais chez Lycas avec Giton.
Nous décrétâmes, en outre, que chacun de nous serait tenu de rapporter
à la masse, et pour la commune subsistance, les aubaines que l'occasion
nous fournirait.
La joie de Lycas fut inimaginable en apprenant ma résolution. Le voilà
qui se met en quatre pour avancer le départ. Enfin, nous prîmes congé
de nos amis et parvînmes, le soir même, à notre demeure nouvelle.
Pertinemment, Lycas avait pris ses mesures. Pendant la route, il se
fit mon voisin, tandis que Tryphœna s'asseyait près de Giton. L'homme
avait ainsi disposé les choses, connaissant bien les complexions de sa
maîtresse, qu'elle se plaisait au changement, et qu'elle ne manquerait
pas de convoiter le cher mignon. Ce qui ne tarda guère d'advenir. La
belle ardait pour le gamin, s'affichait de bonne grâce. Lycas, avec
grand soin, m'indiquait leur manège. Cette conjoncture le poussa
quelque peu dans mon esprit, de quoi il fut charmé. Car il se flattait
que l'inconstance de ma sœur me la rendrait méprisable et que, n'étant
plus sous l'empire de la dame, je l'écouterais, lui, plus favorablement.
Les choses furent ainsi pendant les premiers jours de notre visite chez
Lycas. Tryphœna se consumait pour Giton, qui la servait de grand cœur:
l'un et l'autre me chagrinaient fort. Cependant, Lycas dans son zèle à
me plaire, inventait, chaque jour, de nouveaux passe-temps. Doris, sa
jolie épouse, les embellissait de sa présence et de tels agréments que
j'eus bientôt oublié Tryphœna. Je confiai aux truchements ordinaires,
soupirs et regards noyés, le soin d'expliquer à Doris ma naissante
amour. Languissants, mes regards lui firent d'enthousiastes aveux, et
dans les siens brillait une flamme pareille. Cette éloquence muette
nous découvrit tout d'abord, avant même que d'avoir échangé une parole,
ce que nous ressentions avec tant de ferveur.
La jalousie de Lycas, à propos de quoi j'étais édifié, m'obligeait à
garder le silence. De son côté, Doris ne se pouvait méprendre aux soins
dont m'accablait son homme. Dès que nous pûmes causer librement, elle
s'en ouvrit à moi. Je confessai la chose, en lui faisant valoir ma
résistance acharnée aux entreprises de Lycas. Mais elle me représenta,
la bonne robe! qu'il fallait user de politique. Guidé par son adresse,
je ne trouvai pas de meilleur expédient pour jouir de l'une que de
m'abandonner à l'autre.
Cependant, Giton, épuisé, tâchait de réparer ses forces par un peu de
repos. Tryphœna revint alors à moi. Ses avances rebutées firent place
à la fureur. Sans cesse cramponnée à ma personne, elle eut bientôt
fait de découvrir ma double intrigue avec les deux époux. La première
ne lui causant aucun préjudice, elle ne s'en mit guère en peine, mais
elle résolut d'entraver la seconde. Pour cet effet, elle n'hésita pas
à informer Lycas de mes amours avec Doris. Plus sensible à la jalousie
qu'à la tendresse, le mari préparait sa vengeance, quand, heureusement
avertie par une femme de Tryphœna, Doris put se mettre à l'abri de
l'orage. Mais il nous fallut suspendre nos rendez-vous et nos ébats.
Exécrant la perfidie de Tryphœna et l'ingratitude noire de Lycas, je
pris la résolution de quitter la place. La fortune me favorisa. Car, la
veille, un navire consacré à Isis et copieux en butin avait échoué sur
les écueils du voisinage.
Giton se prêta de grand cœur à l'aventure, mécontent comme il était
et hargneux de voir Tryphœna ne plus se soucier de lui après l'avoir
séché jusqu'aux moelles. Ayant délibéré ensemble, nous prîmes, de
grand matin, la route vers la mer et nous entrâmes d'autant plus
facilement dans le navire qu'il avait pour gardiens les gens de Lycas
dont nous étions connus. Mais, pour nous faire honneur, les idiots
se mirent à nous escorter. Cela ne faisait pas notre affaire, nous
empêchait de larronner. Ce que voyant, je leur abandonnai Giton. Puis,
subrepticement, je me coulai dans une chambre attenante à la poupe que
décorait la statue de la Déesse. Je la spoliai d'une précieuse chasuble
et d'un sistre d'argent. Ensuite, j'enlevai de la cabine du pilote
quelques nippes de valeur. Enfin, glissant le long d'un funin, je
quittai le navire, aperçu de l'unique Giton qui, prenant congé de ses
gardes, me rejoignit dans peu d'instants.
Aussitôt qu'il fut devers moi, je lui montrai le butin que j'avais
fait. Nous jugeâmes à propos de rallier Ascyltos chez Lycurgue: mais
nous ne pûmes y parvenir que le jour d'après. En abordant notre
compagnon, je lui narrai brièvement de quelle façon j'avais chapardé
la nef d'Isis et comment nous étions des victimes de l'amour. Il nous
conseilla de prévenir Lycurgue et de le disposer en notre faveur, lui
faisant connaître que les persécutions itératives de Lycas nous avaient
obligés d'avancer notre retour, sans prendre le temps de l'avertir.
Sur quoi Lycurgue nous promit son assistance indéfectible contre nos
persécuteurs.
Chez Lycas, on n'éventa notre fuite qu'au lever de Doris et de
Tryphœna. D'habitude, nous assistions galamment à leur toilette
matinale. Aussitôt, Lycas met en campagne ses valets. On nous cherche
surtout du côté de la mer. Là, nos rabatteurs apprennent quelle visite
nous fîmes au tillac de la Déesse, mais rien encore du cambriolage. Car
la poupe du bâtiment regardait vers le large et son pilote n'était pas
rentré.
Enfin, Lycas ne doutant plus de notre évasion, la rancœur de m'avoir
perdu le déchaîna contre Doris qu'il incriminait d'un tel essoine. Je
tairai les outrages, les voies de fait auxquels il se porta, car j'en
ignore le détail. Apprenez seulement que Tryphœna, instigatrice du
désordre, persuada Lycas de nous aller quérir chez Lycurgue près de
qui, certainement, nous étions réfugiés. Elle s'offrit même à être de
la partie, afin de dauber sur nous en proportion de nos méfaits.
Les voilà donc en route et arrivant d'assez bonne heure, le lendemain,
au castelet. Nous étions sortis. Car Lycurgue nous avait conduits à
certaines héraclées que fériait un bourg voisin. Nos poursuivants
emboîtèrent le pas et finirent par nous trouver au temple, sous le
porche. Leur aspect nous troubla fort. Lycas de notre escapade se
plaignit à Lycurgue, en toute véhémence. Mais il fut reçu par notre
hôte d'un front impénétrable et d'un sourcil dédaigneux. Ce froid me
rendit l'audace. Malfaisants et honteux, ses stupres, je lui jetai
d'abord à la face, lui reprochant, à haute voix, les lubriques assauts
qu'il m'avait donnés, tant chez Lycurgue que dans sa propre demeure.
Tryphœna, qui s'ingéra de me contredire, n'en fut pas, non plus, la
bonne marchande. Je lui reprochai, devant les badauds qu'avait ameutés
notre dispute, ses appétits de goule, montrant, à l'appui de mon dire,
Giton crevé, moi-même presque démoli par cette chienne libertine.
Les éclats de rire que chacun fit alors jetèrent nos ennemis dans un
étrange désarroi. Ils en eurent grand ennui et détalèrent au plus vite,
mais jurant tout bas de se venger. Comme ils virent que, dans l'esprit
de Lycurgue, nous avions pris les devants, ils résolurent de l'attendre
chez lui pour le détromper des couleurs dont nous l'avions berné.
La fête s'acheva si tard qu'il nous fut impossible de regagner le
domaine. Lycurgue nous coucha dans une métairie qu'il possédait à
mi-chemin de sa résidence. Le lendemain, obligé de rentrer chez
soi pour affaires, il partit sans nous éveiller. Lycas et Tryphœna
l'attendaient au castelet, qui le surent flatter, circonvenir, de
manière si adroite qu'ils l'engagèrent à nous livrer entre leurs mains.
Lycurgue, cruel par nature et se truphant de garder sa foi, ne songea
plus qu'à nous rendre à nos ennemis. Il persuada Lycas d'aller chercher
main-forte, cependant que, lui-même, nous garderait à vue dans sa
propriété.
Il regagna donc la villa et nous reçut du même air qu'aurait pu prendre
Lycas. Joignant les mains et prenant un air de circonstance, il nous
reprocha la témérité que nous eûmes de chercher à lui en imposer par
une accusation calomnieuse contre un de ses amis. Sans plus vouloir
nous entendre, il ordonna qu'on nous mît aux arrêts, Giton et moi, dans
notre chambre, faisant sortir Ascyltos, mais refusant de l'écouter sur
notre justification. Puis, ayant comme il faut chapitré nos geôliers,
emmenant Ascyltos, il s'en retourne au castelet.
Pendant la route, son mignon de couchette eut beau alléguer des raisons
émollientes. Rien ne put adoucir Lycurgue: larmes, blandices, ni
prières. Cette dureté piqua si fort notre camarade qu'il résolut de
nous déprisonner. Dès le soir même, il se prit d'altercas et refusa
de coucher avec son amant, ce qui lui permit d'exécuter le plan qu'il
avait formé pour notre salut.
Dès que la valetaille fut plongée dans le premier sommeil, prenant
sur son dos notre bagage et passant par une brèche du mur qu'il avait
remarquée, il atteignit, avant le jour, la métairie, entra sans nulle
encombre et vint à notre chambre. Nos gardiens en avaient fermé la
porte. Mais il était bien aisé de l'ouvrir, n'étant qu'une cloison de
voliges, de quoi il vint à bout par le secours d'un morceau de fer et
déboîta proprement la serrure, dont la chute nous éveilla. Car, en
dépit de la fortune adverse, nous dormions à poings fermés.
Fatigués d'avoir assez avant dans la nuit prolongé la veille, nos argus
ronflaient de la belle manière. Nous fûmes seuls désendormis par le
tapage. Ascyltos nous dit brièvement tout ce qu'il avait fait pour
nous. Besoin ne fut d'autres explications. Pendant que je m'habillais
en hâte, l'idée me vînt d'assassiner nos geôliers d'abord et de
carroubler ensuite la villa. Je soumis ce projet à mes compagnons.
Ascyltos approuva le larcin, mais nous bailla congé d'en venir à bout
sans effusion de sang. Comme il savait les aîtres, il nous mena dans
un garde-meuble où nous prîmes le meilleur. Nous délogeâmes à pointe
d'aube et, déclinant les grandes routes, nous marchâmes jusques au
temps que nous pûmes nous croire en sûreté.
Alors Ascyltos, reprenant haleine, se rigola hautement d'avoir friponné
Lycurgue, pingre, dont à notre copain la parcimonie baillait juste
raison de clabauder. Nul salaire pour tant de voluptueuses nuits. Une
table aride en vins et stérile en fricot. La lésine de Lycurgue était,
malgré sa richesse énorme, sordide au point qu'il se refusait les
choses nécessaires à la vie.
_Il ne boit pas au sein du fleuve et ne saisit pas les fruits qui
s'offrent sur les eaux,_
_Ce Tantale infortuné que géhenne le désir._
_Pareille, la face d'un riche avare qui redoute éperdument_
_Ce qu'il peut exécuter, qui remâche la soif dans sa bouche aride._
Ascyltos voulait rentrer dans Néapolis, le soir même. Je lui fis sentir
son étourderie. La police nous y chercherait apparemment. Il valait
mieux nous absenter, faire perdre ainsi notre piste aux argousins.
D'ailleurs, l'état de nos finances nous permettait une balade à travers
champs! Le conseil lui plut. Nous gagnâmes un hameau qu'embellissaient
maintes cassines et vide-bouteilles, où plusieurs de mes amis avaient
accoutumé de faire carousse pendant la verte saison. Mais voilà qu'à
mi-route une grosse pluie nous contraignit de quêter un abri dans
un prochain village. Nous entrâmes au cabaret. Là, d'autres piétons
s'étaient, comme nous, réfugiés pendant l'averse. Dans la confusion qui
régnait, nul ne s'inquiéta de nos personnes. Tandis que nous guettions
si le désordre ne nous fournirait pas quelque aubaine, Ascyltos aperçut
à terre un petit sac de bonne mine qu'il effaroucha sans que nul y prît
garde et qu'il trouva bien garni de pièces d'or. Cet heureux début nous
émoustilla. Mais, pour éviter toute réclamation, nous prîmes aussitôt
la porte de derrière. Un esclave y sellait des chevaux qui disparut, un
moment, pour aller, sans doute, quérir quelque chose qu'il avait oublié
au logis. Sitôt qu'il fut éloigné, je m'emparai d'une cape superbe que
j'avais aperçue enroulée au portemanteau de la plus riche selle. Nous
glissant tout le long des baraques, nous gagnâmes ensuite un bois peu
distant du village.
Ayant percé jusqu'au fort du taillis, et jugeant le lieu sûr, nous
débattîmes plusieurs controverses touchant les manières de céler
notre pécune, dans la crainte qu'on nous arguât de larcin ou d'être
nous-mêmes larronnés. Enfin, nous résolûmes de coudre le magot en
la doublure d'une vieille tunique à moi, que je mis ensuite sur mes
épaules, après avoir chargé Ascyltos du manteau dérobé. Nous prîmes des
sentiers détournés pour regagner la ville. Mais, au sortir de la forêt,
nous entendîmes ces paroles de funeste augure:--Ils ne se peuvent
échapper; ils sont réfugiés à coup sûr dans le bois. Quêtons sous le
couvert afin de les appréhender plus aisément.»
Oyant cela, nous envahit une terreur si grande qu'Ascyltos et Giton,
à travers les broussailles, décampèrent du côté de la ville. Je
rebroussai chemin et rentrai dans le taillis avec une précipitation
telle que je ne sentis pas de mes épaules tomber la précieuse tunique.
Enfin, brisé de fatigue, ne pouvant aller plus loin, je m'affalai au
pied d'un arbre, où je constatai la perte que je venais de faire. La
douleur me rend des forces. Je me lève pour chercher mon trésor. Temps
perdu! Oiseuse exploration! Abattu de lassitude et de chagrin, j'errai
au plus obscur du bois. J'y demeurai au delà de quatre heures. Enervé
cependant par cette affreuse solitude, je cherche, coûte que coûte, une
issue. Ayant fait à peine quelques pas, je vois venir à ma rencontre
une manière de campagnard. J'eus alors besoin de toute ma fermeté qui,
par bonheur, ne défaillit point. J'allai carrément à la rencontre de
mon homme, le priant de m'indiquer la route de Néapolis: car il y a
longtemps que j'erre sans pouvoir me tirer d'au milieu de ce bois. Pâle
comme la mort et crotté jusqu'aux yeux, mon état lui fit compassion. Il
me demanda si je n'avais rencontré personne. Ma réponse étant négative,
il me remit obligeamment sur mon chemin. Au moment de nous séparer,
nous aperçûmes deux hommes de sa connaissance qu'il appela et qui lui
dirent qu'ils avaient battu l'estrade sans rien découvrir, sinon une
méchante tunique, et, ils la firent voir.
On croira sans peine que je n'eus pas le front de la réclamer, encore
que j'en connusse tout le prix. De quoi ma douleur ne fit qu'empirer.
Le cœur brisé par le rapt de mon trésor et ma faiblesse augmentant à
vue d'œil, je suivis lentement les rustres sans être aperçu d'eux.
Il était tard quand j'arrivai à Néapolis. J'entrai dans un mauvais
bouchon où, plus qu'à demi-mort, Ascyltos gisait sur une paillasse. Je
m'effondrai de même sur la couche voisine, sans qu'il me fût loisible
de proférer un mot. Perturbé de ne plus voir la tunique dont il m'avait
confié la garde:--Qu'as-tu fait de notre robe?» interrogea-t-il d'une
voix saccadée. Je n'eus pas la force de répondre, sinon par un regard
piteux. Bientôt, me sentant réconforté, je lui fis, vaille que vaille,
le récit de ma déconfiture. Il crut d'abord que je lui en donnais à
garder. Malgré la rafale de larmes dont j'accompagnai mes serments,
il persistait à n'y pas croire, m'accusant de vouloir détourner sa
part de prise dans notre butin. Giton, plus consterné que moi-même, se
tenait debout, gardant un silence hébété. Son chagrin donnait encore de
nouvelles forces à mon désespoir. Mais ce qui me tourmentait par-dessus
tout, c'était de nous savoir traqués par les mouches de police. J'en
avertis Ascyltos, qui ne s'en émut guère, ayant tiré son épingle du
jeu. Il était, d'ailleurs, persuadé que nul ne s'aviserait de nous
chercher dans ce taudis, inconnus comme nous l'étions et n'ayant, au
surplus, frayé avec personne.
Cependant, nous trouvâmes à propos de feindre une indisposition et
d'avoir, de la sorte, un prétexte à garder la chambre. Mais nous ne
pûmes y demeurer longtemps, car la monnaie se faisait rare au point
qu'il devenait opportun de bazarder quelques nippes afin de subsister.
NOUS arrivâmes au marché sur le déclin du jour. Un bric-à-brac des
mieux fournis. C'étaient, pour la plupart, des objets de piètre valeur,
mais dont la brume servait à cacher les origines suspectes, la douteuse
provenance. Et comme, pour un motif pareil, nous avions apporté, en ce
lieu, un gaban venu de la foire d'empoigne, nous saisîmes l'occasion
favorable. Postés dans l'ombre, nous étalâmes un pan de notre
marchandise, dans l'espoir que sa beauté nous vaudrait quelque chaland.
En effet, peu de temps après, un manant que je connaissais de vue,
escorté d'une particulière, s'approcha de fort près et se mit à
examiner attentivement notre manteau. Ascyltos, de son côté, jeta les
yeux sur les épaules de cet homme qui faisait mine de vouloir acheter
et resta figé de surprise. De mon côté, je n'étais point sans émotion.
Il me semblait reconnaître dans cet homme, celui qui avait trouvé
ma tunique parmi les broussailles. De fait, c'était bien lui. Mais
Ascyltos ne s'en remettant pas au témoignage de ses yeux et pour ne
rien emmancher à l'étourdie, perce jusqu'au bonhomme; sous prétexte de
marchander la précieuse tunique, il la tire doucement et la palpe à son
aise.
Ode Fortuna caprice admirabonde! Le rustre n'avait pas encore soupesé
les ourlets d'une main curieuse. Même, il n'exposait ce vêtement que
par manière d'acquit, à la façon d'une guenille.
Reconnaissant l'intégrité de notre magot, et que le vendeur portait une
face débonnaire, Ascyltos me prit à part:--Sais-tu, frère, dit-il, que
le trésor nous revient sur quoi je lamentais? Voilà notre bonne petite
frusque, avec y incluses toutes nos pépettes! Que faire? Par quel
stratagème revendiquer notre bien?»
Pour moi, je me gaudissais fort, non seulement du profit, mais
encore de me sentir lavé, par cette conjoncture, d'une suspicion
très infamante. Je conseillai d'aller droit au but et de saisir les
tribunaux de l'affaire, si le manant rechignait à céder notre bien.
Ce ne fut pas l'opinion d'Ascyltos:--Qui s'intéresse à nous dans ce
chien de pays? Qui voudra prêter l'oreille à nos allégations? Je
préfère, dit-il, remérer la tunique. Bien qu'elle soit à nous, ainsi
que nous l'avons pu constater, mieux vaut pour quelques sous faire
emplette du trésor et ne pas entamer une procédure ambiguë.
_Que font les lois où, seule, règne la Pécune,_
_Où la pauvreté ne saurait gagner un procès?_
_Même ceux-là qui pratiquent à dîner l'ascétisme cynique,_
_Impudemment, trafiquent de leur mandat._
_Ainsi, la Justice n'est rien, sinon un encan_
_Où le chevalier même, assis au tribunal, favorise qui le paie._»
Par malheur, à part un dupundius et un, sicilique destinés à l'achat de
lupins ou de cicéroles, nous étions absolument fauchés. C'est pourquoi,
de peur que notre butin ne s'évanouît derechef, nous convînmes de
lâcher la main sur le prix du gaban, sûrs de compenser notre perte
légère par un gain des plus sérieux. Aussitôt donc que nous eûmes
l'étoffe déballée, cette donzelle qui, drapée d'un voile, faisait
société au campagnard, en inspecte jusqu'aux moindres coutures et,
posant ses deux mains sur la frange, se met à donner de la voix comme
pourceau qu'on égorge:--Les voici! je tiens mes deux voleurs!»
Abasourdis par ces hurlements, nous saisissons, pour donner le change,
l'immonde tunique en lambeaux, nous écriant, sur le même ton, que ces
gens-là brocantent nos dépouilles. Mais la partie n'était pas égale.
La populace, conglomérée par nos abois, se tordait à nous entendre:
les uns revendiquant un habit des plus riches, les autres, une loque
ne valant pas d'être ravaudée. Mais Ascyltos vint à bout de calmer la
risée et, le silence acquis:
Nous voyons bien que chacun prise très haut ses appartenances: qu'ils
nous rendent notre tunique et remportent leur gaban.»
Combien qu'au rural, ainsi qu'à sa chipie, le troc parût duisant,
survinrent deux chicanous à tête de larrons qui, voulant escamoter le
gaban, insistèrent afin que, de part et d'autre, on remît à leurs soins
les effets contestés. Le tribunal, demain, serait saisi du différend.
Car il s'agissait moins, d'après eux, d'établir la propriété des hardes
en litige que de longuement rechercher laquelle des deux parties
justifiait le soupçon d'improbité.
L'avis du séquestre agréait aux spectateurs. Mais voici que, du milieu
de la foule, sort un quidam chauve et le front garni de caruncules
tubéreuses: c'était une manière de solliciteur au contentieux. Il
s'empare du gaban et jure les Consentès qu'il le reproduira devant
le tribunal. Manifestement, le but de ces escogriffes était de faire
déposer notre gage entre leurs pattes et, l'ayant esbrouffé, d'empêcher
par la crainte d'une accusation de vol, notre comparution à l'audience.
Sur ce point, nous étions on ne peut plus d'accord. Le hasard adjuva
les désirs de chacun: indigné de nous voir mener ce train pour une
infâme penaille, le croquant jeta la tunique à la face d'Ascyltos et,
pour clore la dispute, demanda le dépôt en mains tierces du gaban,
seule cause de cette échauffourée. Ayant donc ainsi recouvré, comme
nous le pensions, notre belle monnaie. en un temps de galop nous vînmes
à l'auberge. La porte barricadée, nous fîmes des gorges chaudes tant
sur les hommes d'affaires que sur nos accusateurs. Ils avaient déployé
une telle finesse pour nous rendre nos écus!
Nous commencions à découdre la fameuse tunique, afin d'en extraire les
jaunets, lorsque nous entendîmes un quidam s'informer près de notre
logeur sur ce qu'étaient les individus qui venaient d'entrer chez lui.
Cela m'atterra. L'homme à peine sorti, je courus dans la salle basse
m'informer de ce qu'il pouvait être. Là, j'appris qu'un licteur du
préteur, dont l'emploi est de recenser, pour les registres publics,
le nom de tous les étrangers, en apercevant deux qu'il n'avait pas
inscrits encore, s'était informé de notre pays et de nos occupations.