L. MOZART À SA FEMME ET À SON FILS.

«Salzbourg, 16 février 1778.

«J'ai reçu votre lettre du 7 et l'air français qu'elle contenait. Ce

morceau de musique m'a fait respirer un peu plus librement, car je

revoyais enfin quelque chose de mon Wolfgang et quelque chose de si

parfait.

«Tous ceux qui disent que tes compositions réussiront à Paris ont

raison, et tu es convaincu comme moi que tu es capable d'écrire dans

tous les genres. Tu n'as pas à t'inquiéter des leçons à donner à

Paris. D'abord, personne n'ira dès ton arrivée renvoyer son maître

pour te prendre. En second lieu, personne ne te prendra, si ce n'est

peut-être quelques dames qui jouent déjà bien, qui veulent

perfectionner leur goût, et, dans ce cas, elles payeront bien. De

plus, ces dames se donneront toutes sortes de peines pour obtenir des

souscriptions pour tes compositions. Les dames sont tout à Paris:

elles sont grands amateurs du clavecin, et il y en a qui jouent

admirablement.--Ce sont là tes gens, et les compositions sont tes

affaires; car tu peux acquérir gloire et argent en publiant des

morceaux de clavecin, des quatuors de violon, des symphonies, puis un

recueil d'airs français avec accompagnement de clavecin, comme celui

que tu m'as envoyé, et enfin des opéras.--Quelle difficulté vois-tu à

cela? Tu t'imagines que tout doit être fait sur-le-champ, avant même

qu'on t'ait vu ou qu'on ait entendu quelque chose de toi. Relis les

témoignages de nos anciennes connaissances à Paris. Ce sont tous, ou

du moins la plupart, les plus grands personnages de cette ville. Tous

auront envie de te voir, et il n'y en a que six (un seul grand

suffirait) qui s'intéressent à toi; tu feras ce que tu voudras. Comme,

selon toutes les probabilités, cette lettre est la dernière que tu

recevras de moi à Manheim, elle s'adresse surtout à toi.

«Tu peux bien te figurer en partie, mais tu ne peux sentir comme moi

combien ce nouvel éloignement me pèse au coeur. Si tu veux prendre la

peine de penser mûrement à ce que j'ai entrepris avec vous, mes deux

enfants, dans vos années les plus tendres, tu ne m'accuseras pas de

pusillanimité, et tu me rendras justice, avec tout le monde, qu'en

tout temps j'ai été un homme ayant le courage de tout entreprendre.

Seulement j'ai toujours agi avec toute la prévoyance et la réflexion

que l'homme peut y mettre. On ne peut rien contre le hasard; Dieu

seul voit l'avenir. Nous n'avons été jusqu'à ce jour, en vérité, ni

heureux, ni malheureux. Nous avons, Dieu merci, flotté entre les deux

extrêmes. Nous avons tout tenté pour te rendre heureux et faire notre

bonheur par le tien, ou du moins pour te fixer dans ta vraie carrière;

mais le sort a voulu que nous n'ayons pas pu réussir. Notre dernière

démarche nous a complétement abattus. Tu vois clair comme le jour que

désormais la destinée de tes vieux parents, celle de ta si jeune, si

bonne et si aimante soeur, est uniquement entre tes mains. Depuis

votre naissance, et bien avant, depuis mon mariage, j'ai fait certes

assez de pénibles sacrifices et mené une vie assez dure pour

entretenir, avec 25 fl. de revenu mensuel assuré[2], une femme, sept

enfants et ta grand'mère, pour supporter des frais de couches, de

mort, de maladie, frais et dépenses qui, si tu veux y penser, te

convaincront que non-seulement je n'ai pas employé un kreutzer pour le

moindre plaisir personnel, mais encore que, sans une grâce spéciale de

Dieu, je n'aurais jamais pu, avec toutes mes spéculations et mes

amères privations, m'en tirer et vivre sans faire de dettes; et

cependant je n'ai jamais eu de dettes qu'aujourd'hui. Je vous ai

sacrifié à tous deux toutes mes heures, dans l'espoir que

non-seulement vous parviendriez à vous tirer honorablement d'affaire,

mais encore que vous me procureriez une tranquille vieillesse, me

permettant de rendre compte à Dieu de l'éducation de mes enfants, de

songer au salut de mon âme sans autre souci, et d'attendre

paisiblement la mort. Mais la Providence et la volonté de Dieu ont

ordonné les choses de façon qu'il faut que de nouveau je me résigne à

la dure nécessité de donner des leçons, et cela dans une ville où la

peine est si mal payée qu'on ne peut en tirer de quoi s'entretenir soi

et les siens; et, malgré cela, il faut être content et s'exténuer à

parler pour encaisser du moins quelque chose au bout du mois. Or,

non-seulement, mon cher Wolfgang, je n'ai pas la moindre méfiance à

ton égard, mais je place toute ma confiance tout mon espoir en ta

filiale affection. Tout dépend de ta raison d'abord, et tu as

certainement de la raison, quand tu veux la consulter; puis des

circonstances plus ou moins heureuses. Celles-ci on n'en est pas

maître; la raison, tu la consulteras toujours, je l'espère et je t'en

prie. Tu vas entrer dans un monde nouveau, et il ne faut pas que tu

t'imagines que c'est par préjugé que je tiens Paris pour une ville si

dangereuse; au contraire, je n'ai, par ma propre expérience, aucun

motif de considérer Paris comme dangereux; mais ma situation d'alors

et ta position actuelle diffèrent comme le ciel et la terre. Nous

demeurions dans la maison d'un ambassadeur, et la seconde fois dans

une maison privée. J'étais un homme fait, vous étiez des enfants.

J'évitai toute connaissance, et surtout toute espèce de familiarité

avec les gens de notre profession. Rappelle-toi que j'en fis de même

en Italie. Je ne cherchais la connaissance et l'amitié que des gens

d'un haut rang, et de ceux-là seulement qui étaient posés; jamais de

jeunes hommes, quand ils eussent été de la plus haute volée. Je

n'invitai personne à venir me voir chez moi pour conserver ma liberté,

et je tins toujours comme plus raisonnable d'aller visiter les autres

quand cela me convenait; car, s'ils me déplaisent et si j'ai à

travailler, je puis ne pas les aller voir, tandis que, si les gens

viennent chez moi et s'ils m'ennuient, je ne sais comment m'en

débarrasser; s'ils me conviennent d'ailleurs, ils peuvent précisément

me gêner dans mon travail. Tu es un jeune homme de vingt-deux ans; tu

n'as par conséquent pas le sérieux de l'âge qui peut empêcher de

rechercher ta connaissance ou ton amitié tant de jeunes hommes de

quelque rang qu'ils puissent être, tant d'aventuriers, de

mystificateurs, d'imposteurs, jeunes ou vieux, qu'on rencontre dans le

monde de Paris. On se laisse entraîner on ne sait comment, et on ne

sait plus comment s'en tirer. Je ne veux pas même parler des femmes,

car là il faut une extrême retenue et toute la raison possible,

puisque, sous ce rapport, la nature elle-même est notre ennemie, et

que quiconque n'emploie pas toute sa raison pour se modérer et se

maintenir dans les bornes légitimes l'appellera en vain à son secours

quand il sera tombé dans l'abîme: c'est là un malheur qui ne se

termine ordinairement qu'à la mort. Avec quel aveuglement on se laisse

d'abord attirer par des plaisanteries, par des caresses, par des jeux

tout à fait insignifiants, dont rougit plus tard la raison en

s'éveillant! Peut-être l'as-tu déjà appris quelque peu par ta propre

expérience. Je ne veux pas te faire de reproche; je sais que ta

m'aimes non-seulement comme ton père, mais comme ton ami le plus sûr

et le plus fidèle, et que tu es convaincu que c'est entre tes mains,

après Dieu, pour ainsi dire, que se trouvent aujourd'hui notre bonheur

ou notre malheur, ma vie ou ma mort prochaine. Si je te connais, je

n'ai à attendre de toi que de la joie, et c'est ce qui me console de

ton absence, laquelle me ravit la paternelle joie de t'entendre, de te

voir, de t'embrasser. Vis donc comme un vrai chrétien, comme un bon

catholique; aime et crains Dieu; prie-le avec confiance et avec

ardeur, et mène une vie tellement chrétienne qu'au cas où je ne

devrais plus te voir l'heure de ma mort ne soit pas pour moi une heure

de trouble et d'angoisse. Je te donne de tout mon coeur ma paternelle

bénédiction, et suis jusqu'à la mort ton père dévoué, ton ami le plus

sûr.»

[Note 2: 53 francs 50 centimes; ainsi 642 francs par an.]

* * * * *

Il n'y a pas de père qui puisse lire une telle lettre sans larmes; il

n'y a pas de fils qui, en la lisant, ne reconnaisse la Providence dans

cette paternité divine du père et de la mère ici-bas.

Hélas! le pauvre jeune artiste ne devait pas tarder à en perdre la

moitié la plus présente et la plus adorée dans la personne de cette

mère qui était devenue pour lui tout un univers pendant son isolement

à Paris.

Il avait trouvé à Paris quelques leçons à donner et quelques concerts

pour se faire entendre. Il raconte, avec des souvenirs amers, dans

plusieurs lettres, les tribulations de l'artiste cherchant des

protecteurs et ne trouvant que des indifférents. C'est l'histoire de

tous les siècles. Lisez celle-ci:

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 145 / 177 题