XIII

L'indignation d'avoir échoué, la honte de reparaître à Salzbourg sans

avoir cueilli cette palme de l'art à Vienne, le désir de faire

respirer à l'enfant l'atmosphère musicale de l'Italie, cette terre du

chant, quelques secours de l'empereur pour soutenir la famille errante

dans ce long voyage, font franchir les Alpes aux deux Mozart. La mère

et la soeur Nanerl se séparent des deux artistes et rentrent seules et

désolées à Salzbourg. Le jeune compositeur, ivre de son voyage,

commence avec sa soeur, de toutes les villes où il s'arrête, une

correspondance moitié enfantine, moitié inspirée, où le badinage lutte

avec les larmes. Ces charmantes lettres sont le commentaire des notes

les plus gaies ou les plus pathétiques du jeune artiste. L'âme chante

avant de parler; c'est le privilége du musicien de n'avoir pas besoin

des années pour mûrir son génie, parce que son génie est tout entier

inspiration, et que les souffles du matin sont aussi harmonieux et

plus frais que ceux du soir. On remarque aussi dans ces lettres un

caractère tout spécial aux musiciens; caractère qui nous a souvent

frappé nous-même dans les grands compositeurs que nous avons connus:

c'est la gaieté, le badinage, l'enjouement; en d'autres termes, la

_verve_.

La verve, sorte d'ivresse gaie du génie, n'est pas nécessaire aux

autres arts, par exemple aux poëtes, parce qu'ils se nourrissent

plutôt de réflexion et de mélancolie; mais elle est indispensable aux

musiciens, parce que leur âme est une perpétuelle explosion du chant

émané en cascades de sons de leur mélodie intérieure. On sent cette

verve musicale, cette ivresse de la vie jusque dans les oiseaux

chantants. Il y a des moments où le rossignol contient toutes les

gaietés de sons inspirés par le printemps de l'amour dans une

roulade; souvent il chancelle et tombe de la branche, l'oreille

éblouie de sa propre mélodie, ivre-mort de l'ivresse musicale. Tel est

le musicien, tel est le jeune Mozart dans sa jovialité de badinage et

de génie avec sa soeur Nanerl. Mais à la fin de ces lettres, datées

des différentes villes d'Italie qu'il parcourt, il y a toujours la

note tendre: c'est le moment où il pense à sa mère absente et au foyer

attristé de Salzbourg. «Baise la main de maman, chère Nanerl; quant à

toi, je t'embrasse un million de fois.»

Le père et l'enfant vont ainsi visitant, écrivant, chantant, jouant de

leurs instruments chez les petits et chez les grands, du Tyrol à

Milan, de Milan à Bologne, à Florence, à Rome. La façon dont le jeune

Mozart s'introduit auprès du cardinal Pallavicini, pour lequel il

avait des lettres de recommandation, est naïvement racontée par le

père à la mère.

«Nous voici à Rome depuis le 11. À Viterbe nous avons vu sainte Rose,

dont le corps est intact comme celui de Catherine de Bologne, à

Bologne. Nous avons emporté des reliques de toutes deux, en souvenir.

Dès le jour de notre arrivée, nous avons été à Saint-Pierre, dans la

chapelle Sixtine, pour y entendre le _Miserere_. Le 12, nous avons vu

les fonctions; nous nous sommes trouvés tout à côté du pape pendant

qu'il servait la table des pauvres. Nos beaux habits, la langue

allemande et ma liberté habituelle, que j'employai fort à propos en

commandant en allemand à mon domestique d'appeler les hallebardiers

suisses pour nous faire faire place, me servirent à merveille et nous

permirent partout de nous mettre en avant. Ils prenaient Wolfgang pour

un gentilhomme allemand; d'autres l'ont même pris pour un prince; le

domestique les laissait dans cette croyance; on me considérait comme

un chambellan. C'est ainsi que nous sommes arrivés à la table des

cardinaux, où Wolfgang est parvenu à se fourrer entre les fauteuils de

deux cardinaux, dont l'un était précisément le cardinal Pallavicini.

Celui-ci fit signe à Wolfgang, et lui demanda: Ne voudriez-vous pas en

confidence me dire qui vous êtes? Wolfgang le lui dit. Le cardinal lui

répondit avec le plus grand étonnement: Comment! vous êtes cet enfant

célèbre dont on m'a tant écrit! Sur quoi Wolfgang lui demanda:

N'êtes-vous pas le cardinal Pallavicini?--Sans doute; pourquoi?

Wolfgang reprit que nous avions des lettres de recommandation à lui

remettre, et que nous aurions l'honneur de nous présenter chez Son

Éminence. Le cardinal en témoigna une grande joie, disant que Wolfgang

parlait bien l'italien. Au moment de partir, Wolfgang lui baisa la

main, et le cardinal, ôtant sa barrette, lui fit un salut des plus

gracieux.

«Tu sais que le _Miserere_ de la chapelle Sixtine est estimé si haut

qu'il est défendu aux musiciens de la chapelle, sous peine

d'excommunication, d'en emporter une partie hors la chapelle, de la

copier ou de la donner à qui que ce soit; ce qui n'empêche pas que

nous l'avons déjà. Wolfgang l'a écrit de mémoire, et nous vous

l'aurions envoyé dans cette lettre à Salzbourg, si notre présence

n'était nécessaire pour l'exécuter.»

L'enfant ajoute de sa main, pour sa soeur Nanerl: «Écris-moi comment

se porte notre canari. Chante-t-il encore? siffle-t-il toujours?

Sais-tu pourquoi je pense à notre canari? parce qu'il y en a un dans

notre antichambre qui s'en donne comme le nôtre.» Cette pensée de

l'enfant, envoyée à travers les Alpes à l'oiseau domestique dont les

mélodies ont peut-être éveillé les siennes dans son berceau, est une

des plus significatives réminiscences de la sympathie humaine avec les

musiciens ailés de la création. Pendant ce loisir à Rome et à Naples,

l'enfant écrit déjà, par un engagement contracté avec le directeur du

théâtre de la Scala, un opéra pour Milan.

Ils reviennent à Rome au mois de juin. Le père raconte à sa femme,

comme une nourrice, les soins qu'il a pour cette tête d'enfant qui

roule déjà des opéras sous ses cheveux blonds.

«On m'a fait, dit-il, un profond salut à la porte de Rome. Nous

n'avions dormi que deux heures pendant nos vingt-quatre heures de

route; à notre arrivée dans notre logement, nous avons mangé un peu de

riz et quelques oeufs. J'ai placé le petit Wolfgang sur une chaise; il

s'est mis aussitôt à ronfler et s'est endormi si profondément que je

l'ai déshabillé complétement et mis au lit sans qu'il ait donné le

moindre signe de vouloir se réveiller. Il a continué à ronfler,

quoique j'aie été obligé de temps à autre de le soulever, de le

remettre sur sa chaise, et finalement de le traîner toujours dormant

sur son lit. Lorsqu'il s'est éveillé ce matin à neuf heures, il ne

savait où il était, ni comment il était parvenu sur son lit; il

n'avait pas fait un mouvement de toute la nuit.» Ces lettres sont

pleines de ces minuties de père, de mère, de nourrice, qui se mêlent

comme dans la vie commune aux miracles de l'enfance du génie. La

Providence, pour cet enfant unique, semblait avoir fait ce père, cette

mère, cette soeur, uniques comme lui. On y passe sans cesse des larmes

de l'admiration aux larmes de l'attendrissement. La piété la plus

confiante occupe une grande place dans ces confidences des deux

voyageurs.

«Nous vous félicitons, écrivent-ils à Salzbourg, pour votre commun

jour de fête (la mère et la fille s'appelaient Nanerl), en vous

souhaitant une bonne santé et avant tout la grâce de Dieu: c'est

l'unique nécessaire, le reste vient par surcroît. Nous avons entendu

une messe à _Civita-Vecchia Castellana_, après laquelle Wolfgang a

joué de l'orgue à Lorette; il s'est trouvé que nous avons justement

fait nos dévotions le 16, jour de votre fête. J'y ai acheté

différentes choses; outre diverses reliques, je t'apporte une

particule de la vraie croix. Si Wolfgang continue à grandir comme il

fait, il vous reviendra passablement grand.» L'enfant prend la plume.

«Je complimente ma chère maman à l'occasion de sa fête, ajoute-t-il.

Je souhaite qu'elle vive encore cent ans, toujours en bonne santé:

c'est ce que je demande à Dieu dans ma prière pour elle; et pour ma

soeur Nanerl, je ne puis rien lui offrir que les clochettes, les

cierges bénits, les rubans que nous avons achetés à Lorette et que

nous lui rapportons. Je reste en attendant son fidèle enfant... Il

m'est impossible, ajoute-t-il, de mieux écrire; la plume est faite

pour les notes et non pour les lettres. Mon violon a de nouvelles

cordes et j'en joue tout le jour. Je te dis cela parce que ma mère a

désiré savoir si je joue encore du violon. Mon unique récréation est

dans les cabrioles que je me permets de temps à autre. Ah! que

l'Italie est un pays endormant! L'été on y dort toujours.»

Tout en voyageant, il ne cesse pas de composer son opéra. «Ma chère

maman, dit-il, je ne peux pas écrire tant les doigts me font mal à

force d'écrire des récitatifs; je te prie, chère mère, de prier pour

moi que mon opéra réussisse, et qu'après cela nous nous trouvions tous

réunis heureusement ensemble.»

Le jour terrible de la représentation de son premier opéra à Milan

approche. «Le jour de la Saint-Étienne, écrit-il à sa soeur, une bonne

heure après l'_Ave Maria_ (six heures du soir), vous pourrez vous

représenter le compositeur Wolfgang assis au clavecin, son père en

haut de la salle, dans une loge, et vous voudrez bien nous souhaiter

en pensée une heureuse représentation, en y ajoutant quelques

_Pater_.»

«Dieu soit loué! écrit à son tour le père à sa femme le 29 décembre

1770; la première représentation de l'Opéra a eu lieu le 26 avec un

plein et universel succès, et avec des circonstances qui ne se sont

jamais présentées à Milan, à savoir que, contre tous les usages de la

première _sera_, un air de la prima donna a été répété, tandis que

d'habitude, à la première représentation, on n'appelle jamais _fuora_;

et, en second lieu, que presque tous les airs, sauf quelques airs

_delle vecchine parti_, ont été couverts d'extraordinaires

applaudissements, suivis des cris: _Evviva il maestro! Evviva il

maestrino!_

«Le 27, on a répété deux airs de la prima donna, et, comme c'était

jeudi, qu'on allait par conséquent entrer dans le vendredi, il fallait

tâcher d'en finir plus promptement, sans quoi on aurait aussi répété

le duo, car le tapage recommençait déjà. Mais la majorité du public

voulait rentrer pour pouvoir manger encore; et l'opéra, avec ses trois

ballets, avait duré six bonnes heures. Aujourd'hui la troisième

représentation.»

Les deux triomphateurs vont jouir de leur renommée à Venise.

Ils racontent l'enthousiasme dont ils sont l'objet dans cette capitale

des sensualités de l'oreille.

«Nous sommes tellement tourmentés, tirés en tous sens, que je ne sais

pas qui l'emportera de ceux qui demandent. C'est dommage que nous ne

puissions pas nous arrêter plus longtemps ici, car nous avons fait

ample connaissance avec toute la noblesse, et partout, dans les

salons, à table, dans toutes les occasions, nous sommes tellement

comblés d'honneurs que non-seulement on nous fait chercher et ramener

dans les gondoles par le secrétaire de la maison, mais encore que le

maître de la maison lui-même nous accompagne chez nous; et ce sont les

premiers personnages de Venise, les Cornero, Grimani, Mocenigo,

Dolfin, Valier.

«Je crains de trouver de bien mauvais chemins, car il y a des pluies

effroyables. Basta! il faut prendre les choses comme elles viennent.

Tout cela me laisse dormir tranquillement.»

Ils songent au retour. Les premières réminiscences des premières

amours remontent au coeur du jeune compositeur. «Dis à mademoiselle de

Moelk, écrit Wolfgang à sa soeur, que je me réjouis bien de revenir à

Salzbourg, rien seulement que pour recevoir en prix de ma _sérénade_

un cadeau comme celui que j'ai reçu d'elle après un certain concert.

Elle saura bien de quel cadeau je veux parler.»

La sérénade a un succès fou sur le théâtre de Milan. Les deux artistes

partent de cette ville au bruit des bravos, qui les suivent de ville

en ville jusqu'à Salzbourg. Ils y jouissent quelque temps de leur

félicité domestique dans une indigence que la gloire n'a pas encore

adoucie. Puis le père, le fils et la fille Nanerl reviennent, en 1772,

tenter la renommée et la fortune à Milan. La pauvre mère, cette fois,

reste seule à Salzbourg par économie. Ce déchirement de famille

empoisonne tous les succès des trois artistes séparés de ce qu'ils

aiment. Le regret de la mère absente les rappelle vite à Salzbourg.

L'ambition de leur art les ramène en 1773 à Vienne; ils n'y

recueillent que des applaudissements et vingt ducats, insuffisants

pour payer leur retour. Le même espoir de meilleure fortune les attire

à Munich; cette fois c'est la mère qui accompagne sa fille et son fils

à la cour de Bavière: le pauvre père, fixé par ses appointements de

second violon et de second maître de chapelle auprès du

prince-évêque, avare et brutal protecteur, reste désolé et seul avec

le canari et le chien de la maison.

Munich trompe toutes les espérances de la famille. La mère renvoie sa

fille à son père et emmène son fils à Paris; ils y passent deux ans à

chercher et à attendre en vain une destinée digne du génie croissant

de Wolfgang. La description de ces angoisses du talent méconnu

attendrit jusqu'aux larmes dans la correspondance du fils et de la

mère avec la soeur et le père. Ces quatre âmes à l'unisson pleurent,

espèrent, se découragent, se consolent, s'entraînent, se confient à

travers la distance de Salzbourg à Paris et de Paris à Salzbourg.

C'est le poëme intime de la douleur, de la patience, de la séparation,

de la piété dans la correspondance de quatre exilés du ciel ici-bas.

On comprend en la lisant combien le coeur de Mozart, pétri par toutes

les douleurs du génie de l'isolement et de la déception, et resserré

seulement contre le coeur de sa mère, dut concentrer en soi de ces

notes plaintives ou pathétiques qui éclatèrent plus tard dans ses

symphonies, dans ses _Requiem_, dans ses messes, et surtout dans son

chef-d'oeuvre, _Don Juan_. Notre coeur ne peut rien inventer

quoiqu'il puisse tout sentir; c'est le malheur, l'amour, la piété, la

mort qui le rendent harmonieux. Défiez-vous des poëtes et des

musiciens heureux.

Lisez au moins cette lettre du père, le lendemain du jour où il resta

dans sa maison vide, et jugez ce que la séparation devait être pour

cette famille de quatre coeurs.

La soeur Nanerl était déjà revenue à la maison auprès de son père. La

mère et le fils allaient partir pour Paris.

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 141 / 177 题