L'indignation d'avoir échoué, la honte de reparaître à Salzbourg sans
avoir cueilli cette palme de l'art à Vienne, le désir de faire
respirer à l'enfant l'atmosphère musicale de l'Italie, cette terre du
chant, quelques secours de l'empereur pour soutenir la famille errante
dans ce long voyage, font franchir les Alpes aux deux Mozart. La mère
et la soeur Nanerl se séparent des deux artistes et rentrent seules et
désolées à Salzbourg. Le jeune compositeur, ivre de son voyage,
commence avec sa soeur, de toutes les villes où il s'arrête, une
correspondance moitié enfantine, moitié inspirée, où le badinage lutte
avec les larmes. Ces charmantes lettres sont le commentaire des notes
les plus gaies ou les plus pathétiques du jeune artiste. L'âme chante
avant de parler; c'est le privilége du musicien de n'avoir pas besoin
des années pour mûrir son génie, parce que son génie est tout entier
inspiration, et que les souffles du matin sont aussi harmonieux et
plus frais que ceux du soir. On remarque aussi dans ces lettres un
caractère tout spécial aux musiciens; caractère qui nous a souvent
frappé nous-même dans les grands compositeurs que nous avons connus:
c'est la gaieté, le badinage, l'enjouement; en d'autres termes, la
_verve_.
La verve, sorte d'ivresse gaie du génie, n'est pas nécessaire aux
autres arts, par exemple aux poëtes, parce qu'ils se nourrissent
plutôt de réflexion et de mélancolie; mais elle est indispensable aux
musiciens, parce que leur âme est une perpétuelle explosion du chant
émané en cascades de sons de leur mélodie intérieure. On sent cette
verve musicale, cette ivresse de la vie jusque dans les oiseaux
chantants. Il y a des moments où le rossignol contient toutes les
gaietés de sons inspirés par le printemps de l'amour dans une
roulade; souvent il chancelle et tombe de la branche, l'oreille
éblouie de sa propre mélodie, ivre-mort de l'ivresse musicale. Tel est
le musicien, tel est le jeune Mozart dans sa jovialité de badinage et
de génie avec sa soeur Nanerl. Mais à la fin de ces lettres, datées
des différentes villes d'Italie qu'il parcourt, il y a toujours la
note tendre: c'est le moment où il pense à sa mère absente et au foyer
attristé de Salzbourg. «Baise la main de maman, chère Nanerl; quant à
toi, je t'embrasse un million de fois.»
Le père et l'enfant vont ainsi visitant, écrivant, chantant, jouant de
leurs instruments chez les petits et chez les grands, du Tyrol à
Milan, de Milan à Bologne, à Florence, à Rome. La façon dont le jeune
Mozart s'introduit auprès du cardinal Pallavicini, pour lequel il
avait des lettres de recommandation, est naïvement racontée par le
père à la mère.
«Nous voici à Rome depuis le 11. À Viterbe nous avons vu sainte Rose,
dont le corps est intact comme celui de Catherine de Bologne, à
Bologne. Nous avons emporté des reliques de toutes deux, en souvenir.
Dès le jour de notre arrivée, nous avons été à Saint-Pierre, dans la
chapelle Sixtine, pour y entendre le _Miserere_. Le 12, nous avons vu
les fonctions; nous nous sommes trouvés tout à côté du pape pendant
qu'il servait la table des pauvres. Nos beaux habits, la langue
allemande et ma liberté habituelle, que j'employai fort à propos en
commandant en allemand à mon domestique d'appeler les hallebardiers
suisses pour nous faire faire place, me servirent à merveille et nous
permirent partout de nous mettre en avant. Ils prenaient Wolfgang pour
un gentilhomme allemand; d'autres l'ont même pris pour un prince; le
domestique les laissait dans cette croyance; on me considérait comme
un chambellan. C'est ainsi que nous sommes arrivés à la table des
cardinaux, où Wolfgang est parvenu à se fourrer entre les fauteuils de
deux cardinaux, dont l'un était précisément le cardinal Pallavicini.
Celui-ci fit signe à Wolfgang, et lui demanda: Ne voudriez-vous pas en
confidence me dire qui vous êtes? Wolfgang le lui dit. Le cardinal lui
répondit avec le plus grand étonnement: Comment! vous êtes cet enfant
célèbre dont on m'a tant écrit! Sur quoi Wolfgang lui demanda:
N'êtes-vous pas le cardinal Pallavicini?--Sans doute; pourquoi?
Wolfgang reprit que nous avions des lettres de recommandation à lui
remettre, et que nous aurions l'honneur de nous présenter chez Son
Éminence. Le cardinal en témoigna une grande joie, disant que Wolfgang
parlait bien l'italien. Au moment de partir, Wolfgang lui baisa la
main, et le cardinal, ôtant sa barrette, lui fit un salut des plus
gracieux.
«Tu sais que le _Miserere_ de la chapelle Sixtine est estimé si haut
qu'il est défendu aux musiciens de la chapelle, sous peine
d'excommunication, d'en emporter une partie hors la chapelle, de la
copier ou de la donner à qui que ce soit; ce qui n'empêche pas que
nous l'avons déjà. Wolfgang l'a écrit de mémoire, et nous vous
l'aurions envoyé dans cette lettre à Salzbourg, si notre présence
n'était nécessaire pour l'exécuter.»
L'enfant ajoute de sa main, pour sa soeur Nanerl: «Écris-moi comment
se porte notre canari. Chante-t-il encore? siffle-t-il toujours?
Sais-tu pourquoi je pense à notre canari? parce qu'il y en a un dans
notre antichambre qui s'en donne comme le nôtre.» Cette pensée de
l'enfant, envoyée à travers les Alpes à l'oiseau domestique dont les
mélodies ont peut-être éveillé les siennes dans son berceau, est une
des plus significatives réminiscences de la sympathie humaine avec les
musiciens ailés de la création. Pendant ce loisir à Rome et à Naples,
l'enfant écrit déjà, par un engagement contracté avec le directeur du
théâtre de la Scala, un opéra pour Milan.
Ils reviennent à Rome au mois de juin. Le père raconte à sa femme,
comme une nourrice, les soins qu'il a pour cette tête d'enfant qui
roule déjà des opéras sous ses cheveux blonds.
«On m'a fait, dit-il, un profond salut à la porte de Rome. Nous
n'avions dormi que deux heures pendant nos vingt-quatre heures de
route; à notre arrivée dans notre logement, nous avons mangé un peu de
riz et quelques oeufs. J'ai placé le petit Wolfgang sur une chaise; il
s'est mis aussitôt à ronfler et s'est endormi si profondément que je
l'ai déshabillé complétement et mis au lit sans qu'il ait donné le
moindre signe de vouloir se réveiller. Il a continué à ronfler,
quoique j'aie été obligé de temps à autre de le soulever, de le
remettre sur sa chaise, et finalement de le traîner toujours dormant
sur son lit. Lorsqu'il s'est éveillé ce matin à neuf heures, il ne
savait où il était, ni comment il était parvenu sur son lit; il
n'avait pas fait un mouvement de toute la nuit.» Ces lettres sont
pleines de ces minuties de père, de mère, de nourrice, qui se mêlent
comme dans la vie commune aux miracles de l'enfance du génie. La
Providence, pour cet enfant unique, semblait avoir fait ce père, cette
mère, cette soeur, uniques comme lui. On y passe sans cesse des larmes
de l'admiration aux larmes de l'attendrissement. La piété la plus
confiante occupe une grande place dans ces confidences des deux
voyageurs.
«Nous vous félicitons, écrivent-ils à Salzbourg, pour votre commun
jour de fête (la mère et la fille s'appelaient Nanerl), en vous
souhaitant une bonne santé et avant tout la grâce de Dieu: c'est
l'unique nécessaire, le reste vient par surcroît. Nous avons entendu
une messe à _Civita-Vecchia Castellana_, après laquelle Wolfgang a
joué de l'orgue à Lorette; il s'est trouvé que nous avons justement
fait nos dévotions le 16, jour de votre fête. J'y ai acheté
différentes choses; outre diverses reliques, je t'apporte une
particule de la vraie croix. Si Wolfgang continue à grandir comme il
fait, il vous reviendra passablement grand.» L'enfant prend la plume.
«Je complimente ma chère maman à l'occasion de sa fête, ajoute-t-il.
Je souhaite qu'elle vive encore cent ans, toujours en bonne santé:
c'est ce que je demande à Dieu dans ma prière pour elle; et pour ma
soeur Nanerl, je ne puis rien lui offrir que les clochettes, les
cierges bénits, les rubans que nous avons achetés à Lorette et que
nous lui rapportons. Je reste en attendant son fidèle enfant... Il
m'est impossible, ajoute-t-il, de mieux écrire; la plume est faite
pour les notes et non pour les lettres. Mon violon a de nouvelles
cordes et j'en joue tout le jour. Je te dis cela parce que ma mère a
désiré savoir si je joue encore du violon. Mon unique récréation est
dans les cabrioles que je me permets de temps à autre. Ah! que
l'Italie est un pays endormant! L'été on y dort toujours.»
Tout en voyageant, il ne cesse pas de composer son opéra. «Ma chère
maman, dit-il, je ne peux pas écrire tant les doigts me font mal à
force d'écrire des récitatifs; je te prie, chère mère, de prier pour
moi que mon opéra réussisse, et qu'après cela nous nous trouvions tous
réunis heureusement ensemble.»
Le jour terrible de la représentation de son premier opéra à Milan
approche. «Le jour de la Saint-Étienne, écrit-il à sa soeur, une bonne
heure après l'_Ave Maria_ (six heures du soir), vous pourrez vous
représenter le compositeur Wolfgang assis au clavecin, son père en
haut de la salle, dans une loge, et vous voudrez bien nous souhaiter
en pensée une heureuse représentation, en y ajoutant quelques
_Pater_.»
«Dieu soit loué! écrit à son tour le père à sa femme le 29 décembre
1770; la première représentation de l'Opéra a eu lieu le 26 avec un
plein et universel succès, et avec des circonstances qui ne se sont
jamais présentées à Milan, à savoir que, contre tous les usages de la
première _sera_, un air de la prima donna a été répété, tandis que
d'habitude, à la première représentation, on n'appelle jamais _fuora_;
et, en second lieu, que presque tous les airs, sauf quelques airs
_delle vecchine parti_, ont été couverts d'extraordinaires
applaudissements, suivis des cris: _Evviva il maestro! Evviva il
maestrino!_
«Le 27, on a répété deux airs de la prima donna, et, comme c'était
jeudi, qu'on allait par conséquent entrer dans le vendredi, il fallait
tâcher d'en finir plus promptement, sans quoi on aurait aussi répété
le duo, car le tapage recommençait déjà. Mais la majorité du public
voulait rentrer pour pouvoir manger encore; et l'opéra, avec ses trois
ballets, avait duré six bonnes heures. Aujourd'hui la troisième
représentation.»
Les deux triomphateurs vont jouir de leur renommée à Venise.
Ils racontent l'enthousiasme dont ils sont l'objet dans cette capitale
des sensualités de l'oreille.
«Nous sommes tellement tourmentés, tirés en tous sens, que je ne sais
pas qui l'emportera de ceux qui demandent. C'est dommage que nous ne
puissions pas nous arrêter plus longtemps ici, car nous avons fait
ample connaissance avec toute la noblesse, et partout, dans les
salons, à table, dans toutes les occasions, nous sommes tellement
comblés d'honneurs que non-seulement on nous fait chercher et ramener
dans les gondoles par le secrétaire de la maison, mais encore que le
maître de la maison lui-même nous accompagne chez nous; et ce sont les
premiers personnages de Venise, les Cornero, Grimani, Mocenigo,
Dolfin, Valier.
«Je crains de trouver de bien mauvais chemins, car il y a des pluies
effroyables. Basta! il faut prendre les choses comme elles viennent.
Tout cela me laisse dormir tranquillement.»
Ils songent au retour. Les premières réminiscences des premières
amours remontent au coeur du jeune compositeur. «Dis à mademoiselle de
Moelk, écrit Wolfgang à sa soeur, que je me réjouis bien de revenir à
Salzbourg, rien seulement que pour recevoir en prix de ma _sérénade_
un cadeau comme celui que j'ai reçu d'elle après un certain concert.
Elle saura bien de quel cadeau je veux parler.»
La sérénade a un succès fou sur le théâtre de Milan. Les deux artistes
partent de cette ville au bruit des bravos, qui les suivent de ville
en ville jusqu'à Salzbourg. Ils y jouissent quelque temps de leur
félicité domestique dans une indigence que la gloire n'a pas encore
adoucie. Puis le père, le fils et la fille Nanerl reviennent, en 1772,
tenter la renommée et la fortune à Milan. La pauvre mère, cette fois,
reste seule à Salzbourg par économie. Ce déchirement de famille
empoisonne tous les succès des trois artistes séparés de ce qu'ils
aiment. Le regret de la mère absente les rappelle vite à Salzbourg.
L'ambition de leur art les ramène en 1773 à Vienne; ils n'y
recueillent que des applaudissements et vingt ducats, insuffisants
pour payer leur retour. Le même espoir de meilleure fortune les attire
à Munich; cette fois c'est la mère qui accompagne sa fille et son fils
à la cour de Bavière: le pauvre père, fixé par ses appointements de
second violon et de second maître de chapelle auprès du
prince-évêque, avare et brutal protecteur, reste désolé et seul avec
le canari et le chien de la maison.
Munich trompe toutes les espérances de la famille. La mère renvoie sa
fille à son père et emmène son fils à Paris; ils y passent deux ans à
chercher et à attendre en vain une destinée digne du génie croissant
de Wolfgang. La description de ces angoisses du talent méconnu
attendrit jusqu'aux larmes dans la correspondance du fils et de la
mère avec la soeur et le père. Ces quatre âmes à l'unisson pleurent,
espèrent, se découragent, se consolent, s'entraînent, se confient à
travers la distance de Salzbourg à Paris et de Paris à Salzbourg.
C'est le poëme intime de la douleur, de la patience, de la séparation,
de la piété dans la correspondance de quatre exilés du ciel ici-bas.
On comprend en la lisant combien le coeur de Mozart, pétri par toutes
les douleurs du génie de l'isolement et de la déception, et resserré
seulement contre le coeur de sa mère, dut concentrer en soi de ces
notes plaintives ou pathétiques qui éclatèrent plus tard dans ses
symphonies, dans ses _Requiem_, dans ses messes, et surtout dans son
chef-d'oeuvre, _Don Juan_. Notre coeur ne peut rien inventer
quoiqu'il puisse tout sentir; c'est le malheur, l'amour, la piété, la
mort qui le rendent harmonieux. Défiez-vous des poëtes et des
musiciens heureux.
Lisez au moins cette lettre du père, le lendemain du jour où il resta
dans sa maison vide, et jugez ce que la séparation devait être pour
cette famille de quatre coeurs.
La soeur Nanerl était déjà revenue à la maison auprès de son père. La
mère et le fils allaient partir pour Paris.