Tout le monde se taisait sous l'ombre des branches qui faisait une
double nuit au-dessus de la roche coupée. «Est-ce bien lui? est-ce
bien possible, se disaient tout bas les garçons en retenant leur rire,
que ce pauvre Didier, qui n'a jamais dit un mot plus haut que l'autre,
chante aujourd'hui comme un ménétrier qui s'en retourne de la
fête?--Et qu'il parle aux merles, à la lune, aux étoiles, aux boeufs
et aux alouettes?» ajoutaient les filles.
Mais ce _Te Deum_ de l'amour continuait et se renforçait toujours en
se rapprochant. Dans les intervalles on entendait le bruit des
souliers à clous du toucheur de boeufs sur la rocaille, les coups de
la gaule de noisetier sur les buissons, et la forte respiration d'un
homme qui gravit une pente.
Bientôt le petit Didier, parvenu au pied de la roche qui lui barrait
le sentier, ôta ses souliers, accrocha ses doigts aux interstices du
rocher, fixa son orteil sur les petites corniches en saillie découpées
par le tailleur de pierre pour faciliter l'ascension aux bergers, et
se hissa presque au niveau du dernier échelon de pierre où nous étions
cachés pour le surprendre.
À ce moment les garçons et les filles, se levant tous à la fois de
leur cachette, jetèrent un de ces grands cris qu'on appelle dans le
pays _chuffer_, cris que poussent de temps en temps, pour s'égayer,
les bûcherons dans la forêt, les vendangeurs dans les vignes, les
faucheurs dans les prés, les moissonneurs à la fin du champ de blé!