Et de quoi nous accusent ces écrivains? De ce qu'il y a de plus
ignominieux dans le métier des lettres: de chercher, selon leurs viles
expressions, «DU BRUIT POUR DE L'ARGENT.»
Du bruit? Hélas! qu'ils savent mal lire au fond des âmes! Ce que nous
trouvons de plus amer dans les disgrâces de la fortune, c'est
précisément d'être contraint à laisser retentir le nom quand l'homme a
disparu.
Le bonheur de la mort, c'est d'être enseveli.
L'argent? Oh! c'est différent; plût à Dieu que nous en eussions
recueilli juste assez pour pouvoir retirer, sans remords, cette partie
de nous-même qu'on appelle notre nom de cette dure, quoique honorable
servitude, qui nous expose tous les jours à ces fastidieux
retentissements et à ces odieuses interprétations de la publicité! Si
ces ennemis parviennent (comme je ne le crains que trop) à briser dans
ma main cette plume de l'homme de lettres, mille fois plus respectable
quand elle cherche le salaire par honneur que quand elle cherche la
gloire par vanité, ces ennemis apprendront trop tard (et avec regret,
je n'en doute pas) que ce qu'ils appellent la mendicité du travail
n'était que le devoir de la stricte probité. Mais la postérité seule
appelle les choses par leur vrai nom; les contemporains les appellent
par le nom qui les déshonore. Tant mieux! Ce n'est pas assez pour le
travail d'être le travail, il faut encore qu'il soit un opprobre; cela
le rend plus méritoire aux yeux de cette Providence qui en a fait,
pour ceux qui l'acceptent, non-seulement une loi, mais une vertu.
Et que ne diraient-elles pas, ces langues à deux tranchants, si je me
reposais dans un insoucieux loisir, tandis que ceux à qui je dois
compte de mes journées et de mes veilles périraient par mon
indifférence et par mon oisiveté? Vous m'accuseriez, avec raison
alors, du plus lâche et du plus coupable égoïsme; car enfin daignez
raisonner un moment avec vous-mêmes.
Qu'est-ce qu'un homme qui sait un métier quelconque, un métier de la
main ou un métier de l'esprit?
Cet homme est un capital.
Qu'est-ce qui fait valoir ce capital?
C'est le travail.
Supposez que cet homme, au lieu de faire fructifier ce capital
honorablement et fidèlement pour ceux auxquels il en doit le produit,
stérilise, enfouisse, anéantisse ce capital en se croisant les bras
par fausse dignité ou par insouciance d'autrui: que fait cet homme?
Il fait banqueroute de lui-même à ceux auxquels il doit le produit de
son activité et le pain de leur vie.
Que pensez-vous de cet homme?
Qu'il est méprisable aux yeux de Dieu et aux yeux des autres hommes.
Eh bien! que pensez-vous alors de vos insultes, vous qui me reprochez
de travailler, c'est-à-dire vous qui m'outragez parce que je fais...
quoi? ce qu'il serait déshonorant à moi de ne pas faire!!!
Vos mépris seront donc un jour des éloges; laissez-moi les prendre
dès aujourd'hui de votre bouche pour ce qu'ils sont. Je vous rends
grâces; en cherchant à me déshonorer, vous avez, à votre insu,
glorifié le travail.
Quelle cruelle inconséquence de dire à un homme: «Tu dois, et si tu ne
payes pas ce que tu dois, tu es déshonoré;» et de lui dire dans la
même phrase: «Si tu continues à travailler pour payer ce que tu dois,
nous te déshonorons encore.»
Voilà cependant votre logique; ce n'est ni celle de Dieu, ni celle des
hommes, ni celle de l'honneur, ni celle de l'économie politique! Mais
c'est la logique de la malignité humaine, qui veut enfermer un ennemi
dans un cercle vicieux et l'étouffer entre deux sophismes.
Vous pouvez m'étouffer, oui, mais vous ne me déshonorerez pas; je
travaillerai jusqu'à mon dernier soupir, et si je succombe ce ne sera
pas ma faute: ce sera celle de mes ennemis.