II

Et de quoi nous accusent ces écrivains? De ce qu'il y a de plus

ignominieux dans le métier des lettres: de chercher, selon leurs viles

expressions, «DU BRUIT POUR DE L'ARGENT.»

Du bruit? Hélas! qu'ils savent mal lire au fond des âmes! Ce que nous

trouvons de plus amer dans les disgrâces de la fortune, c'est

précisément d'être contraint à laisser retentir le nom quand l'homme a

disparu.

Le bonheur de la mort, c'est d'être enseveli.

L'argent? Oh! c'est différent; plût à Dieu que nous en eussions

recueilli juste assez pour pouvoir retirer, sans remords, cette partie

de nous-même qu'on appelle notre nom de cette dure, quoique honorable

servitude, qui nous expose tous les jours à ces fastidieux

retentissements et à ces odieuses interprétations de la publicité! Si

ces ennemis parviennent (comme je ne le crains que trop) à briser dans

ma main cette plume de l'homme de lettres, mille fois plus respectable

quand elle cherche le salaire par honneur que quand elle cherche la

gloire par vanité, ces ennemis apprendront trop tard (et avec regret,

je n'en doute pas) que ce qu'ils appellent la mendicité du travail

n'était que le devoir de la stricte probité. Mais la postérité seule

appelle les choses par leur vrai nom; les contemporains les appellent

par le nom qui les déshonore. Tant mieux! Ce n'est pas assez pour le

travail d'être le travail, il faut encore qu'il soit un opprobre; cela

le rend plus méritoire aux yeux de cette Providence qui en a fait,

pour ceux qui l'acceptent, non-seulement une loi, mais une vertu.

Et que ne diraient-elles pas, ces langues à deux tranchants, si je me

reposais dans un insoucieux loisir, tandis que ceux à qui je dois

compte de mes journées et de mes veilles périraient par mon

indifférence et par mon oisiveté? Vous m'accuseriez, avec raison

alors, du plus lâche et du plus coupable égoïsme; car enfin daignez

raisonner un moment avec vous-mêmes.

Qu'est-ce qu'un homme qui sait un métier quelconque, un métier de la

main ou un métier de l'esprit?

Cet homme est un capital.

Qu'est-ce qui fait valoir ce capital?

C'est le travail.

Supposez que cet homme, au lieu de faire fructifier ce capital

honorablement et fidèlement pour ceux auxquels il en doit le produit,

stérilise, enfouisse, anéantisse ce capital en se croisant les bras

par fausse dignité ou par insouciance d'autrui: que fait cet homme?

Il fait banqueroute de lui-même à ceux auxquels il doit le produit de

son activité et le pain de leur vie.

Que pensez-vous de cet homme?

Qu'il est méprisable aux yeux de Dieu et aux yeux des autres hommes.

Eh bien! que pensez-vous alors de vos insultes, vous qui me reprochez

de travailler, c'est-à-dire vous qui m'outragez parce que je fais...

quoi? ce qu'il serait déshonorant à moi de ne pas faire!!!

Vos mépris seront donc un jour des éloges; laissez-moi les prendre

dès aujourd'hui de votre bouche pour ce qu'ils sont. Je vous rends

grâces; en cherchant à me déshonorer, vous avez, à votre insu,

glorifié le travail.

Quelle cruelle inconséquence de dire à un homme: «Tu dois, et si tu ne

payes pas ce que tu dois, tu es déshonoré;» et de lui dire dans la

même phrase: «Si tu continues à travailler pour payer ce que tu dois,

nous te déshonorons encore.»

Voilà cependant votre logique; ce n'est ni celle de Dieu, ni celle des

hommes, ni celle de l'honneur, ni celle de l'économie politique! Mais

c'est la logique de la malignité humaine, qui veut enfermer un ennemi

dans un cercle vicieux et l'étouffer entre deux sophismes.

Vous pouvez m'étouffer, oui, mais vous ne me déshonorerez pas; je

travaillerai jusqu'à mon dernier soupir, et si je succombe ce ne sera

pas ma faute: ce sera celle de mes ennemis.

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 7 / 177 题