À MES LECTEURS.

I

Une partie de la presse retentit, depuis quelques semaines, d'un

concert de malveillance, et d'un redoublement d'invectives contre

cette modeste publication, et surtout contre son auteur. Trois sortes

de journaux, qui ne paraissaient pas destinés par leur nature à se

faire écho l'un à l'autre, se signalent par plus d'acharnement contre

ce qui porte mon nom:

Un journal d'exagération religieuse, qui donnerait la tentation d'être

impie si l'on ne respectait pas la piété jusque dans les aberrations

du zèle;

Les revues et les journaux des partis de 1830, qui ne pardonnent pas

leurs revers à ceux qui ont préservé la France et eux-mêmes des

contre-coups de leur catastrophe;

Enfin un journal de sarcasme spirituel, à qui tout est bon de ce qui

fait rire, même ce qui ferait pleurer les anges dans le ciel: la

dérision pour ce qui est à terre.

Ces journaux, nous éviterons de les nommer.

Nous ne nous plaignons pas de cette recrudescence de colères; nous

avons bu depuis dix ans le calice jusqu'à la lie et nous n'y trouvons

plus rien d'amer; mais nous nous demandons quelquefois à nous-même

d'où vient un tel redoublement d'outrages personnels.

Est-ce que ce _Cours familier de Littérature_, ouvrage essentiellement

neutre et étranger aux querelles du temps, ne laisse pas

scrupuleusement en dehors toutes ces questions inviolables de

conscience et toutes ces questions irritantes de partis qui ne sont

propres qu'à distraire, hors de propos, la jeunesse de l'étude des

belles oeuvres de l'esprit humain?

Est-ce que, pendant le peu de jours où la nécessité, et non

l'ambition, nous donna un rôle politique, nous avons abusé des

circonstances, de la popularité et de la force, par quelques-uns de

ces sévices, contre les partis ou contre les personnes, qui laissent

dans les coeurs de justes et implacables ressentiments?

Est-ce que nous avons laissé (comme à Saint-Germain-l'Auxerrois ou à

l'archevêché de Paris, en 1830) violer ou saccager le temple,

vociférer contre le prêtre, attenter à la libre et inviolable opinion

des âmes, la foi? Est-ce que, sous le feu même de l'événement du 24

février, à côté du chef du sacerdoce de Paris, Mgr Affre, de vaillante

mémoire, nous n'avons pas rouvert les églises sous l'égide des

citoyens armés, et mis le Dieu et l'autel libres hors la loi des

révolutions et des sacriléges?

Est-ce que nous n'avons pas fait respecter, au péril de notre

popularité et de notre vie, à la porte des journaux menacés, le droit

de nous injurier nous-même?

Est-ce que nous avons montré une arme chargée dans nos mains ailleurs

que sur le champ de bataille de Paris, pour défendre la société civile

attaquée non pas par la liberté, mais par le meurtre?

Est-ce que nous avons allumé une de ces guerres révolutionnaires qui

flattent un moment les passions militaires d'un peuple, mais qui font

crier le sang des nations contre leurs auteurs longtemps après que ce

sang est tari?

Est-ce que, la révolution finie, à l'avénement de l'Assemblée

constituante à Paris, il a manqué un cheveu à une tête, une borne à un

héritage, un grain de sable au champ du plus riche ou du plus pauvre

des citoyens, une patrie à un innocent?

Est-ce que nos paroles n'auraient pas été aussi respectueuses pour les

personnes que nos actes pour la souveraineté du pays? Est-ce qu'il

nous serait échappé, des lèvres, non du coeur, la plus légère offense

aux vaincus? Est-ce que nous n'avons pas décrété d'enthousiasme qu'il

n'y avait pas de vaincus, pas de vainqueurs? qu'il n'y avait que la

France appartenant du même droit à tous ses enfants?

D'où viennent donc ces représailles sans griefs, sans justice et sans

générosité?

Hélas! faut-il le dire à la honte de notre espèce? Ce n'est pas parce

que nous sommes coupable, c'est parce que nous sommes malheureux!... Ô

renversement étrange du sens moral dans ces coeurs contre nature!

Soyez malheureux, on vous achève. Le vrai crime aux yeux de ces

gens-là, c'est d'être sans crime: ils vous haïssent par dépit de

n'avoir rien à vous pardonner.

«Il fallait vous servir contre nous de la force des révolutions quand

vous l'aviez en main,» nous disent aujourd'hui avec une amère ironie

ces écrivains qui nous battent la joue de leur plume.

Eh bien! non; nous ne voudrions pas à ce prix de vos éloges; nous

aimons mieux être invectivé pour notre innocence que d'être loué pour

la peur que nous aurions faite au plus timide de nos concitoyens. Vous

nous apostrophez en ricanant du nom dérisoire de _Sylla d'un jour_!

Ah! si nous avions fait comme Sylla, peut-être baiseriez-vous le pan

de notre manteau quand nous passons dans les rues de Rome. Mais tous

ces sarcasmes ne nous font ni changer de pensée, ni changer de coeur;

nous vivrions mille vies que nous les dévouerions encore à vous

préserver autant qu'il serait en nous, non pas seulement d'une

blessure au coeur, mais d'une piqûre à l'épiderme. Les égards font

partie de la charité civique. Si vous l'oubliez quelquefois, c'est une

raison pour nous de nous en souvenir.

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 5 / 177 题