SOMMAIRE: Obsèques de Mlle Raucourt.--Philippe de la
Villenie.--Enterrement de Talma.--Décret de 1816 sur le Théâtre
français.--L’acteur Victor en prison.--Mlle More.--Rapport de M. Daunart
à la Chambre des députés.
Dès les premiers jours de la Restauration, le clergé, confiant dans
l’appui du gouvernement, revient à l’égard des comédiens à ses anciens
errements.
Mlle Raucourt meurt le 15 janvier 1815 «en remerciant Dieu d’avoir pu
saluer le retour de ses rois légitimes.» Ses obsèques ont lieu le 17 et
deviennent l’occasion d’un grand scandale.
Elle demeurait rue du Helder, c’est-à-dire sur la paroisse Saint-Roch.
C’est donc à cette église que le service devait avoir lieu, mais le curé
refusa de le célébrer: «Les comédiennes sont excommuniées, dit-il, et le
moment est venu de remettre en vigueur les canons de l’Église.» C’est en
vain qu’on lui objecta la charité de la défunte envers les pauvres, en
vain lui fit-on observer que lui-même recevait chaque année un don
généreux de Mlle Raucourt pour les besoins de son église, il resta sourd
à toutes les représentations et se retrancha derrière les ordres formels
de l’archevêché.
Les Comédiens s’adressèrent au roi pour obtenir justice, mais la réponse
n’était pas encore parvenue le matin même de l’enterrement.
Le 17, une foule énorme, plus de quinze mille personnes, est réunie rue
du Helder et dans les environs; on y voit plusieurs acteurs de la
Comédie en uniforme de gardes nationaux. Au moment où le convoi va se
mettre en marche, la police donne l’ordre de se rendre directement au
cimetière, mais la foule s’y oppose et force le corbillard à se diriger
vers Saint-Roch. A l’entrée de la rue de la Michodière, un officier de
police se jette à la tête des chevaux pour leur faire prendre le
boulevard; il est bousculé, repoussé, et le cortège, de plus en plus
houleux, poursuit sa route vers Saint-Roch. On arrive à l’église, la
grande porte est fermée. On se précipite par les issues latérales, on
appelle le curé à grands cris, on veut forcer la grande porte, la
briser, on ne peut y parvenir. Les uns veulent porter le corps aux
Tuileries, les autres à l’archevêché, les motions les plus dangereuses
sont proposées. On entend même des voix crier: «Le curé à la lanterne!»
Les comédiens qui faisaient partie du cortège, inquiets de tout ce
tumulte et craignant qu’il ne leur fût imputé, profitèrent de ce qu’une
partie de la foule, et la plus exaltée, était occupée à saper la porte
de l’église, pour faire reprendre la marche du cortège vers le
Père-Lachaise.
Tout à coup une voix s’écrie: «On emmène le corbillard.» La foule
exaspérée se précipite à sa poursuite, on l’atteint à la hauteur de la
rue Traversière, les chevaux sont dételés et le corps est ramené
triomphalement devant Saint-Roch[566].
[566] Au plus fort de l’émeute un des anciens amis de la tragédienne
disait en riant: «Si cette pauvre Raucourt voit de là-haut tout ce
bruit et tout ce scandale, elle doit être joliment contente.»
Cependant une députation était partie pour les Tuileries. Louis XVIII
consentit à l’admettre en sa présence. Huet, acteur de l’Opéra-Comique,
harangua le roi qui promit d’intervenir, sans perdre de temps[567].
[567] Quelques jours après, Huet, jugé trop éloquent, fut prié d’aller
passer quelque temps à l’étranger. Pendant sa tournée il se rendit à
Gand, où il retrouva Louis XVIII; ce rapprochement lui inspira des
sentiments très vifs pour la cause royale, et quand le roi rentra à
Paris, Huet suivit le cortège, tenant à la main un drapeau
fleurdelisé et chantant à tue-tête: «Et l’on revient toujours à ses
premières amours.» (Charles Maurice.)
Dans l’intervalle, on avait fait venir la troupe et un piquet de
gendarmerie était rangé devant l’église. On pouvait s’attendre aux plus
graves incidents, le sang allait couler, lorsque arriva l’ordre du roi,
enjoignant au curé de recevoir le corps; pour plus de sûreté, Louis
XVIII avait chargé son aumônier d’aller à Saint-Roch dire les prières
que le curé refusait au corps de la tragédienne.
La grande porte s’ouvre enfin, le cercueil est porté par la foule
jusqu’au pied de l’autel, le peuple lui-même se charge d’allumer tous
les cierges. «Le curé, le curé!» s’écrie-t-on. L’aumônier de la cour
arrive avec deux chantres et accomplit le service ordinaire; la
cérémonie terminée, il accompagne le corps jusqu’au seuil de l’église.
Un peuple immense suivit le cortège jusqu’au Père-Lachaise[568].
[568] Il fut défendu aux journaux de parler de ces obsèques
scandaleuses; nous extrayons ces détails du récit de _Pierre
Victor_, témoin oculaire. (_Documents pour servir à l’histoire du
Théâtre français sous la Restauration_. Paris, Guillaumin, 1834.)
Le gouvernement avait cédé pour éviter une émeute, mais il se promit
bien de prendre pour l’avenir des mesures plus sérieuses et de soutenir
le clergé dans l’exécution de ses lois contre les comédiens[569].
[569] En 1817, les Comédiens français apprirent que les restes de
Molière et de la Fontaine qui reposaient au Musée des Monuments
français, devaient être transférés au cimetière de Mont-Louis. Ils
écrivirent aussitôt au Ministre de l’intérieur: «C’est avec une vive
satisfaction, monsieur le comte, que la Comédie française a vu
l’annonce d’une dernière translation dans laquelle sans doute les
respectables restes de Molière et de la Fontaine recevront au
dix-neuvième siècle les honneurs dont ils furent privés au
dix-septième. Elle désire y contribuer en tout ce qui dépendra
d’elle. Le père de la Comédie, son véritable fondateur, ne peut
avoir d’admirateurs plus zélés que les dépositaires de ses
chefs-d’œuvre... Ce sont des enfants qui demandent à se réunir pour
honorer la cendre de leur père... ils espèrent, monsieur le comte,
que cette permission leur sera accordée...» (_Collection Bartet._)
Mais le Ministre, qui ne se souciait nullement d’une manifestation
blessante pour le clergé, avait eu la précaution de faire la
cérémonie secrètement et elle était déjà accomplie depuis plusieurs
jours quand la demande des Comédiens lui parvint; c’est ce qui leur
fut répondu.
En 1824, Philippe de la Villenie, du théâtre de la Porte-Saint-Martin,
mourut d’une attaque d’apoplexie foudroyante. Ses parents et ses amis
voulurent lui faire des obsèques religieuses, mais le curé de
Saint-Laurent, sa paroisse, refusa de le recevoir. Pour prévenir les
scènes qui s’étaient passées lors de l’enterrement de Raucourt, un
détachement de gendarmerie accompagna le convoi jusqu’au cimetière, le
sabre en main.
En 1825, Lafargue, acteur plein d’espérance, mourut de la poitrine à
Auteuil. Le curé refusa impitoyablement l’entrée de l’église au corps du
comédien[570].
[570] Comme au dix-huitième siècle, le clergé n’éprouvait aucune
répugnance à accepter les offrandes des comédiens. Ainsi, en 1822,
M. Fernbach, curé de Notre-Dame-des-Victoires, écrivit au directeur
de l’Opéra pour solliciter l’intervention des artistes en faveur du
monument de Lulli, que le vandalisme avait dégradé: «Il ne s’agit
pas, disait-il, d’une souscription, car la dépense est faite et le
monument prêt à reprendre sa place, mais une petite contribution
volontaire proposée à l’administration de l’Opéra, ainsi qu’aux
artistes successeurs de Lulli, et recueillie par vos soins
obligeants, serait d’un grand secours pour aider nos faibles moyens
et couvrir une partie de nos frais.» (Arch. nat., O¹16 476.)
Tous les membres du clergé ne se montraient pas cependant aussi sévères.
Quelques prélats faisaient preuve de charité et de tolérance. Ainsi en
1820, un jeune acteur du théâtre de la Gaîté se suicida; il y avait là
un double motif d’exclusion; cependant l’évêque de Versailles reçut le
corps à l’église et lui accorda les dernières prières.
Talma évita le scandale qu’aurait sans aucun doute provoqué son
enterrement en demandant à être conduit directement au champ du repos. A
plusieurs reprises, pendant sa vie, il s’était préoccupé de la question
de ses obsèques. En envoyant à Charles Young la souscription pour le
monument élevé à M. Kemble à Westminster-Abbey, il lui disait: «Pour
moi, je serai bien heureux si les prêtres me laissent enterrer dans un
coin de mon jardin[571].»
[571] _Record of a Girlhood_, by Frances Anne Kemble.
Quant à consentir à la renonciation que l’Église exigeait des comédiens,
il n’y voulait pas songer: «Point de prêtres, disait-il, je demande
seulement à ne pas être enterré trop tôt. Que voudrait-on de moi? Me
faire abjurer l’art auquel je dois mon illustration, un art que
j’idolâtre, renier les quarante belles années de ma vie, séparer ma
cause de celle de mes camarades et les reconnaître infâmes? Jamais.»
Talma n’avait pas de sentiments chrétiens, mais il le regrettait plus
qu’il ne s’en louait et il ne parlait jamais qu’avec déférence de tout
ce qui touchait à la religion: «Je suis fâché de ne pas croire,
disait-il, mais en vérité ce n’est pas trop ma faute, j’ai eu pour père
l’athée le plus décidé de tout le dix-huitième siècle. Il me fouettait
quand je m’agenouillais pour réciter la prière que ma bonne m’avait
enseignée; il me retira du collège parce qu’on m’y faisait prier Dieu;
il avait fait copier en grosses lettres les maximes les plus impies du
_Système social_ du baron d’Holbach, et en avait fait tapisser la
chambre que j’habitais; c’est de là que je suis passé au théâtre, où la
Révolution avec tous ses principes m’a trouvé et m’a laissé. Or, je vous
demande si après cela il est possible que je sois jamais un bon
chrétien[572].»
[572] _Théâtre et poésies_ d’Alexandre Guiraud, 1 vol. in-8º, Amyot.
Il faisait élever ses enfants dans la religion catholique, et il les
avait confiés à un certain M. Morin, maître de pension. Le jour de la
distribution des prix, l’archevêque de Paris vint présider la cérémonie.
M. Morin, cédant au préjugé, ne crut pas devoir laisser couronner les
enfants d’un comédien par le prélat, et les fils de Talma reçurent en
secret les prix qu’ils avaient mérités. Talma fut profondément blessé de
cette injurieuse exception et il décida que ses fils embrasseraient la
religion réformée. L’archevêque, prévenu de l’incident, avait eu
cependant le bon goût d’envoyer un de ses ecclésiastiques auprès du
comédien, pour l’assurer qu’il n’était pour rien dans l’affront qui
venait de lui être fait.
Pendant la maladie qui devait le conduire au tombeau, Talma reçut à
trois reprises différentes la visite de M. de Quélen, archevêque de
Paris, mais le prélat ne fut pas reçu. M. Amédée Talma, neveu du
comédien, crut interpréter les volontés du mourant en ne laissant pas
l’archevêque pénétrer jusqu’à lui. Lui-même a raconté, dans son _Journal
des derniers jours de Talma_, la conversation qu’il eut à ce sujet avec
son oncle.
«Comme mon oncle était mieux ce jour-là, dit-il, je crus l’instant
favorable; je pris la parole et dis avec intention au malade: «M.
Dupuytren disait à ces messieurs que M. l’archevêque lui demandait tous
les jours de tes nouvelles.» «Qui? M. l’archevêque de Paris? Ah! que je
suis touché de son souvenir. Je l’ai connu autrefois chez la princesse
de Wagram; c’est un bien digne homme.» A quoi, je répondis: «Mais il est
venu plusieurs fois pour te voir, je lui ai parlé deux fois et lui ai
même promis que tu le recevrais aussitôt que tu serais mieux.» «Ah! non,
j’irai le voir, ma première visite sera pour lui. Combien je suis touché
des visites de ce bon archevêque!»
M. Amédée Talma avait conclu de cette conversation que son oncle se
refusait à voir M. de Quélen.
Le comédien succomba le 19 octobre 1826; le lendemain de sa mort parut
dans tous les journaux la lettre suivante:
«Monsieur le Rédacteur,
«Talma est mort aujourd’hui, à onze heures et trente cinq minutes du
matin. Il a déclaré à plusieurs reprises, en présence de plusieurs
personnes, vouloir être conduit directement et sans cérémonie de sa
maison au champ de repos. Je vous prie, Monsieur, de vouloir bien
donner à cette déclaration conforme à la dernière volonté de mon oncle
toute la publicité possible.
«Amédée TALMA.»
Les obsèques de l’illustre tragédien eurent lieu en grande pompe et une
foule immense accompagna le cortège.
Le clergé n’était pas seul à vouloir remettre en vigueur vis-à-vis des
comédiens les usages du dix-huitième siècle.
Un décret de Louis XVIII du 14 décembre 1816, et de l’an 22e de son
règne, replace le Théâtre français sous l’autorité des Gentilshommes de
la chambre et il leur accorde, contrairement aux stipulations de la
Charte[573], le droit d’infliger aux Comédiens la peine des arrêts. Le
décret est contresigné par le duc de Duras, premier Gentilhomme de la
chambre, et revu pour copie conforme par l’Intendant général de
l’argenterie et menus plaisirs, Papillon de la Ferté.
[573] «Nul ne peut être poursuivi et arrêté que dans les cas prévus
par la loi et dans la forme qu’elle prescrit.»
La Révolution, l’Empire, rien n’a existé, on se trouve reporté de 27 ans
en arrière, on voit reparaître les mêmes noms et revivre les mêmes lois
que sous le règne de Louis XVI.
Ce décret de 1816 enlevait aux comédiens les droits civils et politiques
que la Révolution leur avait accordés, et en fait ils se trouvaient de
nouveau placés hors du droit commun.
Ainsi on décida qu’un garde national comédien, ne pourrait avancer au
delà du grade de sous-officier. Ce principe fut strictement observé
jusqu’en 1830.
Quelques exemples montreront les singulières anomalies qu’amena une
législation si peu conforme aux mœurs de l’époque.
En 1817, un acteur nommé Victor fut admis à l’essai à la Comédie
française pour un an. A la fin de l’année, son engagement fut renouvelé
pour la même période, et il obtint en outre un congé de quinze jours
pour donner des représentations en province. Cette faveur lui fut
accordée sous le sceau du secret par Papillon de la Ferté;
naturellement, elle fut bientôt divulguée et toute la Comédie réclama le
même avantage. Le comité, ne sachant auquel entendre, non seulement
révoqua la permission, mais encore nia la parole qu’il avait donnée.
Victor était à Amiens sur le point de jouer. Le préfet de la Somme, sur
l’ordre du duc de Duras, interdit la représentation. Victor exaspéré
donna sa démission de la Comédie française, et comme on lui objectait
qu’elle n’était pas donnée en temps utile, il la fit signifier par
huissier, déclarant qu’à partir du 31 mars il cesserait tout service.
L’apparition de l’huissier causa la plus vive sensation; c’était la
première fois qu’un comédien osait ainsi résister aux volontés des
premiers Gentilshommes.
Les Comédiens du roi, les sociétaires comme les pensionnaires, ne
pouvaient paraître sur aucun théâtre de province, ni obtenir de la
police l’autorisation de quitter la capitale sans un certificat des
Menus Plaisirs, les déclarant dispensés de leur service sur les théâtres
royaux.
Victor, ne pouvant obtenir ce certificat, restait à Paris sans emploi.
Il prit alors le parti de faire assigner MM. les membres du comité en la
personne de M. de la Ferté, leur président, à comparaître devant le
tribunal de première instance pour obtenir sa libération. La Comédie
répondit en faisant afficher _Philoctète_ avec Victor dans un des
principaux rôles. Au moment de la représentation, on fit relâche,
l’acteur ne s’étant pas rendu au théâtre. Le lendemain, sur un rapport
adressé au duc de Duras par les membres du comité du Théâtre français,
le premier Gentilhomme ordonnait l’arrestation de Victor.
Deux agents se présentèrent chez le comédien et l’emmenèrent à la
préfecture de police où il resta trois jours incarcéré. On pouvait se
croire revenu aux plus beaux jours du For l’Évêque.
Mais ce qu’il y avait de plus curieux dans l’incident, c’est que c’était
à la demande même des Comédiens que leur camarade était emprisonné.
Victor porta plainte aux tribunaux contre cet attentat à la liberté
individuelle, contre cette violation de la Constitution: «Ce sera une
chose assez notoire, disait un journal du temps, de voir des comédiens
soutenir en justice qu’au mépris de la Charte, qui leur accorde les
mêmes droits qu’aux autres citoyens, on puisse avoir la faculté de
mettre de côté pour eux les formes protectrices de la loi, en invoquant
d’anciennes coutumes, d’anciennes ordonnances qui ont été détruites à
jamais. Si les Comédiens entendaient bien leurs véritables intérêts dans
ce procès, ils réuniraient leurs efforts, non pour le gagner mais pour
le perdre. Tandis que d’un côté Victor plaidera contre MM. les
sociétaires du Théâtre français, de l’autre il plaidera évidemment en
leur faveur, et il n’aura pas de peine à établir aujourd’hui, sans
éprouver de contradiction, que, pour représenter les chefs-d’œuvre qui
font la gloire de la scène française, on ne cesse pas d’être citoyen.»
La Comédie et l’Intendance des Menus Plaisirs déclarèrent qu’elles
n’étaient pas justiciables des tribunaux, que leur unique autorité était
celle du premier Gentilhomme de la chambre.
Le vicomte Decaze était alors ministre de l’Intérieur. Pour couper court
à un conflit qui s’envenimait et soulevait des questions fort délicates,
il accorda à Victor un passeport qu’il signa lui-même[574].
[574] Pierre Victor, _Documents pour servir à l’histoire du Théâtre
français sous la Restauration_, Paris, Guillaumin, 1834.
Il eût été préférable assurément de voir la question en litige se vider
judiciairement[575].
[575] Le 18 novembre 1827, cinq acteurs du théâtre de Caen furent
emprisonnés sur un simple ordre du maire, parce qu’ils avaient bissé
un couplet défendu. Il est vrai que dans ce cas on pouvait dire
qu’ils s’étaient rendus coupables d’une simple contravention de
police.
Un cas non moins curieux est celui de Mlle More, attachée au théâtre de
Rouen, où elle remportait les plus vifs succès. Le duc d’Aumont,
convaincu que l’autorité des Gentilshommes subsistait comme au
dix-huitième siècle, envoya à la jeune actrice un ordre de début au
théâtre royal de l’Opéra-Comique. Mlle More se conforma aux instructions
du premier Gentilhomme et se rendit à Paris; mais le directeur de Rouen,
M. Corréard, ne l’entendait pas ainsi; il contesta absolument la
légitimité de l’intervention des Gentilshommes et il attaqua sa
pensionnaire devant les juges de Paris. Mlle More eut beau invoquer
l’ordre de la Cour, le tribunal de la Seine donna gain de cause au
directeur; c’est en vain que M. de la Ferté fit appel et soutint la
validité de l’ordre de début; le 18 mai 1820, la Cour royale de Paris
confirma le jugement de première instance.
Certains tribunaux de province persistaient encore à considérer les
comédiens comme hors du droit commun. MM. Vulpian et Gauthier dans leur
code des théâtres en rapportent un exemple fort curieux.
«M. Delestrade, recteur de l’église Saint-Jérôme à Marseille, avait loué
le premier étage d’une maison. Le bail portait que les autres étages ne
pourraient être loués qu’à des personnes tranquilles, d’une conduite
irréprochable. Bientôt le propriétaire de la maison trouve à louer son
second étage à M. Saint-Alme, basse-taille noble du Grand-Théâtre de
Marseille. Aussitôt M. Delestrade demande la résiliation du bail ou le
renvoi du comédien. On répond que Saint-Alme est un homme honnête et de
mœurs régulières, qui vit paisiblement avec sa femme légitime et ses
enfants, il exerce au dehors la profession de comédien; chez lui, c’est
un citoyen tranquille, dont personne n’a jamais eu à se plaindre.
Cependant, par son jugement du 15 décembre 1826, le tribunal de
Marseille a décidé qu’il y avait incompatibilité dans les deux
professions, inconvenance dans le voisinage, et il a adjugé les
conclusions du sieur Delestrade.»
En 1829, Victor, dont les démêlés avec la Comédie n’étaient pas
terminés, adressa à la Chambre des députés une pétition pour demander
une nouvelle organisation des théâtres. M. Daunart, dans le rapport
qu’il fit sur cette pétition, dut reconnaître que le sort des comédiens
était encore réglé par des mesures exceptionnelles qui pouvaient à juste
titre encourir le reproche de confusion et d’arbitraire: «Pour s’en
convaincre, dit-il, il suffit de jeter les yeux sur les dispositions
pénales relatives au Théâtre français, et qui sont encore les amendes,
l’expulsion momentanée ou définitive, la perte de la pension, les
arrêts. Ces règlements, si contraires à nos droits constitutionnels,
indiquent assez la nécessité d’une législation qui donne aux comédiens
ce qui appartient à tous les Français, la liberté légale et le droit
commun. Nous pensons bien que M. le chargé des beaux-arts n’use pas de
tous ses privilèges et en particulier de ceux qui sont en désaccord avec
la première de nos lois, la Charte, qu’il chérit et respecte comme nous.
Il y a même telle de ces peines qu’il serait heureusement impossible de
faire exécuter. Quel est le gendarme ou le geôlier qui consentirait à
détenir un citoyen sur la simple réquisition du Directeur des
beaux-arts[576]?
[576] L’exemple de Victor emprisonné pendant trois jours en 1817
démontrait bien que le gendarme ou le geôlier se trouvait toujours.
«Toutefois, un pareil ordre de choses forme une anomalie choquante dans
notre législation et les comédiens peuvent justement se plaindre d’être
régis par des dispositions qui n’ont pas même pour excuse d’être basées
sur une loi. Une nouvelle revision de ces règlements paraît donc
indispensable.»
Ces révélations sur l’état des comédiens excitèrent sur les bancs de la
Chambre le plus vif étonnement; personne ne les soupçonnait; les
conclusions du rapporteur furent adoptées à l’unanimité.