SOMMAIRE: Le Directoire.--Le Consulat.--L’Empire.--Les obsèques de Mlle
Chameroi.--Bonaparte exclut les comédiens de l’Institut.--Il rétablit
contre eux les arrêts et la prison.--Talma et la Légion
d’honneur.--Crescentini.
Jamais on ne fut plus avide de plaisirs qu’après la Terreur; tous ceux
qui avaient survécu à cette triste époque ne songeaient qu’à jouir de la
vie et à oublier les affreux souvenirs du passé. A Paris seulement on
comptait vingt-trois théâtres et six cent quarante bals publics.
Les principales scènes sont le théâtre Feydeau, le théâtre de la
République, et le théâtre Louvois, fondé par Mlle Raucourt avec
quelques-uns de ses camarades. Mais Louvois est fermé pour avoir toléré
des allusions blessantes au ministre de la justice[557]; Raucourt
s’établit alors avec sa troupe dans l’ancien théâtre du faubourg
Saint-Germain; à peine y est-elle installée que la salle est brûlée
(1799). En même temps le théâtre de la République, complètement
délaissé, est obligé de fermer ses portes. Sageret, directeur de
Feydeau, veut reconstituer la Comédie française, il se ruine et le
théâtre cesse ses représentations.
[557] Le 17 thermidor an V, on représentait _les Trois frères rivaux_;
Larochelle jouait le rôle du valet de chambre Merlin; son maître lui
dit: «Monsieur Merlin, vous êtes un coquin, monsieur Merlin, vous
serez pendu.» Le public appliqua cette phrase à Merlin, ministre de
la justice, et applaudit à tout rompre.
François de Neufchâteau, ministre de l’intérieur, reprend alors le
projet de Sageret et reconstitue le Théâtre français en réunissant les
troupes éparses des théâtres de Feydeau, de Louvois et de la République.
La réunion définitive eut lieu le 30 mai 1799 (11 prairial an VII). Molé
devint le doyen de la nouvelle troupe[558]. En 1802 le premier consul
dota la Comédie d’une rente annuelle de cent mille francs.
[558] Malgré son âge il se montrait plein d’ardeur. Mlle Contat disait
de lui: «Il a soixante-cinq ans et il n’existe pas un jeune homme
qui se jette si bien aux genoux d’une femme.» Il mourut le 11
décembre 1802. Lorsqu’il eut succombé, Grimod de la Reynière proposa
sérieusement «qu’il fût donné sur le théâtre de la Nation une
représentation solennelle d’un de nos chefs-d’œuvre, et que ce jour
tous les spectateurs, sans distinction d’âge, de rang, ni de sexe,
parussent dans la salle avec un crêpe au bras.» Cette proposition,
qui rappelait les beaux jours des comédiens sous Louis XV, ne trouva
point d’écho; elle parut ridicule et n’aboutit pas.
De 1798 à 1806 Paris est inondé de théâtres bourgeois.
«Alors, dit Brazier, on en comptait plus de deux cents dans la capitale.
Il y en avait dans tous les quartiers, dans toutes les rues, dans toutes
les maisons; il y avait le théâtre de l’Estrapade, celui de la
Montagne-Sainte-Geneviève, ceux de la Boule-Rouge, de la rue Montmartre,
de la rue Saint-Sauveur; du cul-de-sac des Peintres, de la rue
Saint-Denis, du faubourg Saint-Martin, de la rue des Amandiers, de la
rue Grenier-Saint-Lazare, etc. On jouait la comédie dans les boutiques
des marchands de vin, dans les cafés, dans les caves, dans les greniers,
les écuries, sous des hangars. C’était épidémique, une grippe, un
choléra dramatique... De la petite bourgeoisie ce goût était descendu
jusque chez les ouvriers. Ils perdaient souvent un ou deux jours de la
semaine, sans compter l’argent qu’ils dépensaient, pour avoir le plaisir
d’amuser à leurs dépens. J’ai vu des Agamemnons aux mains calleuses, des
Célimènes en bas troués; j’ai vu jouer le _Séducteur_ par un homme qui
avait deux pieds bots, et le _Babillard_ par un bègue. Cette fièvre, qui
dura plusieurs années, était devenue inquiétante, et jeta au théâtre un
grand nombre de comédiens détestables.»
En 1807 tous ces théâtres bourgeois, où se dépensaient inutilement le
temps et l’argent des ouvriers, furent fermés.
La cour avait suivi l’exemple général. La reine Hortense, le prince
Eugène, Murat, la duchesse d’Abrantès, l’impératrice Joséphine
elle-même, jouaient la comédie. Il existait des théâtres particuliers
chez toutes les notabilités de l’époque.
Quelle fut pendant l’Empire, au point de vue civil et au point de vue
religieux, la situation des comédiens?
Dès que le culte fut rétabli et que le Concordat eut réglé les rapports
de l’Église et de l’État, le clergé chercha à renouveler contre les gens
de théâtre les lois qu’on leur avait appliquées jusqu’en 1789.
En 1802, le curé de Châtillon-sur-Seine refusa d’accepter une comédienne
pour marraine. Il fut vivement blâmé par l’autorité civile, qui lui fit
observer «qu’il ne fallait pas imprudemment faire revivre les anciennes
lois qui écartaient les personnes attachées au théâtre de toute
participation aux actes extérieurs de religion et que sous l’ancien
régime même l’application de ces lois avait donné lieu à des
réclamations célèbres[559].»
[559] Jauffret, _Mémoires_, t. I, pag. 261.
La même année un nouvel incident se présenta et motiva encore
l’intervention du pouvoir civil.
Mlle Chameroi, danseuse de l’Opéra, mourut. Son corps, accompagné de
tous ses camarades et d’une foule immense, fut porté à l’église
Saint-Roch; mais le curé fit fermer les portes et refusa de le recevoir.
La foule exaspérée voulait pénétrer de force; Dazincourt parvint à la
calmer et le convoi se rendit à la succursale des Filles Saint-Thomas,
où le service fut célébré sans difficulté[560].
[560] A propos de la mort de Mlle Chameroi parurent plusieurs
brochures en vers:
_Réponse de saint Roch et de saint Thomas à saint Andrieux_. Chez
Girard, quai de la Vallée, nº 70, 1802.
_Saint Roch à Andrieux_, chez Dabin, palais du Tribunat, 1802.
_Saint Roch et saint Thomas_, chez Dabin, 1802.
Cette dernière satire est assez plaisante. On y voit Chameroi se
présenter au paradis et invoquer l’intercession de saint Roch, pour
l’église duquel elle a souvent donné de l’argent; mais le saint
refuse de lui servir d’introducteur:
La danse! ô ciel! rien n’est plus immodeste.
Puisqu’à ces jeux vous perdiez vos loisirs,
Soyez damnée et sans miséricorde.
Allez-vous-en; que mon chien ne vous morde.
La danseuse a recours à saint Thomas, qui se montre plus conciliant.
Chameroi dit que ses amis les comédiens donneront soixante louis
pour elle. Aussitôt on lui ouvre les portes du paradis et on arrange
incontinent un concert où figurent sainte Cécile et le roi David.
Chameroi se met à danser:
Les chérubins, les trônes, les archanges,
Étoient ravis, la combloient de louanges.
Le roi David, danseur très vigoureux
Quitta sa harpe; on eut un pas de deux
Vraiment divin; ce fut une soirée
Douce, rapide, au plaisir consacrée,
On s’amusa comme des bienheureux.
Quand le premier consul apprit cet événement, il se contenta de dire:
«Pourquoi a-t-on présenté le corps à l’église? Le cimetière est ouvert à
tout le monde, il fallait l’y porter tout droit.» Un instant il fut
question d’arrêter le curé, mais on se contenta de lui faire infliger
trois mois de séminaire par l’archevêque de Paris.
Le 30 brumaire parut dans le _Moniteur_ un article dont la paternité fut
attribuée à Bonaparte:
«Le curé de Saint-Roch, y disait-on, a, dans un moment de déraison,
refusé de prier pour Mlle Chameroi et de l’admettre dans l’église. Un de
ses collègues, homme raisonnable, instruit de la véritable morale de
l’Évangile, a reçu le convoi dans l’église des Filles-Saint-Thomas, où
le service s’est fait avec toutes les solennités ordinaires.
«L’archevêque de Paris a ordonné trois mois de retraite au curé de
Saint-Roch, afin qu’il puisse se souvenir que Jésus-Christ commande de
prier même pour ses ennemis, et que, rappelé à ses devoirs par la
méditation, il apprenne que toutes ces pratiques superstitieuses
conservées par quelques rituels et qui, nées dans des temps d’ignorance
ou créées par des cerveaux échauffés, dégradaient la religion par leur
niaiserie, ont été proscrites par le Concordat et par la loi du 18
germinal.»
Portalis fut chargé de s’entendre avec l’archevêque de Paris et de
décider avec lui d’après quels principes agiraient les curés du diocèse:
«L’Église de France, écrit le jurisconsulte, était la seule qui
considérât comme excommuniées les personnes vouées au théâtre. Cette
manière de voir est inconciliable avec les idées qui se sont établies
sur l’état civil des acteurs depuis les règlements de l’Assemblée
constituante. D’ailleurs, dans les principes d’une saine théologie, les
curés doivent présumer que le défunt dont on présente le corps à
l’église est mort dans des dispositions qui le rendent digne de
l’application des secours spirituels. De plus, après la mort, les hommes
n’ont plus rien à juger; ils ne peuvent savoir ce qui s’est passé dans
les derniers moments dans l’âme du défunt; ils ne doivent pas affliger
les vivants par des mesures indiscrètes, ni se permettre de s’expliquer
sur des choses dont le jugement n’appartient qu’à Dieu[561].»
[561] Lettre au premier consul, 25 vendémiaire an XI, 17 octobre 1802.
Bonaparte, qui protégeait si bien les comédiens contre le zèle
intempestif de certains membres du clergé, n’avait pas hésité cependant
à leur enlever une partie des prérogatives que la Révolution leur avait
accordées. Ainsi, quand il réorganisa l’Institut[562], son premier soin
fut de les exclure de la troisième classe, où la Convention les avait
admis[563].
[562] En 1803, Bonaparte décida que l’élection des membres de
l’Institut serait soumise à l’approbation du pouvoir exécutif et il
divisa l’institut en quatre classes.
[563] En 1800, il écrivait à Lucien Bonaparte, ministre de
l’intérieur.
Paris, 23 fructidor an VIII (10 sept. 1800).
«Je vous prie, citoyen ministre, de me remettre la liste de nos dix
meilleurs peintres, de nos dix meilleurs sculpteurs, de nos dix
meilleurs compositeurs de musique, de nos dix meilleurs artistes
musiciens, _autres que ceux qui jouent sur nos théâtres_, de nos dix
meilleurs architectes, ainsi que les noms des artistes dans d’autres
genres dont les talents méritent de fixer l’attention publique.
(Plon, 1861, t. VI, p. 457.)
Napoléon rétablit même en partie contre les gens de théâtre les peines
disciplinaires qui avaient disparu avec l’ancien régime; le décret du
1er novembre 1807 sur la surintendance des grands théâtres permet de
condamner à l’amende ou aux arrêts tout sujet qui aura fait manquer le
service sans cause valable ou pour insubordination envers ses
supérieurs. Les sujets mis aux arrêts ne pouvaient être conduits dans la
maison de l’Abbaye que sur l’autorisation du surintendant. Si les arrêts
étaient de plus de huit jours, on devait en rendre compte à l’empereur.
C’était le rétablissement du For l’Évêque. Quant au surintendant, il se
trouvait investi de toute l’autorité qu’avaient possédée autrefois les
Gentilshommes de la chambre.
Napoléon cependant protégeait les grands artistes. Il eut même un
instant l’idée d’accorder à Talma la Légion d’honneur; il n’y renonça
qu’en présence du scandale qui en serait résulté. Voici ce qu’il dit
dans le _Mémorial de Sainte-Hélène_:
«Dans mon système de mêler tous les genres de mérite et de rendre une
seule et même récompense universelle, j’eus la pensée de donner la croix
de la Légion d’honneur à Talma. Toutefois, je m’arrêtai devant le
caprice de nos mœurs, le ridicule de nos préjugés, et je voulus, au
préalable, faire un essai perdu et sans conséquence: je donnai la
Couronne de fer à Crescentini[564], la décoration était étrangère,
l’individu était lui-même étranger, l’acte devait être moins aperçu et
ne pouvait compromettre l’autorité, tout au plus lui attirer quelques
mauvaises plaisanteries.
[564] Crescentini (1766-1846), célèbre chanteur italien.
«Eh bien, voyez pourtant quel est l’empire de l’opinion et sa nature! Je
distribuais des sceptres à mon gré, l’on s’empressait de venir se
courber devant eux, et je n’aurais pas eu le pouvoir de donner avec
succès un simple ruban; car je crois que mon essai tourna fort mal.»
Peu de temps auparavant, en effet, dans une représentation aux
Tuileries, le fameux chanteur italien Crescentini avait provoqué un tel
enthousiasme, que l’empereur voulut donner au chanteur une marque
éclatante de sa satisfaction et il chargea un chambellan de lui porter
immédiatement la Couronne de fer. Quand le chambellan se fut acquitté de
son message, l’empereur lui demanda: «Eh bien, qu’a-t-il dit?» «Rien,
sire, Crescentini n’a pu parler, il est resté confondu.»
La distinction accordée à l’illustre soprano fut à peu près
universellement blâmée et elle souleva des plaisanteries et des
quolibets à l’infini. «C’est une abomination, une profanation, disait-on
dans une soirée au faubourg Saint-Germain; quels peuvent être les titres
d’un Crescentini?» Mme Grassini[565], qui était présente, voulut prendre
la défense de son compatriote et celle s’écria avec véhémence: «Et sa
blessoure donc, monsieur, et sa blessoure, pourquoi la comptez-vous?» On
peut juger de l’explosion d’hilarité que provoqua ce titre auquel
l’empereur n’avait certainement pas songé.
[565] Célèbre chanteuse italienne.