SOMMAIRE: Triste situation des comédiens.--La municipalité remplace les
Gentilshommes de la chambre.--_Charles IX_.--Expulsion de Talma de la
Comédie.--Les Comédiens se divisent.--Talma fonde le théâtre de la rue
de Richelieu.--_L’Ami des lois_.--_Paméla_.--Arrestation des
Comédiens.--Fermeture du théâtre.--9 thermidor.--Sévérité du public pour
les acteurs révolutionnaires.
Si les comédiens avaient enfin conquis les droits civils et l’égalité
avec les autres citoyens, ils ne devaient pas cependant s’en trouver
beaucoup plus heureux. Dès le début de la Révolution, la liberté des
théâtres est proclamée et de tous côtés s’élèvent de nouvelles scènes
qui ruinent les théâtres déjà existants[531], sans faire fortune
elles-mêmes. Les acteurs sont devenus indépendants, mais les spectateurs
sont devenus souverains. Chaque jour des scènes scandaleuses se passent
au théâtre, le public intervient à tout propos pour modifier le
répertoire et faire représenter les pièces à sa convenance[532]; enfin
«le théâtre et le parterre semblent être devenus les corps de deux
armées ennemies». On ne se borne pas toujours aux invectives; un soir, à
la Comédie française, la mauvaise humeur du public se manifeste par
l’envoi de pommes cuites; un de ces projectiles tombe dans la loge de
Mme de Simiane qui le fait tenir aussitôt au général La Fayette avec ce
billet: «Mon cher général, permettez-moi de vous envoyer le premier
fruit de la Révolution qui soit venu jusqu’à moi.»
[531] La Révolution n’avait pas été favorable à la Comédie française:
sur cent mille écus de loges à l’année qu’elle retirait, elle en
conservait à peine un tiers en 1790.
[532] En 1790, après le départ de Mlle Raucourt, un citoyen se leva
pendant la représentation et demanda que Mlle Sainval fût invitée à
rentrer au théâtre pour remplacer sa camarade. Le public applaudit.
Le comédien Dunant répondit aussitôt que la Société porterait à Mlle
Sainval le _décret du parterre_.
A aucune époque, la Comédie ne traversa des phases plus douloureuses et
jamais sa troupe ne fut plus profondément divisée. Dès 1789, l’autorité
des Gentilshommes de la chambre cesse peu à peu de s’exercer[533], et
Bailly, maire de Paris, prend de fait la place de Richelieu. Il en
résulte une situation intolérable; les Comédiens reçoivent à la fois des
Gentilshommes et de Bailly des ordres qui souvent sont contradictoires.
Ne sachant auquel entendre, ils envoient quatre d’entre eux auprès du
maire de Paris.
[533] Ils ne conservent que le droit dérisoire de signer des billets.
Molé prend le premier la parole:
«Monsieur, nous venons, au nom des Comédiens français, vous offrir leurs
respects et vous représenter que depuis plus d’un siècle nous avons
l’honneur d’appartenir au roi; que le titre de Comédiens français
ordinaires du roi nous a été déféré sous le bon plaisir de Sa Majesté
par son Gentilhomme de la chambre, que nous avons à cœur de le conserver
dans toute son étendue, tant que nous exercerons une profession qu’une
sage philosophie a placée enfin dans la classe des professions
honorables. Cependant, d’après l’ordre que nous a donné M. de Richelieu
de nous retirer par-devant M. le maire de Paris pour ce qui concerne le
détail courant de notre spectacle, nous n’avons entendu par détails
courants que les faits relatifs à la police[534].»
[534] La loi du 24 août sur l’organisation judiciaire attribuait à la
municipalité la police des spectacles.
Bailly lui répondit: «Je suis heureux de pouvoir vous fixer sur ce
point. Je suis investi par le roi de France de l’entière autorité des
Gentilshommes de la chambre sur les spectacles royaux, et je suis étonné
que le ministre ne vous l’ait pas fait savoir... J’aime et je protège
les talents tout aussi bien qu’un Gentilhomme de la chambre.»
«Mais notre titre de comédien du roi, objecta Dugazon?
--Vous paraissez y tenir.
--Dame, c’est notre noblesse à nous.
--Ce titre ne peut vous être contesté», répondit le maire.
Bailly assura encore les Comédiens de sa protection et il leur déclara
que, comme les Gentilshommes, il ne se mêlerait pas des affaires
d’argent de la Comédie. Il les autorisa à prendre des congés de huit ou
quinze jours sans sa permission.
On décida le même jour que le titre de Théâtre français[535] serait
remplacé par celui de Théâtre national ou de la Nation et que les
affiches seraient ainsi libellées:
[535] Il datait sur les affiches de 1782.
THÉATRE NATIONAL
Les Comédiens ordinaires du Roi
donneront:
Le premier mouvement des Comédiens fut de se réjouir d’être enfin
délivrés d’un joug qui pesait si lourdement sur eux, mais leur joie fut
de courte durée et ils virent bientôt, par expérience, qu’ils n’avaient
fait que changer de maîtres; ils en arrivèrent même à regretter
amèrement les premiers.
«C’est, dit Grimm, depuis qu’échappés du joug honteux et tyrannique des
Gentilshommes de la chambre ils ont l’honneur d’être les Comédiens de la
Nation, au lieu d’être modestement comme jadis de simples pensionnaires
du roi; c’est depuis cette heureuse révolution qu’ils reçoivent plus
d’ordres arbitraires, qu’ils éprouvent plus de dégoûts et de vexations
de toute espèce qu’ils n’en avaient jamais essuyé auparavant. Le
parterre prétend les assujettir tous les jours à de nouvelles
fantaisies, à de nouveaux caprices; la municipalité ou la volonté du
peuple ne manque pas une occasion de leur faire sentir tout le poids de
son autorité[536].»
[536] Novembre 1790. Grimm, _Correspondance littéraire_.
La pièce de _Charles IX_[537], jouée le 4 novembre 1789, provoqua à la
Comédie des dissensions intestines irréparables. Le succès fut colossal;
on voyait pour la première fois sur le théâtre un roi faire «égorger son
peuple avec le fer du fanatisme[538]». Les représentations furent
interrompues par ordre de la cour; mais en 1791, Mirabeau se trouvant un
soir au théâtre demanda à haute voix qu’on reprît _Charles IX_. Naudet
répondit qu’il était impossible de satisfaire cette demande à cause des
maladies de Mme Vestris et de Saint-Prix; mais Talma, s’avançant à son
tour sur la scène, donna à entendre que si tous ses collègues étaient
aussi bons patriotes que lui, la pièce pourrait être jouée[539].
[537] De Marie-Joseph Chénier.
[538] Voltaire, en 1764, écrivait à Saurin ces lignes prophétiques:
«Un temps viendra sans doute où nous mettrons les papes sur le
théâtre comme les Grecs y mettaient les Atrée et les Thyeste qu’ils
voulaient rendre odieux. Un temps viendra où la Saint-Barthélemy
sera un sujet de tragédie et où l’on verra le comte Raymond de
Toulouse braver l’insolence hypocrite du comte de Montfort.»
[539] A la suite de cette scène, Talma eut une altercation violente
avec Naudet, qui l’accusa de ne pas monter sa garde et de s’être
caché dans un grenier avec son fusil le jour d’une émeute. Talma
répondit qu’il était monté à un deuxième étage pour mieux observer
l’ennemi et il donna un soufflet à l’interlocuteur. Le lendemain ils
se battirent au pistolet: «On nous avait placés à vingt pas l’un de
l’autre, raconte Talma, et, grâce à ma vue abominable, je
n’apercevais même pas Naudet qui avait cinq pieds huit pouces. «Que
cherchez-vous? me dirent mes témoins en voyant l’hésitation de mon
pistolet. «Ma foi, répondis-je, je cherche Naudet.» Naudet était
brave, il s’avança à dix pas: «Me voilà, dit-il, me vois-tu
maintenant?» En effet, je l’apercevais comme dans un brouillard. Je
tirai: ma balle dut passer à dix pieds de lui. Il tira en l’air.
Pour que notre duel pût être égalisé, il aurait fallu nous faire
battre au mouchoir.»
Le soupçon d’aristocratie jeté publiquement par Talma sur ses camarades
leur parut un crime de lèse-Comédie et une indigne trahison. Par un
arrêté pris à la presque unanimité des voix, ils l’expulsèrent de leur
société.
Dès qu’il apprit la résolution des Comédiens, Bailly leur fit dire
qu’ils ne pouvaient être juges et parties et qu’il leur conseillait de
jouer avec Talma jusqu’à ce que la municipalité eût statué. On ne tint
aucun compte de son avis et le soir même, en présence d’une énorme
assistance, Fleury informa le public de la décision de la compagnie. A
peine a-t-il terminé sa harangue que Dugazon s’élance à son tour sur la
scène. Il dénonce formellement ses camarades qui vont, dit-il,
l’expulser, comme ils viennent de le faire pour Talma. Un épouvantable
tumulte s’ensuit, le théâtre est escaladé, les banquettes brisées en
mille pièces et l’intervention de la force armée parvient seule à
ramener le calme. Le lendemain, le maire de Paris mande les acteurs à sa
barre et leur enjoint d’obéir à ses ordres; il ne peut rien obtenir. En
présence de cette obstination, la salle fut fermée par ordre de la
municipalité. En même temps Dugazon, qui avait manqué au public, en le
prenant pour juge, fut condamné à garder les arrêts chez lui pendant
huit jours et à l’impression du jugement.
Les Comédiens comprirent qu’ils ne seraient pas les plus forts; ils se
résignèrent à céder et, le 28 septembre, Talma reparut dans _Charles
IX_; il y fut couvert d’applaudissements ainsi que Dugazon.
Le soupçon d’aristocratie qui pesait sur la Comédie française était
parfaitement mérité; la plupart de ses membres regrettaient le passé.
L’indépendance, les droits civils et politiques, l’accession aux
fonctions publiques, leur paraissaient de maigres compensations à tout
ce qu’ils avaient perdu. A l’aisance, à la fortune, avaient succédé pour
eux la misère et la ruine; à la vie heureuse et facile, une existence
inquiète et tourmentée; plus de rapports avec la cour et les grands
seigneurs, plus de ces invitations qui chatouillaient si agréablement
leur vanité. L’insupportable despotisme des Gentilshommes avait disparu,
il est vrai, mais n’était-il pas remplacé par une tyrannie mille fois
pire encore, celle d’une populace grossière et déchaînée?
Ce n’était pas seulement à la Comédie qu’on conservait le culte du
passé; il en était de même dans d’autres théâtres et ce sentiment
quelquefois se donnait jour d’une façon vraiment touchante.
En 1792, on jouait à l’Opéra-Comique les _Événements imprévus_. La reine
assistait à la représentation. Mme Dugazon remplissait le rôle de
Lisette; dans un duo du second acte se trouvent ces deux vers:
J’aime mon maître tendrement;
Ah! combien j’aime ma maîtresse!
En chantant ces paroles, Mme Dugazon se tourna vers la reine de façon à
ne laisser aucun doute sur le sens qu’elle leur donnait. Aussitôt des
cris furieux se firent entendre dans le public: «En prison! en prison!
criait-on. L’actrice, sans se troubler, bien qu’elle risquât sa
tête[540], recommença les deux vers en les adressant à la reine d’une
façon encore plus marquée. Des applaudissements frénétiques
accueillirent cette action si noble et si courageuse.
[540] Mme Dugazon ne fut pas punie, mais on ne la laissa pas
reparaître dans ce rôle.
Les sentiments très vifs que la plupart des comédiens français avaient
conservés pour la cour créaient avec ceux de leurs camarades qui ne
partageaient pas les mêmes opinions des difficultés incessantes. A la
fin, il en résulta une séparation. Ceux d’entre eux qui se montraient
enthousiastes des idées nouvelles, quittèrent le théâtre de la Nation;
ils s’établirent à celui du Palais-Royal[541], qui prit le nom de
Théâtre-Français de la rue de Richelieu, puis ensuite celui de Théâtre
de la République[542]. Talma[543], Dugazon, Grandménil, étaient à leur
tête.
[541] Cette salle avait été construite et ouverte en 1785 sous le
titre de _Variétés amusantes_, mais on la désignait souvent sous le
nom de _Théâtre du Palais-Royal_; c’est la salle actuelle de la
Comédie française.
[542] En 1792, ce titre ne paraissant pas encore suffisamment
accentué, on le changea pour celui de Théâtre de la liberté et de
l’égalité.
[543] Quand Talma envoya sa démission à ses camarades, on refusa de
l’accepter, et on ne lui permit pas d’emporter ses costumes. Il ne
put les obtenir que grâce à un subterfuge de Dugazon. Ce dernier,
trouvant quelques comparses inoccupés dans le théâtre, les costume
en licteurs et leur donne de grandes corbeilles dans lesquelles il
dépose les casques, cuirasses, en un mot toute la défroque tragique
de son camarade. Lui-même revêt le costume d’Achille avec le
bouclier et la lance, et il sort gravement, suivi de ses licteurs et
de leurs paniers, sans que les gardiens stupéfaits songent à le
retenir. (De Manne.)
Le Théâtre de la République ne joua que des pièces franchement
révolutionnaires; tantôt on y voyait, comme dans le _Despotisme
renversé_, le peuple armé de pioches, de haches, etc., piller les
maisons, les magasins et se livrer à tous les excès; les gardes
françaises, au lieu de rétablir l’ordre, déposaient leurs armes et
fraternisaient avec les insurgés; tantôt on représentait sur la scène
des moines et des religieuses se réjouissant d’avoir reconquis leur
liberté et tenant les propos les plus licencieux.
Désormais il fut interdit de prononcer dans une pièce, qu’elle fût
ancienne ou moderne, les noms de duc, marquis, comte, etc.; on devait
dire citoyen. Le changement choquait le bon sens, rompait le vers,
violait la rime, peu importait[544]. Molé, jouant aux échecs sur la
scène, s’écriait: échec au tyran. Tous les acteurs, même dans les rôles
de Grecs ou de Romains, portaient des cocardes tricolores. Au moment de
la translation des cendres de Voltaire au Panthéon en 1791, le Théâtre
de la République donna les _Muses rivales_, de Laharpe. La pièce,
composée en 1779, contenait mille flatteries à l’adresse de Louis XVI.
L’auteur les supprima et y substitua généreusement les attaques les plus
vives contre les despotes et les prêtres.
[544]
Le titre de valet est de l’ancien régime:
Ainsi, valet, marquis, comte, esclave ou baron,
Sont des mots qui chez nous ne sont plus de saison.
(_Le Patriote_, du 10 août.)
Le 3 janvier 1793, le Théâtre de la Nation représenta l’_Ami des lois_.
On savait que la pièce contenait de nombreuses allusions politiques,
qu’elle était franchement réactionnaire; aussi l’affluence à la première
représentation fut-elle énorme; dès la veille, un nombre considérable de
curieux passa la nuit sous les murs de l’Odéon pour être plus sûr
d’obtenir des places. L’_Ami des lois_ attaquait avec une violence
inouïe tous ces «faux patriotes, aux dehors plâtrés et à l’âme
hypocrite», qui désolaient la France:
Que tous ces charlatans, populaires larrons
Et de patriotisme insolents fanfarons,
Purgent de leur aspect cette terre affranchie!
Guerre, guerre éternelle aux faiseurs d’anarchie!
Le succès fut prodigieux, les tirades les plus virulentes soulevèrent un
enthousiasme indescriptible.
Les spectateurs furent dénoncés comme un rassemblement d’émigrés, et sur
le réquisitoire d’Anaxagoras Chaumette le conseil général de la Commune
défendit de continuer les représentations. C’était le 12 janvier. La
pièce était déjà affichée pour le soir même.
Une foule énorme se porte au Théâtre de la Nation. Dès que la toile est
levée, les Comédiens donnent aux spectateurs connaissance de l’arrêté de
la Commune. Les huées et les sifflets y répondent et on demande la pièce
à grands cris; la salle est encombrée de troupes, deux pièces de canon
sont braquées au coin de la rue de Buci, mais rien ne peut calmer
l’effervescence. Santerre croit que sa vue fera trembler le public; il
se présente en grand uniforme et accompagné de son état-major. «La pièce
ne sera pas jouée», s’écrie-t-il. «A la porte, silence! à bas le général
mousseux! Nous voulons la pièce, la pièce ou la mort», lui répond-on de
toutes parts. Il doit se retirer au milieu des huées.
Le désordre va toujours croissant; en vain Chambon[545], maire de Paris,
essaye-t-il de calmer les esprits, il n’y peut parvenir; enfin le peuple
exige que l’on en réfère à la Convention. Cette Assemblée était en
permanence pour le jugement de l’infortuné Louis XVI. Chambon,
accompagné de Laya, l’auteur de la pièce, porte lui-même la requête du
peuple à la barre de l’Assemblée. La Convention, après une discussion
tumultueuse, déclare qu’aucune loi n’autorise la Commune à violer la
liberté des théâtres et son arrêté est révoqué. Cette réponse, portée à
la Comédie, provoque des acclamations prolongées; la pièce est jouée
sur-le-champ et ne se termine qu’à une heure du matin, au milieu
d’applaudissements frénétiques.
[545] C’était un comédien. Il reçut de telles contusions pendant cette
soirée, qu’il en mourut peu de temps après.
La Commune ne se tint pas pour battue. Sous prétexte de troubles dont
Paris était menacé, elle décréta le lendemain que tous les théâtres
seraient fermés jusqu’à nouvel ordre. Le conseil exécutif cassa cet
arrêté, mais il autorisa l’interdiction des pièces qui pouvaient
troubler la tranquillité publique. La Commune défendit alors les
représentations de l’_Ami des lois_, et malgré les réclamations la pièce
ne fut plus donnée.
L’attitude des Comédiens devait attirer sur eux les vengeances
jacobines. Le 2 août 1793, la Convention décrète que «tout théâtre sur
lequel seront représentées des pièces tendant à dépraver l’esprit public
et à réveiller la honteuse superstition de la royauté, sera fermé et les
directeurs arrêtés et punis selon la rigueur des lois». Au mois de
septembre, à propos de la pièce de _Paméla_[546] dont les maximes
paraissent entachées d’aristocratie, la Comédie française est dénoncée
aux jacobins comme un foyer de contre-révolution. Le théâtre est fermé
après cent treize ans d’existence. Les Comédiens, hommes et femmes,
arrêtés chez eux pendant la nuit, sont jetés dans les prisons[547]; les
hommes sont enfermés aux Madelonnettes[548] et les femmes à
Sainte-Pélagie[549]; Molé seul échappa à la proscription générale qui
frappait tous ses camarades[550]. Champville, neveu de Préville, qui
avait été arrêté en même temps que les Comédiens, puis remis en liberté,
chercha à les sauver. Il alla trouver Collot-d’Herbois, qui, à titre
d’acteur, devait les protéger: «Va-t’en, lui répondit Collot, tu es bien
heureux d’en être quitte; tes camarades et toi vous êtes tous des
contre-révolutionnaires. La tête de la Comédie sera guillotinée et le
reste déporté.»
[546] Comédie en cinq actes, imitée du roman de Richardson, par
François de Neufchâteau.
[547] Le jeudi 5 septembre 1793, Barrère monta à la tribune de la
Convention, et donna les motifs qui, à ses yeux, légitimaient
l’arrestation des acteurs et la fermeture du théâtre: «On y voyait,
dit-il, non la vertu récompensée, mais la noblesse; les
aristocrates, les modérés, les feuillants s’y réunissaient pour
applaudir des maximes proférées par des mylords; on y entendait
l’éloge du gouvernement anglais.» L’Assemblée applaudit la décision
prise par le Comité de Salut public et la confirma.
[548] Quand les Comédiens arrivèrent aux Madelonnettes, les
prisonniers, et il y avait parmi eux beaucoup de nobles, les
reçurent chapeau bas et en poussant de longs vivats.
Cinq mois après on transféra les hommes à Picpus et les femmes aux
Anglaises, rue des Fossés-Saint-Victor.
[549] Desessart, qui était aux eaux de Barèges, mourut de saisissement
en apprenant cette nouvelle.
[550] Molé, pour qu’on ne pût douter de ses sentiments, avait écrit
sur sa porte: «C’est ici que demeure le républicain Molé.» Pendant
la Terreur, et après l’incarcération de ses camarades, il joua sur
le théâtre de Mlle Montausier le rôle de Marat.
Le même jour il envoyait à Fouquier-Tinville une note où les noms de
Dazincourt, Fleury, Louise Contat, Émilie Contat, Raucourt et Lange
étaient suivis d’un grand G, qui voulait dire simplement «guillotiner».
Le jugement devait avoir lieu le 13 messidor an II (1er juillet 1794) et
l’on sait que l’exécution avait lieu dans les vingt-quatre heures. On
s’y attendait si bien que, le 14, une foule plus considérable que
d’habitude encombrait les quais et les ponts pour voir passer sur la
charrette fatale ces fameux Comédiens.
Heureusement, un employé du Comité de salut public, nommé Labussière,
eut le courage de faire disparaître les pièces d’accusation que Collot
envoyait à Fouquier-Tinville. Il fallut rédiger de nouvelles pièces qui
disparurent de la même façon. Le 9 thermidor arriva; les Comédiens
étaient sauvés[551].
[551] Nous publions, grâce à l’obligeance de Mlle Bartet, qui a bien
voulu nous le communiquer, l’ordre de mise en liberté des sœurs
Contat et de Mlle Mézeray:
«Convention nationale
Comité de Sûreté générale et de surveillance
de la Convention nationale
du 15 thermidor an second
de la République une et indivisible
«Le Comité arrête que les citoyennes Contat l’aînée, Émilie
Contat, sœurs, et Mézeray, artistes du théâtre dit de la Nation,
détenues aux Magdelonnettes, seront mises sur-le-champ en liberté,
et les scellés apposés sur leurs papiers seront levés par deux
membres du comité révolutionnaire.
«Les représentants du peuple
Membres du Comité de sûreté générale de la Convention nationale
Legendre, Goupilleau de Fontenai, Élie Lacoste,
Louis (du Bas-Rhin), Voulland, Bernard.»
Dès qu’ils furent sortis de prison[552], ils ouvrirent un théâtre rue
Feydeau et débutèrent par la _Mort de César_ et la _Surprise de
l’Amour_; ils furent acclamés et on chercha à leur faire oublier les
longues souffrances qu’ils avaient eu à endurer[553].
[552] Tous furent mis en liberté, à l’exception de Dazincourt qui
subit onze mois de détention.
[553] _Gazette nationale_, primidi, 2 pluviôse an III (30 janvier
1795).
Par contre, l’orage se déchaîna contre leurs camarades de la rue de
Richelieu qui avaient joui pendant le règne de la Terreur de toute la
faveur des hommes au pouvoir.
La première fois que Fusil, dont on connaît le triste rôle à Lyon, entra
en scène après le 9 thermidor, un cri d’horreur s’éleva de toutes parts.
On n’entendait que ces mots: «A bas l’assassin! à bas le brigand!» On
exigea qu’il chantât le _Réveil du Peuple_, l’hymne de la réaction
antiterroriste. Tremblant de frayeur, le comédien ne pouvait obéir.
Talma lut l’hymne à sa place, et, pendant la lecture, Fusil, courbé sous
l’indignation publique, tenait d’une main vacillante un flambeau pour
éclairer son camarade.
Dugazon, qui avait dénoncé la modération comme un crime capital,
n’échappa pas non plus à la vindicte du parterre. Il jouait le valet des
_Fausses confidences_. Quand son maître lui dit: «Nous n’avons plus
besoin de toi ni de ta race de canailles», une triple bordée
d’applaudissements approuva ces paroles. Le comédien voulut tenir tête à
l’orage et, s’avançant sur le bord de la scène, il saisit sa perruque et
la jeta comme un défi au public. Vingt spectateurs s’élancèrent sur le
théâtre pour châtier l’insolent, mais un machiniste le fit disparaître
par une trappe et il put se sauver par une porte de derrière[554].
[554] Dugazon, même aux plus terribles moments, se permit sur la scène
d’étranges mystifications. «En 1793, il était dans les coulisses au
moment d’un entr’acte de tragédie. Tout à coup il s’engouffre dans
le manteau rouge d’Othello, fait lever la toile et s’avance en
capitan jusque sur le bord de la scène. Les spectateurs se taisent
et attendent. Alors, les yeux hagards et fixés sur la rampe, Dugazon
prononce d’abord d’une voix caverneuse: «Un quinquet!... deux
quinquets!... trois quinquets!» et ainsi jusqu’à dix, en marchant et
en imprimant à chaque exclamation une vigueur ascendante si bien
accentuée, si sérieuse, qu’il tient l’auditoire stupéfait et comme
enchaîné sous la pression d’une puissance magnétique. La scène
jouée, peut-être la gageure gagnée, Dugazon se drape avec fierté et
s’éloigne en héros qu’agiterait la passion la plus fougueuse. Alors
un tonnerre d’applaudissements l’accompagne.» (Charles Maurice.)
Talma lui-même, se présentant un soir dans _Épicharis_, entendit
s’élever d’énergiques protestations: «Au Jacobin! au Jacobin!» criait-on
de tous côtés. L’acteur était accusé, fort à tort du reste, d’avoir fait
emprisonner ses camarades du théâtre de la Nation. Sans se laisser
intimider, il dit au public: «Citoyens, j’avoue que j’ai aimé et que
j’aime encore la liberté, mais j’ai toujours détesté le crime et les
assassins: le règne de la Terreur m’a coûté bien des larmes et la
plupart de mes amis sont morts sur l’échafaud. Je demande pardon au
public de cette courte interruption, je vais tâcher de la lui faire
oublier par mon zèle et par mes efforts.» Cette tirade fut fort
applaudie[555].
[555] Plusieurs comédiens protestèrent contre la sévérité du public et
déclarèrent que loin de contribuer à leur arrestation Talma avait
fait tous ses efforts pour les sauver. Larive entre autres et Mlle
Contat publièrent dans le _Moniteur_ du 7 germinal an III (27 mars
1793) une lettre des plus honorables pour leur camarade. Au moment
du procès des Girondins, Talma avait été dénoncé et il n’échappa que
par prodige à l’échafaud.
En 1793, Trial avait été nommé membre de la municipalité de Paris et
officier de l’état civil. Il fut un des familiers de Robespierre et un
de ses agents les plus actifs. Après le 9 thermidor, quand il reparut
sur le théâtre, le parterre l’accueillit par des huées formidables et
l’obligea à demander pardon à genoux de sa conduite pendant la Terreur.
Le lendemain Trial était honteusement chassé par ses collègues de la
municipalité. De désespoir, il s’empoisonna.
Lays, le fameux chanteur qui avait causé tant de soucis à Papillon de La
Ferté, était devenu un terroriste ardent. Quand il reparut sur la scène,
il jouait le rôle d’Oreste dans _Iphigénie_. «J’étois à l’amphithéâtre,
raconte Dufort de Cheverny, toute la salle étoit pleine. Dès qu’il
parut, ce furent des sifflements, des hurlements continuels; il resta
les bras croisés, il voulut parler, il voulut chanter; les cris
redoublèrent et les femmes dans toutes les loges tirèrent leur mouchoir
pour lui faire signe de se retirer. Au bout d’une heure, il sortit au
bruit des applaudissements. Alors un officier municipal s’avança sur le
théâtre et prononça: «Au nom de la loi». Toute la salle se tut. Il fit
une phrase aussi plate qu’insignifiante; les cris, les hurlements
recommencèrent de plus belle, et ce fut le même train. Enfin, à huit
heures, le spectacle commença, et ce fut un autre acteur qui joua le
rôle[556].»
[556] _Mémoires_ de Dufort de Cheverny.