PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE

SOMMAIRE: L’Assemblée nationale relève les comédiens de l’indignité qui

les frappe et leur accorde les droits civils et politiques.--Mariage de

Talma.

Le jour de la retraite de Brizard, au moment où, la représentation

terminée, le comédien recevait dans sa loge les adieux de ses camarades,

un des plus notables habitants de Paris vint avec son jeune fils le

féliciter: «Mon enfant, dit-il, saluez en M. Brizard l’homme de bien,

estimé de tous, dont la vie a combattu le préjugé attaché à sa

profession, et qui saura compenser dans la société le vide que sa

retraite va laisser au théâtre.» Ces paroles si flatteuses émurent

profondément tous les assistants. Brizard, attendri, embrassa l’enfant

et se tournant vers ses camarades: «Mes amis, leur dit-il, prenez

patience, votre tour viendra.»

Cette prophétie devait se réaliser trois ans plus tard.

Dès le début de la Révolution, la question de la situation sociale des

acteurs se pose nettement. Au moment où paraissent les «plaintes et

doléances» des divers états, on publie également les _Cahiers, plaintes

et doléances de messieurs les comédiens français_. L’auteur, sous une

forme plaisante, expose les justes revendications des artistes de la

Comédie; il les suppose réunis, à l’instar des états généraux, pour

formuler leurs vœux. Saint-Phal[513] parle le premier et se plaint que

les comédiens ne soient pas représentés à l’Assemblée nationale; il

propose de former un cahier sur les rapports des comédiens avec la

nation et d’enjoindre aux députés de Paris d’y avoir égard. Cette motion

est votée par acclamation. Grammont[514] se lève après lui et demande

que l’on cesse de flétrir leur profession par un préjugé aussi injuste

que grossier: «Les philosophes et les gens éclairés, dit-il, l’ont

secoué depuis longtemps, mais il est cependant toujours existant.» Il

rappelait qu’un acteur n’était jamais nommé au nombre des municipaux et

qu’on ne l’admettait même pas à exercer les charges qu’il pouvait

acquérir à prix d’argent.

[513] Saint-Phal (1753-1835), comédien français.

[514] Grammont (Nourry dit) (1750-1794), comédien français.

La question des droits civils et politiques des comédiens n’allait pas

rester dans le domaine de la fantaisie; elle fut soulevée à l’Assemblée

nationale en même temps que celle des Juifs. Cette discussion est trop

instructive et trop intéressante pour que nous ne lui donnions pas le

développement qu’elle comporte.

Après la Déclaration des Droits de l’homme, qui rendait tous les

Français égaux devant la loi, on devait supposer que les exclusions qui

frappaient certaines classes de la société se trouvaient virtuellement

abrogées. Cependant comme la question faisait doute encore pour beaucoup

d’esprits, afin de dissiper toute équivoque, Rœderer, le 21 décembre

1789, proposa formellement d’admettre aux droits de citoyens «et cette

nation si active, si industrieuse, qui a promené sur tout le globe ses

superstitions et ses malheurs, et cette classe d’hommes qu’un préjugé

ancien a voulu dégrader et qu’on repousse de tous les emplois de la

société, tandis que nos applaudissements leur font partager tous les

jours sur le théâtre la gloire des plus sublimes génies. Je crois,

dit-il, qu’il n’y a aucune raison solide, soit en morale, soit en

politique, à opposer à ma réclamation.»

Le comte de Clermont-Tonnerre prit à son tour la parole et proposa un

décret ainsi conçu:

«L’Assemblée nationale décrète qu’aucun citoyen actif, réunissant les

conditions d’éligibilité, ne pourra être écarté du tableau des

éligibles, ni exclu d’aucun emploi public, à raison de la profession

qu’il exerce, ou du culte qu’il professe.»

La discussion fut ajournée et reprise le 22 décembre. Dès l’ouverture de

la séance, le comte de Clermont-Tonnerre monte à la tribune pour

défendre son projet: «Les professions, dit-il, sont nuisibles ou ne le

sont pas. Si elles le sont, c’est un délit habituel que la justice doit

réprimer. Si elles ne le sont pas, la loi doit être conforme à la

justice qui est la source de la loi. Elle doit tendre à corriger les

abus, et non abattre l’arbre qu’il faut redresser ou corriger.»

Puis parlant de ces deux professions «que la loi met sur le même rang,

mais qu’il souffre de rapprocher», il demande à la fois la

réhabilitation du bourreau et celle du comédien: «Pour le bourreau,

dit-il, il ne s’agit que de combattre le préjugé... Tout ce que la loi

ordonne est bon; elle ordonne la mort d’un criminel, l’exécuteur ne fait

qu’obéir à la loi; il est absurde que la loi dise à un homme: «Fais

cela, et si tu le fais, tu seras coupable d’infamie.»

Passant aux comédiens, il démontre qu’à leur égard le préjugé s’établit

sur ce qu’ils sont sous la dépendance de l’opinion publique. «Cette

dépendance fait notre gloire et elle les flétrirait! s’écrie-t-il.

D’honnêtes citoyens peuvent nous présenter sur les théâtres les

chefs-d’œuvre de l’esprit humain, des ouvrages remplis de cette saine

philosophie qui, ainsi placée à la portée de tous les hommes, a préparé

avec succès la révolution qui s’opère, et vous leur direz: «Vous êtes

Comédiens du Roi, vous occupez le théâtre de la Nation, vous êtes

infâmes!» La loi ne doit pas laisser subsister l’infamie. Si les

spectacles, au lieu d’être l’école des mœurs, en causent la dépravation,

épurez-les, ennoblissez-les, et n’avilissez pas des hommes qui exercent

des talents estimables. «Mais, dit-on, vous voulez donc appeler aux

fonctions de judicature, à l’Assemblée nationale, des comédiens?» Je

veux qu’ils puissent y arriver s’ils en sont dignes. Je m’en rapporte

aux choix du peuple et je suis sans inquiétude. Je ne veux flétrir aucun

homme ni proscrire les professions que la loi n’a jamais proscrites.»

Après avoir chaudement plaidé la cause des gens de théâtre, l’orateur

demande en terminant que les Juifs soient également admis aux droits de

citoyens.

C’est l’abbé Maury qui se chargea de réfuter l’argumentation de son

collègue; il insista pour que les classes, dont on sollicitait

l’émancipation, fussent maintenues dans l’état d’infériorité où elles

avaient vécu jusqu’alors, et que l’infamie qui frappait la profession du

théâtre fut formellement maintenue.

Robespierre intervint dans la discussion et prit la défense des acteurs

avec le ton déclamatoire qui lui était propre. Au moment où l’orateur

terminait son discours, le président de l’Assemblée, M. Desmeuniers,

reçut un message au nom de la Comédie française. Les Comédiens, sachant

que leur sort se décidait, avaient jugé à propos de solliciter

directement la bienveillance des députés. Le président interrompit la

discussion pour donner lecture de la supplique qui venait de lui être

adressée:

«Paris, ce 24 décembre 1789.

«Monseigneur,

«Les Comédiens françois ordinaires du Roi, occupant le théâtre de la

Nation, organes et dépositaires des chefs-d’œuvre dramatiques qui sont

l’ornement et l’honneur de la scène françoise, osent vous supplier de

vouloir bien calmer leur inquiétude.

«Instruits par la voix publique qu’il a été élevé dans quelques

opinions prononcées dans l’Assemblée nationale des doutes sur la

légitimité de leur état, ils vous supplient, Monseigneur, de vouloir

bien les instruire si l’Assemblée a décrété quelque chose sur cet

objet, et si elle a déclaré leur état compatible avec l’admission aux

emplois et la participation aux droits de citoyen. Des hommes honnêtes

peuvent braver un préjugé que la loi désavoue, mais personne ne peut

braver un décret ni même le silence de l’Assemblée nationale sur son

état. Les Comédiens françois, dont vous avez daigné agréer l’hommage

et le don patriotique[515], vous réitèrent, Monseigneur, et à

l’auguste Assemblée, le vœu le plus formel de n’employer jamais leurs

talents que d’une manière digne de citoyens françois et ils

s’estimeroient heureux si la législation, réformant les abus qui

peuvent s’être glissés sur le théâtre, daignoit se saisir d’un

instrument d’influence sur les mœurs et sur l’opinion publique...

[515] Les Comédiens avaient offert quelque temps auparavant un don

de 23 000 livres qui fut accepté avec reconnaissance.

«Les Comédiens françois ordinaires du Roi.

«DAZINCOURT, _secrétaire_.»

A peine cette lecture était-elle terminée que l’abbé Maury se précipita

à la tribune pour se plaindre du procédé. «Il est de la dernière

indécence, s’écria-t-il, que des comédiens se donnent la licence d’avoir

une correspondance directe avec l’Assemblée.» L’abbé fut rappelé à

l’ordre et la discussion suivit son cours.

Les partisans des idées nouvelles n’étaient cependant pas exempts d’un

certain embarras quand ils faisaient à la tribune l’apologie du théâtre

et de ses interprètes. Le dieu de la Révolution, l’homme dont les

ouvrages formaient l’Évangile de l’époque, Rousseau, n’avait-il pas en

effet dans un éloquent réquisitoire sévèrement proscrit les spectacles

et déversé l’outrage et le mépris sur les comédiens. Comment concilier

ses théories avec la réhabilitation de la profession dramatique?

M. de Marnezia comprit le parti qu’on pouvait tirer de la _Lettre sur

les spectacles_ et toute son argumentation se borna à mettre ses

collègues en contradiction avec eux-mêmes, ou plutôt avec le philosophe

dont ils se vantaient de suivre aveuglément les élucubrations.

«Vous vous honorez, leur dit-il, de puiser la plupart de vos principes

dans les ouvrages de J.-J. Rousseau; puisez-les donc tout entiers. Le

_Contrat social_ n’est pas le seul ouvrage de Rousseau. Relisez une

autre de ses productions les plus sublimes, sa _Lettre à d’Alembert

contre les spectacles_; vous vous y convaincrez combien il est

impossible que le théâtre, ce tableau de toutes les passions, ne soit

pas toujours funeste aux mœurs de ceux qui les représentent... Vous, les

mandataires de la nation aujourd’hui la plus auguste de l’univers,

voudriez-vous élever à vos fonctions éminentes des hommes qui

prostituent tous les jours leur caractère dans les farces qu’ils jouent,

et qui, après avoir dicté ici les lois de la nation, iraient au théâtre

faire couvrir les législateurs du peuple de ses huées. Il ne faut pas

sans doute flétrir l’état de comédien, mais il ne faut pas l’honorer. On

vous dit que ce sera les flétrir que les exclure de l’éligibilité, mais

quelle apparence! Vous auriez donc flétri aussi tous les citoyens qui

n’ont pas de propriété territoriale, tous ceux qui n’auront pas assez de

fortune pour payer une contribution directe d’un marc d’argent? Non,

entre les honneurs et le déshonneur il y a l’estime, toujours accordée à

qui s’en rend digne et que pourront obtenir les comédiens, lorsqu’ils

résisteront aux séductions de leur état.»

Mirabeau lui-même ne jugea pas la question indigne de lui et il jeta

dans la discussion le poids de sa parole et de son autorité.

«Aujourd’hui même, messieurs, dit-il, il est des provinces françaises

qui déjà ont secoué le préjugé que nous devons abolir; et la preuve en

est que les pouvoirs d’un de nos collègues, député de Metz, sont signés

de deux comédiens. Il serait donc absurde, impolitique même, de refuser

aux comédiens le titre de citoyen que la nation leur défère avant nous,

et auquel ils ont d’autant plus de droits, qu’il est peut-être vrai

qu’ils n’ont jamais mérité d’en être dépouillés.»

Ces conclusions furent adoptées et il fut décidé qu’à l’avenir les

acteurs jouiraient de tous les droits des citoyens et qu’ils seraient

accessibles à tous les emplois civils et militaires.

Ainsi disparaissait le préjugé barbare qui, depuis des siècles,

maintenait hors du droit commun toute une classe de la société, et les

comédiens obtenaient enfin une justice qui avait été impitoyablement

refusée aux plus illustres d’entre eux, aux Clairon, aux Dumesnil, aux

Lekain.

L’Assemblée nationale avait tranché elle-même et dans le sens le plus

libéral la question des droits civils et politiques des comédiens, mais

la question religieuse n’avait pas été résolue: elle ne tarda pas à se

poser.

Eu 1790, Talma[516] voulut se marier. Il se rendit chez le curé de sa

paroisse pour s’entendre avec lui sur la publication des bans; il se

heurta à un refus des plus catégoriques. Le curé de Saint-Sulpice lui

déclara que le mariage n’était pas fait pour un excommunié.

[516] Talma avait commencé par exercer la profession de dentiste; on

lui offrit même le brevet de dentiste du duc de Chartres. Il refusa

et entra à l’école de déclamation. Il débuta à la Comédie française

le 21 novembre 1787. Il a beaucoup contribué à la réforme du costume

dramatique.

Le comédien ne se tint pas pour battu; il jugea que le moment était

opportun pour forcer enfin l’Église à modifier sa discipline et il

écrivit à l’Assemblée nationale pour protester contre le refus de

sacrement dont il était victime. Sa lettre eut les honneurs de la

séance; elle fut lue le 12 juillet 1790:

«Messieurs,

«J’implore le secours de la loi constitutionnelle et je réclame les

droits du citoyen qu’elle ne m’a point ravis, puisqu’elle ne prononce

aucun titre d’exclusion contre ceux qui embrassent la carrière du

théâtre. J’ai fait choix d’une compagne à laquelle je veux m’unir par

les liens du mariage; mon père m’a donné son consentement, je me suis

présenté devant M. le curé de Saint-Sulpice pour la publication de mes

bans. Après un premier refus, je lui ai fait faire une sommation

extra-judiciaire; il a répondu à l’huissier qu’il avoit cru de la

prudence d’en référer à ses supérieurs; qu’ils lui ont rappelé les

règles canoniques auxquelles il doit obéir et qui défendent de donner

à un comédien le sacrement du mariage avant d’avoir obtenu de sa part

une renonciation à son état.

«Je me prosterne devant Dieu, je professe la religion catholique,

apostolique et romaine; comment cette religion peut-elle autoriser le

dérèglement des mœurs?

«J’aurois pu sans doute faire une renonciation et reprendre le

lendemain mon état, mais je ne veux pas me montrer indigne du bienfait

de la Constitution en accusant vos décrets d’erreurs et vos lois

d’impuissance.»

L’Assemblée renvoya cette lettre aux comités ecclésiastique et de

constitution en leur demandant un rapport.

Ces deux comités étaient justement occupés à rédiger un projet de décret

sur les empêchements, les dispenses et la forme des mariages. Ils

avaient décidé que «tout mariage seroit désormais valide civilement par

le seul consentement et la seule déclaration qu’en feroient librement

les parties; qu’il y auroit un mode commun pour tous les citoyens, qui

seroient tous obligés de faire cette déclaration et ensuite un autre

mode (le rite ecclésiastique) pour les catholiques, qui, sans rien

ajouter à la validité de leur mariage, lui donneroit le caractère du

sacrement dans la religion qu’ils professent[517].»

[517] Rapport sur le projet de décret des comités ecclésiastique et de

constitution concernant les empêchements, les dispenses et la forme

des mariages, par M. Durand de Maillane, commissaire du comité

ecclésiastique.

A la suite de ce rapport, le mariage civil fut institué. Dès lors la

demande de Talma perdait beaucoup de son intérêt: du moment qu’il lui

était loisible de se marier légitimement sans recourir à l’Église, il

n’avait qu’à se passer du mariage religieux puisqu’on le lui refusait.

M. Durand de Maillane, qui fut chargé de rapporter l’affaire de Talma,

fit remarquer en effet que les comédiens pouvaient se borner à la forme

civile de leur mariage: «Cependant, ajoutait-il, s’ils veulent le

revêtir de la bénédiction ecclésiastique, qui en fait un sacrement, la

question sera bientôt décidée, si on ne la juge que par la règle

générale, établie et reçue en France, savoir: que nulle censure

spirituelle ne peut extérieurement frapper un citoyen quand elle n’est

pas prononcée contre lui par un jugement dans les formes requises, et

c’est ce qui ne sauroit être opposé au sieur Talma.» Le comédien aurait

donc été en droit d’exiger du curé de Saint-Sulpice le mariage

religieux.

Mais, ajoutait le rapporteur, si on a admis la puissance spirituelle

dans l’État, on n’a pu l’admettre qu’avec l’indépendance de son

exercice: «Cette puissance doit être aussi libre dans la dispensation

des sacrements pour le bien particulier et spirituel des fidèles, que la

puissance temporelle dans les effets civils du contrat de mariage, pour

le bien général et particulier des citoyens... Il faut donc séparer dans

le mariage le contrat qui suffit aux yeux de la nation, d’avec le

sacrement où la nation n’a rien à voir. Qui, d’entre les catholiques

veut recevoir ce sacrement, doit en être digne aux yeux de l’église qui

le confère.» En conséquence il proposait fort judicieusement «pour tout

ce qui ne regarde que l’administration religieuse du sacrement, de

laisser les ministres de l’église dans le droit et la liberté de la

régler comme ils trouvent meilleur pour le salut des âmes et la plus

grande gloire de Dieu.»

Conformément à cette conclusion, l’Assemblée décida qu’il n’y avait pas

lieu de délibérer sur la demande du sieur Talma.

Les registres de décès et la police des cimetières ayant été enlevés au

clergé en même temps que les registres de mariage, la question de

sépulture se trouvait résolue dans le même sens que celle du mariage. A

défaut de sépulture religieuse, la sépulture civile était assurée aux

comédiens, et l’on n’était plus exposé à voir se reproduire le scandale

qui avait accompagné la mort d’Adrienne Lecouvreur.

La profession du théâtre ne se trouvant plus entachée d’infamie, on vit

des gens de la meilleure condition l’embrasser sans hésitation. M. de

Latour, fils d’un président au Parlement, donna le premier l’exemple et

débuta à la Comédie française. Certains membres du clergé eux-mêmes,

adoptant les idées du jour, ne craignirent plus de frayer ostensiblement

avec les comédiens. En 1790, Larive ne consentit à remonter sur le

théâtre que sur les sollicitations instantes de l’abbé Gouttes,

président de l’Assemblée nationale. L’abbé, ancien vicaire au

Gros-Caillou, où Larive habitait[518], était resté dans les meilleurs

termes avec son paroissien; il lui montra sa rentrée comme un acte de

civisme, qui pourrait arrêter la décadence du théâtre dont on accusait

le nouvel état de choses. Le jour de la première représentation de

Larive, l’abbé se fit remplacer comme président de l’Assemblée pour

pouvoir applaudir son protégé.

[518] Larive (Jean Mauduit de) (1749-1827) y possédait une demeure

somptueuse. «Il y recevait avec beaucoup de dignité dans une vaste

pièce où son lit était dressé sous une tente que décoraient les

portraits de Gengishan, de Bayard, de Tancrède, de Spartacus et de

beaucoup d’autres, qui tous lui ressemblaient.» (_Souvenirs d’un

sexagénaire_).

Dès que les gens de théâtre eurent enfin conquis ces droits civils

auxquels ils aspiraient depuis tant d’années, ils se hâtèrent

naturellement d’en jouir et ils se ruèrent avec rage sur toutes les

fonctions dont l’indignité légale, qui les frappait, les avait

jusqu’alors éloignés. A peine le décret de l’Assemblée nationale

était-il rendu, que plusieurs d’entre eux furent nommés par le libre

choix de leurs concitoyens à des grades importants dans la garde

bourgeoise: Naudet[519] devint colonel; Grammont, lieutenant-colonel;

Brizard, capitaine, etc.

[519] Naudet (1743-1830).

Mais il ne suffisait pas d’un simple décret pour faire disparaître un

préjugé qui était si profondément enraciné dans l’esprit public. Aux

yeux de la loi le comédien pouvait être devenu l’égal de tous les

citoyens, aux yeux de la majorité du public il restait un infâme, un

paria comme par le passé.

Les nominations de Naudet, de Grammont, etc., soulevèrent des

protestations indignées et donnèrent lieu aux plus vives polémiques.

Dans un pamphlet intitulé les _Comédiens commandants_, on voit un

provincial, fraîchement débarqué à Paris, rester pétrifié en lisant une

affiche signée Naudet, colonel. Il interroge, s’enquiert; on lui apprend

les nouveaux décrets, qui lui inspirent les réflexions suivantes:

«J’estime, dit-il, un comédien individuellement, c’est un homme, c’est

mon frère; je lui marquerai sans efforts des égards lorsque je

distinguerai en lui un moral modeste et rectifié. Mais s’il s’émancipe,

s’il veut primer, je lui représenterai que, dévoué par état au plaisir,

à l’amusement du public, son devoir est d’employer son temps à lui

devenir agréable et non point à le commander. Je lui dirai que la garde

parisienne ne jouant pas la comédie, ne doit pas avoir des comédiens

pour chefs, et s’il manquoit de jugement au point de s’aigrir de mes

réflexions, j’ajouterai qu’il est du dernier ridicule qu’un bourgeois

parisien soit commandé militairement par un officier, qu’il peut, pour

prix et somme de 48 sols, applaudir ou siffler journellement à son

choix. Ce contraste révolte le bon sens[520].»

[520] 1789.

Peu de jours après paraissaient les «_Réflexions d’un bourgeois du

district de Saint-André-des-Arts_ sur la garde bourgeoise et sur le

choix des officiers de l’état-major.» L’auteur, le sieur Lavaud[521], y

malmenait assez rudement les nouveaux officiers. Naudet, fort

chatouilleux en tout ce qui concernait son honneur, mais peu scrupuleux

quant aux moyens de le défendre, écrit au pamphlétaire qu’il a besoin de

lui parler et lui donne rendez-vous dans un café. Lavaud s’y présente

sans défiance; l’acteur le reçoit à coups de poing, le foule aux pieds

et le roue littéralement de coups en lui faisant les plus terribles

menaces[522].

[521] Charles de Lavaud était un ancien chirurgien-major de la marine

royale.

[522] Archiv. nat., Y,13 818. Campardon, _les Comédiens du Roi de la

troupe françoise_.

Si les comédiens étaient vivement attaqués, ils avaient aussi des

partisans non moins chaleureux.

Joseph Chénier, entre autres, s’indigna des protestations que soulevait

la nomination de quelques acteurs à des grades militaires, et il publia

à cette occasion de courtes réflexions sur l’état civil des

comédiens[523].

[523] Septembre 1789.

«Vous êtes, dit-il à ses concitoyens, convenus que la pluralité des voix

seroit l’expression de la volonté générale; vous êtes convenus que la

volonté générale dans chaque district nommeroit les officiers de chaque

district. La volonté générale a fait le choix dont vous vous plaignez,

donc ce choix est légal, donc vous ne pouvez légitimement réclamer

contre ce choix.»

Attribuant l’invincible aversion que la bourgeoisie paraissait éprouver

pour les gens de théâtre au salaire qu’ils recevaient, il cherchait à

démontrer l’absurdité de ce préjugé et il s’écriait:

«Un éloquent député de la Provence (Mirabeau) ne voit dans la société

que trois classes: les _mendiants_, les _voleurs_, les _salariés_. Les

salariés composent incontestablement les neuf dixièmes de la société.

Cette classe comprend tous ceux qui exercent des métiers, tous ceux qui

professent les arts, tous les officiers publics, tous les agents du

pouvoir exécutif et du pouvoir judiciaire. Si vous flétrissez les

comédiens parce qu’ils sont salariés, flétrissez les neuf dixièmes de la

nation.»

«Enfin, disait encore Chénier, si on refuse les droits de citoyen aux

comédiens parce qu’ils sont exposés aux sifflets du public, il faut être

conséquent et priver des mêmes droits tous ceux qui parlent en public et

en particulier les orateurs de l’Assemblée nationale qui sont exposés

aux mêmes accidents.»

Il n’est pas jusqu’aux clubs où la situation des acteurs ne fût discutée

avec passion[524]. Dans une réunion où on déclamait contre eux,

l’orateur s’étayait de Cicéron qui avait refusé de paraître en public

avec Roscius. Un auditeur lui riposta:

[524] «Je sais, écrivait Laya, que le nom de comédien est encore un

épouvantail chez nos bourgeoises du Marais, mais qu’importent les

clameurs des procureuses et les scrupules des bourgeoises? Faut-il

que les cris de la chouette empêchent Philomèle de chanter? Ne

sait-on pas d’ailleurs que tous les états se méprisent, que la haute

robe insulte à la moyenne, et la moyenne à celle qu’elle croit

au-dessous d’elle.» (_La Régénération des comédiens en France ou

leurs droits à l’état civil_, par Laya, 1789.)

«Permettez-moi, messieurs, de répondre à l’honorable membre que je ne

connais pas M. Cicéron; je ne sais pas ce qu’il a fait dans la

Révolution. Ce que je sais, c’est que M. Naudet, mon général, entend

fort bien le service, qu’on a été fort heureux de le trouver dans les

moments de troubles et qu’après s’être servi des gens on ne doit pas en

être quitte pour leur dire: «Allez-vous-en, gens de la noce, etc.[525]»

[525] Il parut à l’époque un très grand nombre de brochures sur ce

sujet. Nous venons de citer les principales. Ajoutons encore:

_Mémoire pour les comédiens françois à MM. de la milice bourgeoise,

par un membre du district du Val-de-Grâce_, 1789;--_Événements

remarquables et intéressants à l’occasion des décrets de l’auguste

Assemblée nationale concernant l’éligibilité de MM. les comédiens,

le bourreau et les Juifs_, 1790.

Les fonctions militaires ou civiles dont les comédiens se laissaient

affubler, les flattaient prodigieusement; aussi s’en acquittaient-ils

avec beaucoup plus de zèle que de leur service au théâtre. A chaque

instant la représentation se trouvait retardée parce qu’un acteur

manquait et le régisseur venait dire au public: «Notre camarade un tel

est de service auprès du général Henriot», ou: «Notre camarade un tel

est au Comité de Sûreté générale pour l’intérêt de la République.» Un

jour, un de ces comédiens militaires, arriva si tard, qu’il ne prit même

pas le temps de changer de costume et qu’il joua son rôle en uniforme.

Plus d’un acteur fut chargé par les électeurs d’un mandat législatif;

beaucoup remplirent des fonctions importantes. Collot-d’Herbois, de si

triste mémoire, était comédien. En 1793, Dugazon se fit aide de camp

volontaire de Santerre. Fusil, qui doublait Dugazon dans l’emploi des

comiques, fut envoyé à Lyon; il y fit partie du comité révolutionnaire

qui ordonna les affreux massacres dont cette malheureuse ville fut le

théâtre. Grammont quitta la scène et s’improvisa général; il mourut sur

l’échafaud avec son fils qui lui servait d’aide de camp. Bordier jouait

les Arlequins au théâtre des _Folies amusantes_ quand il fut chargé

d’une mission révolutionnaire à Rouen; il commit mille excès et finit

par être pendu. Dufresse[526] devint général et commanda en chef à

Naples.

[526] Simon-Camille Dufresse, acteur du théâtre de la Montausier; il

fut fait baron et commandeur de la Légion d’honneur.

La Convention fit plus encore pour les comédiens. Quand elle créa

l’Institut, elle décida d’y réserver une place «à l’acteur célèbre qui

recrée les chefs-d’œuvre du théâtre en leur donnant l’âme du geste, du

regard et de la voix, et qui achève ainsi Corneille et Voltaire[527]».

Molé[528], Préville, Monvel, Grandmesnil[529], furent nommés membres

titulaires de la section des _Beaux-arts_[530]. Larive reçut le titre de

membre correspondant.

[527] Rapport de M. Daunou.

[528] Molé écrivait quelques années plus tard à Chaptal en lui

recommandant un protégé: «Si vous ne pouvez, mon cher collègue,

faire pour lui ce que je vous demande, veuillez le recommander à

notre collègue le premier consul.» (De Manne.)

[529] Grandmesnil (1737-1816), comédien français.

[530] Le 25 octobre 1795 parut le décret qui fondait l’Institut. A

l’origine, il ne comptait que trois classes: l’Académie des

sciences, l’Académie des sciences morales et politiques, l’Académie

de la littérature et des Beaux-Arts.

A plusieurs reprises, pendant la Révolution, les comédiens voulurent

jouer aux législateurs et on les vit intervenir dans les Assemblées

délibérantes. En juillet 1791, une députation du théâtre de Molière se

présenta à la barre de l’Assemblée nationale, où l’orateur de la troupe

prononça ce petit discours:

«Nos frères sont déjà sur la frontière; les comédiens du théâtre de

Molière, obligés par les devoirs de leur état de renoncer au bonheur de

partager leur gloire, prient l’Assemblée d’agréer la soumission de

fournir à leurs frais à l’équipement et à l’entretien de six gardes

nationaux. Directeur du théâtre de Marseille, j’avais, par un don

patriotique de cent louis, donné le premier à mes confrères l’exemple de

venir au secours de la patrie. Directeur du théâtre de Molière, j’ai

encore l’honneur de les devancer aujourd’hui. Mon patriotisme m’inspire

un autre sentiment qui sera sans doute partagé par eux. Je jure de ne

souffrir jamais sur mon théâtre aucune maxime contraire aux lois, à la

liberté et aux principes que vous avez reconnus et consacrés.»

Cette petite tirade, si sottement emphatique, fut couverte

d’applaudissements; le président remercia la députation et l’engagea à

assister à la séance.

Les comédiens hors la loi · 第 48 / 62 题