SOMMAIRE: Duels de comédiens.--Voltaire et les Comédiens français.--Le
tripot comique.--Le tripot lyrique.--Rousseau, Lays et Chéron.--Les
Comédiens à la Force.--Fuite de Lays, de Nivelon.--Arrestation de Mlle
Théodore.--Les comédiens et le clergé.
Plus encore que sous le règne précédent, les comédiens se montrèrent
friands de la lame, et on les vit souvent régler leurs différends l’épée
à la main.
Fleury, à la suite de querelles de théâtre, se battit plusieurs fois
avec Dugazon. En 1781, une rencontre eut lieu aux Champs-Élysées entre
Larive et Florence. L’année suivante, Dugazon et Dazincourt allèrent sur
le terrain et furent blessés tous deux. «Voilà peut-être, dit Grimm, de
quoi dégoûter beaucoup d’honnêtes gens du plus barbare, du plus
ridicule, et cependant du plus respecté de tous nos usages.»
Nous ne saurions passer sous silence le duel fameux de Dugazon et de
Desessart[476]. Ce dernier remplissait à la Comédie française les rôles
de financier. Il était «gros comme un muids», dit Laharpe, et cette
corpulence lui avait valu de la part de ses camarades le surnom de
«l’Éléphant». Lorsque l’éléphant de la ménagerie du roi mourut, Dugazon,
qui se plaisait aux mystifications, alla trouver son camarade et le pria
de venir avec lui chez le ministre pour l’aider dans un petit proverbe
qu’il y devait représenter. «Quel costume dois-je prendre», demande
Desessart? «Mets-toi en grand deuil, lui répond son camarade, tu
représenteras un héritier.» Desessart se conforme scrupuleusement au
programme. Il passe un habit noir avec des crêpes, des pleureuses, etc.,
et l’on se rend chez le ministre, où se trouvait réunie nombreuse
compagnie. «Monseigneur, dit Dugazon, la Comédie française a été on ne
peut plus affligée de la mort du bel animal qui faisait l’ornement de la
ménagerie du roi et je viens, au nom de mon théâtre, vous demander pour
notre camarade la survivance de l’éléphant.» On peut se figurer la joie
de l’assistance en entendant ce discours et en voyant le pauvre
Desessart qui ne savait quelle contenance garder. Furieux de cette
plaisanterie, il provoque son camarade et l’on part pour le bois de
Boulogne en compagnie des témoins obligatoires dans ces sortes de
rencontres. Au moment où l’on allait croiser le fer, Dugazon demande la
parole: «J’ai trop d’avantages, dit-il, laissez-moi égaliser les
chances.» Puis il tire un morceau de craie de sa poche, et, avec le plus
grand sang-froid, trace un rond sur l’énorme ventre de son adversaire.
«Tout ce qui sera hors du rond ne comptera pas», dit-il, et il se remet
en garde. L’hilarité des témoins gagna Desessart lui-même, qui renonça à
ses projets homicides; le duel fut remplacé par un joyeux déjeuner.
[476] Desessart (Denis Dechanet dit) (1740-1793), comédien français.
Les comédiennes elles-mêmes ne voulurent pas laisser à leurs camarades
du sexe fort, le monopole de ces rencontres d’un genre si
aristocratique. Mlle Beaumesnil, chanteuse de l’Opéra, s’étant prise de
querelle avec une danseuse du même théâtre, Mlle Théodore, à propos
d’une rivalité d’amour, les deux actrices résolurent d’en appeler au
sort des armes. Elles se rendirent à la porte Maillot accompagnées de
leurs témoins. Le duel devait avoir lieu au pistolet. Heureusement Rey,
basse-taille de l’Opéra, passa par là. En voyant les préparatifs du
combat, il intervint et chercha à détourner ses camarades de leur
dessein; elles ne voulurent rien entendre. Mais pendant la harangue il
avait déposé les pistolets sur l’herbe humide, et, quand on en fit
usage, tous deux ratèrent. Il ne restait plus qu’à s’embrasser et à
aller déjeuner; c’est ce que l’on fit.
Jusqu’en 1789 les comédiens continuent à témoigner le plus parfait
mépris aux écrivains qui alimentent leur répertoire. Quand Voltaire vint
à Paris en 1778 pour triompher et mourir dans une apothéose, il eut à
subir les plus détestables procédés de la part du «tripot comique»,
comme il le désignait toujours. Ni son âge, ni son génie, ni les
bienfaits dont il avait comblé la compagnie ne purent lui concilier la
déférence à laquelle il avait tant de droits. Lekain, qui lui devait
tout, refusa nettement de jouer dans _Irène_ le rôle de l’ermite Léonce.
Outré d’un tel procédé, le marquis de Thibouville écrivit au comédien
une lettre publique où il lui reprochait amèrement «son ingratitude et
son impudence». Lekain finit par céder; mais sa bonne volonté tardive
n’eut pas lieu d’être mise à l’épreuve, il mourut la veille même du jour
où Voltaire arrivait à Paris.
Ce n’est pas seulement avec Lekain que la représentation d’_Irène_
souleva des difficultés: le maréchal de Richelieu voulait que le rôle de
Zoé fût donné à Mme Molé; Voltaire préférait Mlle Sainval cadette; ce
n’est que grâce à l’intervention de Sophie Arnould qu’il put obtenir
l’interprète qu’il désirait. Mais il faut voir dans quels termes le
poète, alors au comble de la gloire, écrit aux époux Molé pour leur
témoigner sa gratitude[477]: «Le vieux malade de Ferney n’a point de
termes pour exprimer la reconnaissance qu’il doit à l’amitié que M. Molé
veut bien lui témoigner, et aux extrêmes bontés de Mme Molé. Elle lui
sacrifie ce qui n’était pas digne d’elle et ce qu’elle embellira
lorsqu’elle daignera le reprendre; il est pénétré de ce qu’il doit à sa
complaisance; il espère l’être de ses talents quand il aura le plaisir
de l’entendre. Il lui présente ses respectueux remerciements[478].»
[477] 20 février 1778.
[478] Avant de mourir, Voltaire donna encore aux Comédiens une preuve
du vif intérêt qu’il leur portait. Il eut l’idée de les soustraire
au bon plaisir royal en leur enlevant le titre de Comédiens du roi.
«Un mourant qui aime passionnément sa patrie, écrivait-il à Molé,
vous consulte pour savoir s’il ne conviendrait pas de mettre sur les
affiches: «_Le théâtre français donnera_ tel jour, etc.» N’est-il
pas honteux que le premier théâtre de l’Europe et le seul qui fasse
honneur à la France, soit au-dessous du spectacle bizarre et
étranger de l’Opéra?...» Molé répondit que ce changement ne
dépendait pas des Comédiens. Voltaire s’adressa aussitôt à M.
Amelot:
«Monseigneur,
«Voici la requête que vous m’avez permis de vous présenter au nom
de Corneille, de Racine et de Molière. Je ne vous présente au mien
que le profond respect et la reconnaissance avec lesquels je serai
jusqu’au dernier moment de ma vie, etc.» (Lettre inéd., 2 avril
1778, Bibl. nat.)
A la lettre était jointe cette note de la main de Wagnière:
«Monseigneur Amelot, secrétaire d’État, ayant le département de
Paris, est supplié de vouloir bien observer:
«Que le nom de _Comédiens du roi_ fut donné indistinctement par le
public, quoique le théâtre ait commencé par représenter des
tragédies;
«Que ce fut pour représenter des tragédies que le cardinal de
Richelieu fit bâtir la salle du Palais-Royal;
«Que le théâtre de France, depuis le grand Corneille, est
représenté comme le premier de l’Europe, et que c’est la partie de
la littérature qui fait le plus d’honneur à la nation.
«Ne conviendrait-il pas que l’on affichât:
_Le théâtre français_
«Ordinaire du Roi»
Représentera un tel jour, etc?
«Si Monseigneur approuve cette affiche, il est supplié d’en donner
la permission à la police.»
Le 18 avril, Amelot répondait au philosophe:
«J’ai, monsieur, mis sous les yeux du roi le mémoire par lequel on
demande que les affiches de la Comédie française soient réformées,
qu’au lieu du titre de _Comédiens du roi_ elles portent à l’avenir
la dénomination de _Théâtre français, ordinaire du Roi_. S. M. n’a
pas cru devoir adopter ce changement. Elle n’a vu aucune nécessité
à ne pas laisser subsister un usage très ancien et auquel le
public est accoutumé, sans que cela donne atteinte ni à la gloire
des auteurs ni aux talents des acteurs, ni à l’honneur que les uns
et les autres font à la nation. Je suis bien fâché de n’avoir pu
dans cette occasion, vous donner des preuves de l’empressement que
j’aurai toujours pour ce qui pourra vous être agréable, etc.»
(Lettre inéd., Bibl. nat.)
En cette circonstance comme en tant d’autres, Voltaire se trouvait
en avance sur son siècle; la modification qu’il proposait ne fut
adoptée que quelques années plus tard.
Les auteurs cependant commençaient à se montrer moins patients que par
le passé et plus d’un cherchait à secouer le joug que les comédiens
faisaient peser sur eux. A propos des honoraires de leurs pièces,
quelques écrivains se prétendirent gravement et arbitrairement lésés. En
1775 le sieur Mercier fit même un procès à la Comédie et porta l’affaire
devant le Parlement, mais les Gentilshommes de la chambre intervinrent
aussitôt et obtinrent un arrêt par lequel l’affaire fut évoquée au
Conseil, les Comédiens français appartenant à la maison du Roi. Les
Gentilshommes furent nommés arbitres et naturellement donnèrent raison à
leurs subordonnés. Beaumarchais rouvrit le débat quelques années plus
tard et finit par avoir raison de la résistance des Comédiens.
L’hostilité constante qui régnait entre les gens de lettres et les
acteurs amena souvent les discussions les plus acrimonieuses. En 1781,
le jeune Fréron, dans ses feuilles, parlant de Desessart, l’appela
ventriloque, par allusion à son ventre énorme. Desessart se plaignit au
maréchal de Duras en demandant une réparation. Le garde des sceaux
exigea des excuses de Fréron, sous menace de perdre son privilège. «On
ne peut concevoir à quel excès d’avilissement on réduit ainsi les gens
de lettres, dit Bachaumont, par complaisance pour un grand, engoué d’un
méprisable histrion.» Fréron se refusa à ce qu’on exigeait de lui.
L’insolence et la morgue des comédiens croissaient avec les égards qu’on
leur témoignait et ils en étaient arrivés à se permettre d’incroyables
impertinences. Ils pensaient que tout leur était dû, mais ils étaient
persuadés en revanche qu’ils ne devaient rien à personne.
Un jour, la Guimard fit changer le spectacle parce qu’elle devait,
disait-elle, se purger. La purge consistait à se rendre à la campagne,
en nombreuse et joyeuse société.
Bachaumont rapporte une anecdote stupéfiante dont le héros fut,
paraît-il, Dugazon. Pendant la nuit du jeudi gras 1778, au bal de
l’Opéra, on remarquait «un masque vêtu comme une poissarde, avec une
coiffure déchirée sur la tête, et le reste de l’habillement à
proportion. Dès que la reine a paru, ce masque est venu au bas de sa
loge et l’a entreprise avec une familiarité singulière, l’appelant
Antoinette et la gourmandant de n’être pas couchée auprès de son mari
qui ronfloit en ce moment. Il a soutenu la conversation, que tout le
monde entendoit, sur ce ton de liberté; il y a mis tant de gaieté et
d’intérêt, que S. M., pour mieux causer avec lui, se baissoit vers lui
et lui faisoit presque toucher sa gorge. Après plus d’une demi-heure de
propos, elle l’a quitté en convenant qu’elle ne s’étoit jamais tant
amusée, et sur ce qu’il lui reprochoit de s’en aller, elle lui a promis
de revenir; ce qu’elle a fait. Le second entretien a été aussi long et
aussi public et cette farce a fini par l’honneur qu’a eu l’inconnu de
baiser la main de la reine; familiarité qu’il a prise sans qu’elle s’en
soit offensée. Le bruit général est que ce masque étoit le sieur
Dugazon, de la Comédie française; mais on a peine à se le
persuader[479].»
[479] Bachaumont, 4 mars 1778.
Un soir, à la Comédie italienne, Narbonne[480], dans le rôle de Damis de
l’opéra des _Dettes_, imita si parfaitement la figure, le costume et la
démarche du maréchal de Richelieu, que tout le monde reconnut le vieux
courtisan. L’insolence de Narbonne reçut la punition qu’il méritait et
il fut envoyé au For l’Évêque[481].
[480] Narbonne (1745-1802).
[481] Cet incident eut lieu en 1787.
Jusqu’aux comédiens des boulevards qui montraient une morgue incroyable.
Volange, surnommé Jeannot, acteur de la foire, excitait un tel
enthousiasme qu’il fut engagé à la Comédie italienne[482]. Le marquis de
Brancas ayant voulu en régaler ses convives à un grand souper, l’avait
invité à venir. Quand il arriva: «Mesdames, dit le marquis, voilà M.
Jeannot que j’ai l’honneur de vous présenter.» «Monsieur le marquis, dit
l’histrion en se rengorgeant, j’étais Jeannot aux boulevards, mais je
suis à présent M. Volange.» «Soit, répondit M. de Brancas, mais comme
nous ne voulions que Jeannot, qu’on mette à la porte M. Volange.»
[482] Il n’y eut aucun succès.
Grâce à la faiblesse des Gentilshommes, les acteurs et les actrices
devenaient chaque jour plus indisciplinés. Ils ne jouaient que quand
cela leur faisait plaisir. La présence même du roi ou de la reine ne les
rappelait pas au sentiment de leurs devoirs. En 1776, les premiers
Comédiens furent mis chacun à 200 livres d’amende, pour avoir fait jouer
une pièce par les doubles, un jour où Marie-Antoinette assistait au
spectacle.
Quand Mme Vestris eut ses démêlés célèbres avec Mlle Sainval, elle fut
un soir insultée au théâtre même par plusieurs de ses camarades. Furieux
de l’outrage fait à sa protégée, le duc de Duras écrivit au semainier
une lettre qui montre bien quel était alors l’état de trouble du «tripot
comique».
«La licence des Comédiens, dit-il, tient à une révolution funeste que je
vois avec chagrin se faire insensiblement dans cette société; il y
existe un esprit d’anarchie et d’indépendance qui me forcera tôt ou tard
à agir avec une sévérité que j’aurois voulu ne jamais employer. On
refuse des rôles, on refuse de jouer; on est obligé de changer
éternellement le répertoire, parce que chacun veut faire sa volonté,
parce que les chefs d’emploi ne sont plus respectés, parce que les
anciens ne jouissent plus de la considération qui devroit leur
appartenir. Et pour justifier les torts qu’on se donne, on menace de
quitter la Comédie. Les Comédiens oublient donc que leurs engagements
sont inviolables.
«Désabusez-les, monsieur, et annoncez bien formellement à la Comédie
entière que je ne céderai sur ce point au premier ni au dernier talent.
Quiconque quittera la Comédie sans mon congé, ou me forcera à le
renvoyer, ne pourra jouer sur aucun théâtre du royaume, ni hors du
royaume: c’est la loi de tous les temps; on l’oublie. Je saurai la
rappeler et la maintenir dans toute sa rigueur[483].»
[483] Lettre inéd., 7 septembre, Arch. nat., O¹844.
Si le tripot comique était difficile à diriger, ce n’était rien encore
auprès du tripot lyrique ou Académie royale de musique. Les infortunés
chargés de conduire cette troupe rebelle et indisciplinée en perdaient
le boire et le manger. Sans cesse ils sont accablés de demandes de
gratifications, d’augmentations, de pensions; pas un sujet n’est
satisfait de sa situation, pas un qui n’aspire à remplacer celui qui le
précède. Chanteurs et chanteuses, danseurs et danseuses, rivalisent à
l’envi de caprices et d’exigences ridicules; à peine sont-elles
satisfaites que de nouvelles surgissent, plus impérieuses encore. Il n’y
a pas de jour où les pensionnaires de l’Académie de musique ne demandent
des exceptions au règlement, des passe-droits, des prix exceptionnels.
Ils font intervenir toutes les influences, même les plus étrangères à
l’art lyrique. Grâce à la protection de son amant, le comte de
Mercy-Argenteau, Mlle Rosalie Levasseur obtient des appointements plus
élevés; il est entendu que cette faveur restera secrète, pour ne pas
exciter de jalousies. Mais Mlle Guimard soupçonne l’intrigue, découvre
la vérité et, saisie d’indignation, elle refuse tout service tant qu’on
ne lui aura pas donné les mêmes avantages[484]. Il faut s’incliner, mais
comme pour sa camarade on lui demande un secret absolu. Il n’est pas si
bien gardé que Mlle Saint-Huberty, Vestris, d’autres encore, ne s’en
soient doutés et on doit leur accorder un traitement analogue[485].
[484] «A l’Opéra, les volontés de Mlle Guimard sont suivies avec
autant de respect que si elle en étoit directrice.» (Arch. nat.,
O¹630.)
[485] Quand les artistes élevaient ces prétentions et qu’on ne cédait
point à leurs désirs, ils refusaient le service et aimaient mieux se
laisser conduire au For l’Évêque que de rien abandonner de leurs
exigences. Ils savaient bien qu’ils finissaient toujours par
triompher. Voici une lettre de Mlle Dupré, danseuse à l’Opéra, et
que protégeait l’ambassadeur de Sardaigne, qui montre bien comment
les comédiens savaient jouer du For l’Évêque:
«A M. Morel, rue du Sentier, nº 19. 5 septembre 1783. J’ai l’honneur
de vous informer, monsieur que le tout a été on ne peut pas mieux.
Je n’ai d’autres regrets que celui de n’avoir resté enfermée que
vingt-quatre heures. Le raclement des barreaux et le train des
verrous étoient très amusants, et faisoient une harmonie délicieuse.
J’y avois déjà fait porter bien des paquets et des provisions,
comptant faire un plus long séjour dans ces lieux charmants, où
néanmoins j’aurois beaucoup souffert d’ennui et de tristesse, comme
vous pouvez bien vous l’imaginer. Enfin voilà la pièce jouée au
parfait. Il ne me reste qu’à m’occuper de l’état de mes affaires. Je
vous prie, monsieur, de vouloir bien engager M. de la Ferté à me
donner un mot d’écrit, au moyen duquel on puisse commencer à me
payer les appointements du mois échu sur le nouveau pied convenu;
bien entendu que je continuerai à signer sur l’état comme ci-devant.
Le secret sera toujours gardé soigneusement et j’attendrai votre
réponse avec impatience, vous priant de me marquer par la même
occasion le jour que je pourrai aller remercier M. de la Ferté de
toutes les bontés qu’il a pour moi.» (Lettre inéd., Arch. nat.,
O¹629.)
Les demandes de congé sont incessantes; les acteurs s’absentent, même
sans prendre la peine de prévenir leur directeur; il faut les remplacer
au pied levé. Chaque jour, ce sont des refus de service sous les
prétextes les plus futiles; pour faire jouer les artistes, on est obligé
de recourir à de véritables supplications.
En 1778, la direction de l’Opéra fut enlevée aux intendants des Menus,
et confiée à un particulier, M. de Vismes; ce dernier, plein de zèle,
voulut faire tant de réformes qu’on le surnomma le Turgot de l’Opéra;
mais il souleva par ses projets une véritable émeute dans la troupe
«chantante et cabriolante». Il fallut sévir et on fit arrêter plusieurs
danseurs, entre autres Dauberval et Vestris, à la table même de Mlle
Guimard[486]. Celle-ci, offensée d’une telle licence, déclara qu’elle ne
reparaîtrait plus sur la scène, et son exemple fut suivi par plusieurs
de ses camarades: «Prenez garde, monseigneur, disait Sophie Arnould à
Amelot, on ne vient pas à bout de l’Opéra aussi facilement que d’un
Parlement[487].»
[486] En l’honneur de «l’ouverture du ventre de la reine», les
artistes du chant et de la danse, à l’Opéra, avaient décidé de doter
une fille pauvre et de la marier avec de grandes réjouissances. La
fête devait avoir lieu au Wauxhall d’hiver, mais elle fut interdite
sous prétexte que c’était parodier le cour. Le banquet fut alors
transporté chez Mlle Guimard, et c’est pendant le repas qu’on vint
signifier à Dauberval et à Vestris la lettre de cachet qui les
envoyait au For l’Évêque à cause de leur résistance aux ordres de
leur directeur. (Bachaumont.)
[487] Amelot était intendant de Bourgogne, lors des modifications
apportées au Parlement par le chancelier Maupeou; il avait dissous
l’ancien parlement de Dijon et recomposé le nouveau; c’est ce qui
donnait tant d’à-propos au mot de Sophie Arnould.
Poursuivant cette comparaison, qui à défaut de justesse, flattait du
moins sa vanité, Mlle Guimard disait à ses camarades avec cette superbe
qui ne l’abandonnait jamais: «Mesdames et messieurs, point de démissions
combinées, c’est ce qui a perdu le Parlement.»
M. de Vismes, ne pouvant venir à bout de ses pensionnaires
récalcitrants, se retira, et M. de la Ferté[488] le remplaça sous le
titre de commissaire du roi près de l’Académie de musique. Il n’y fut
pas sur un lit de roses. Accablé de réclamations continuelles, ne
sachant auquel entendre, le malheureux directeur se plaint sans cesse à
Amelot des bontés excessives que la reine témoigne aux Comédiens, et qui
les rendent chaque jour plus orgueilleux, plus insupportables et plus
difficiles à conduire[489].»
[488] M. Papillon de la Ferté, intendant des Menus. Poinsinet lui
dédia une comédie en un acte intitulée _le Cercle_, et dans l’épître
dédicatoire lui prodigua les louanges les plus outrées; à cette
occasion, M. de la Ferté reçut le couplet suivant:
C’est à tort que chacun s’irrite
De voir encenser un butor,
Jadis le peuple israélite
A bien adoré le veau d’or.
Un auteur fait, sans être cruche,
Un Mécène d’un La Ferté;
C’est un sculpteur qui d’une bûche
Sait faire une divinité.
(_Journal_ de Favart.)
[489] Amelot à la Ferté. Lettre inéd., Arch. nat., O¹626.
Abreuvé de dégoûts, désespérant d’amener enfin la paix dans cette troupe
ingouvernable, la Ferté, à plusieurs reprises, offrit sa démission, mais
Amelot, qui savait bien qu’un nouvel administrateur ne serait pas plus
heureux, la refusait toujours et cherchait à remonter le moral de son
infortuné collaborateur. «En vérité, lui écrivait-il, je sens qu’il faut
une patience plus qu’humaine pour conduire l’indécrottable machine de
l’Opéra, mais ne perdez pas courage et aidez-moi à le faire aller au
moins de notre mieux[490].»
[490] Amelot à la Ferté, 6 avril 1782. Arch. nat., O¹629.
Les cartons de l’Opéra, aux Archives nationales, sont bourrés de
notices, de comptes rendus sur les comédiens, sur leurs rébellions, sur
les propos indécents qu’ils tiennent, etc. En général, ils ne montraient
tant d’insolence que parce qu’ils ne se croyaient pas payés selon leur
mérite et qu’ils savaient pouvoir facilement gagner davantage à
l’étranger.
Il y avait à l’Académie de musique trois chanteurs en particulier,
Chéron, Lays et Rousseau, dont le mauvais vouloir cause au malheureux la
Ferté d’incessants déboires. Leur nom revient sans cesse dans les
piteuses doléances du directeur.
Quand il s’agissait de paraître, ces trois chanteurs opposaient toujours
des fins de non-recevoir: «On ne croit point devoir laisser ignorer à
Mgr le baron de Breteuil, écrit la Ferté, la conduite étrange des sieurs
Rousseau et Lays, qui ne semblent occupés que des moyens de compromettre
les intérêts de l’Académie royale de musique et conséquemment ceux des
finances du roi, puisque ce spectacle est à la charge de S. M. Ce n’est
qu’avec la plus grande peine qu’on est parvenu quelquefois à les faire
jouer l’un et l’autre depuis la rentrée du théâtre. Ils trouvent
continuellement des prétextes de rhume pour se dispenser de jouer... Le
mal est encore aggravé par l’absence du sieur Chéron qui, sous prétexte
d’indisposition, n’a pas paru au théâtre depuis Pâques[491].»
[491] Lettre inéd., mars 1786, Arch. nat., O¹626.
En 1788, la situation ne s’était pas modifiée, et nous voyons Dauvergne,
sous-intendant de la musique du roi, écrire à la Ferté: «J’ai envoyé
hier chez le sieur Chéron pour l’engager à chanter son rôle dans
_Armide_; il a fait dire qu’il ne seroit pas en état de chanter de toute
la semaine, ce qui, ajouté aux douze ou treize jours qu’il y a qu’il ne
chante point, font trois semaines de vacances. Le sieur Lays chez qui
j’ai envoyé, a fait dire qu’il venoit de suer quatorze chemises... il a
toujours une maladie en poche... cet homme est fourbe et méchant[492].»
[492] D’Auvergne à la Ferté, sept. 1788, lettre inéd., Arch. nat.,
O¹629.
La troupe cabriolante de l’Académie royale ne se montrait ni plus
accommodante, ni moins vaniteuse que la troupe chantante.
En 1784, le jeune Vestris[493] revint de Londres avec une extension de
nerf au pied droit. La reine se trouvant à l’Opéra avec le comte de
Haga[494], auquel elle désirait montrer le célèbre danseur, envoya dire
trois fois à Vestris qu’elle le priait de danser comme il pourrait, ne
fut-ce qu’une seule entrée. Il s’y refusa: «Soit que ses réponses, dit
Grimm, aient passé en effet les bornes de la bêtise ou de l’impertinence
permises à un danseur, soit que l’envie et la malignité de ses camarades
se soient chargées de les empoisonner», le baron de Breteuil[495] envoya
Vestris à l’hôtel de la Force[496].
[493] Vestris était le fils naturel du danseur Vestris et de Mlle
Allard; on l’avait surnommé Vestrallard en raison de cette origine.
Le danseur Dauberval, qui avait eu également les bonnes grâces de
Mlle Allard, dit un jour un mot assez plaisant. Des coulisses, il
assistait aux débuts du jeune Vestris, et émerveillé il s’écria:
«Quel malheur! C’est le fils de Vestris et ce n’est pas le mien!
Hélas, je ne l’ai manqué que d’un quart d’heure!»
[494] C’était le titre que portait le roi de Suède pendant son voyage
en France.
[495] Sur les réclamations de la Ferté, M. de Breteuil lui répondait
le 18 juillet 1784: «Indépendamment des plaintes que vous me portez
de l’insolence inouïe du sieur Vestris, j’en reçois encore par la
voie de la police, dont je vous envoie ci-joint le rapport. Vous
voudrez bien voir sur-le-champ M. Lenoir et vous concerter avec lui
pour faire conduire sans différer le sieur Vestris en prison, d’où
on le tirera lorsqu’on aura besoin de lui pour danser, et où on le
ramènera ensuite. Ma lettre, que vous communiquerez à M. Lenoir,
suffira à ce magistrat pour ordonner l’emprisonnement de cet
histrion.» (Inéd., Archiv. nat. O¹626).
[496] L’hôtel de la Force était situé au Marais, rue Pavée et rue du
Roi-de-Sicile. Cette demeure avait appartenu à la famille de la
Force. Sous Louis XVI, elle fut transformée en prison, lorsqu’on
supprima le For l’Évêque et le Petit-Châtelet, qu’on trouvait trop
malsains.
A cette nouvelle tout Paris s’émeut et prend parti pour ou contre
l’histrion. Son père va le voir en prison: «Tou te f... de moi, je
crois, lui dit-il; tou as oune difficulté avec la reine. Ne sais-tou pas
que jamais la maison Vestris n’a ou de démêlé avec la maison de Bourbon!
Je te défends de brouiller les deux familles[497].» Chansons, pamphlets,
épigrammes, pleuvent de toutes parts. Enfin la reine ordonne à M. de
Breteuil de mettre le danseur en liberté.
[497] Grimm raconte que Vestris le père, informé des dépenses
exagérées de son fils, lui aurait dit: «Souvenez-vous, Auguste, que
je ne veux pas de Guéménée dans ma famille.»
«Le jour où il reparut pour la première fois, dit Grimm, est un jour à
jamais mémorable dans les fastes de l’Opéra. Jamais assemblée ne fut
plus nombreuse ni plus agitée. C’était tout le trouble, toute la
confusion d’une guerre civile. Au moment où il entra sur la scène avec
Mlle Guimard, les uns d’applaudir, les autres de siffler et de crier
comme des furieux: «_A genoux! à genoux!_» Vestris ne se laissa pas
troubler et dansa divinement[498].» Le parterre désarmé lui fit une
ovation enthousiaste.
[498] Grimm, _Corresp. littér_., 1784.
Le public ne savait pas garder rancune aux gens de théâtre et la
faiblesse qu’il leur témoignait contribuait encore à augmenter leur
sans-gêne et leur insolence.
Quand Mlle Vanhove[499] débuta dans _Phèdre_[500], elle fut si mal
accueillie que dans la sixième scène du quatrième acte, au lieu de cette
apostrophe à Minos:
[499] Vanhove (1771-1860), de la Comédie française.
[500] En 1780.
Pardonne: un dieu cruel a perdu ta famille;
Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille,
il lui échappa de dire:
Reconnais sa vengeance aux fureurs du parterre.
Le public fut charmé de l’incartade et prodigua dès ce moment à Mlle
Vanhove beaucoup d’applaudissements.
En 1778, Mme Molé, sans motif plausible, fit attendre la reine plus de
trois quarts d’heure à Marly. Le duc de Villequier, gentilhomme de
service, l’envoya en prison, et la fit mettre au secret. La Comédienne
furieuse déclara qu’elle quittait la scène, et son mari suivit son
exemple. Ils refusèrent de jouer pendant assez longtemps; à la fin ils
se ravisèrent. La première fois qu’ils reparurent «au lieu de recevoir,
dit Bachaumont, les huées ou du moins la correction qu’ils méritoient,
le benêt parterre les applaudit à tout rompre. Il n’est pas étonnant que
l’insolence des histrions augmente journellement, lorsqu’on les gâte à
ce point-là[501].» Mais ce n’est pas tout, Mme Molé reçut bientôt une
pension du roi comme dédommagement de l’humiliation qu’elle avait
soufferte.
[501] 16 novembre 1778.
Malgré l’engouement dont les acteurs étaient l’objet, malgré les
honneurs excessifs qu’on leur rendait, malgré leur morgue et leur
outrecuidance, la législation qu’on leur avait appliquée sous le règne
de Louis XV subsistait plus que jamais.
L’habitude d’attenter à leur liberté était complètement passée dans les
mœurs, et on les envoyait au For l’Évêque pour la plus légère incartade,
souvent pour des peccadilles. Il y avait même un inspecteur de police
spécialement affecté à leur service et dont l’emploi consistait à les
conduire en prison avec les formes les plus galantes. C’est un nommé
Quidor[502] qui remplissait ces délicates fonctions; on le voit figurer
dans toutes les arrestations de ce genre.
[502] Quidor avait également la surveillance des prostituées.
En 1777, Monvel[503], par suite d’une erreur avec le semainier, ne vint
pas à la comédie un jour où il devait jouer dans les _Horaces_. On dut
donner une autre pièce. Monvel fut arrêté et jeté en prison; le
semainier lui-même, Dauberval, subit le même sort.
[503] Monvel (1745-1811), de la Comédie française.
Un soir, Mlle Dorival se présenta pour danser dans un état complet
d’ébriété. La Ferté la fit conduire à la Force, et il se plaignit au
baron de Breteuil qui lui répondit: «16 janvier 1784. Vous avez fort
bien fait de prendre les mesures nécessaires pour faire punir la
demoiselle Dorival de sa crapule et de son manquement à ses devoirs; je
la ferai retenir au moins huit jours en prison, et je chargerai M.
Lenoir[504] de lui faire sentir tout le mécontentement que j’ai de sa
conduite[505].» Mlle Dorival fut mise au secret et on l’empêcha de «se
divertir avec des étrangers», ce qui, comme nous le savons, était assez
l’habitude des acteurs sous les verrous.
[504] Lieutenant de police.
[505] Arch. nat., O¹626 et 634.
La tyrannie des ministres et des Gentilshommes s’exerçait souvent, il
faut le dire, de la manière la plus odieuse et la plus vexatoire; le
libre arbitre des comédiens se trouvait complètement annihilé.
Un artiste de province paraissait-il digne de figurer sur une des scènes
royales, une lettre de cachet le mandait à Paris et, quelles que pussent
être ses convenances personnelles, il lui fallait obéir. En 1784, un
certain Martin jouait à Marseille avec succès; le ministre décide qu’il
viendra à Paris et il envoie au gouverneur de la province l’ordre
suivant, si éloquent dans sa concision:
«Versailles, 27 mars 1784.
«Le service du Roi exigeant, monsieur, que le sieur Martin, qui est
actuellement à la comédie de Marseille, se rende à Paris, S. M. a
donné l’ordre que vous trouverez ci-joint, pour le faire venir. Je
vous prie de le lui faire remettre et de tenir la main à ce qu’il
obéisse sans délai. Vous voudrez bien aussi prévenir le directeur. Le
sieur Martin, à son arrivée à Paris, s’adressera à M. de La Ferté,
commissaire général de la maison du Roi au département des
Menus[506].»
[506] Lettre inéd., Archiv. nat., O¹626.
Cet ordre était accompagné d’une lettre de cachet.
Les exemples d’arbitraire qui nous restent à signaler, sont plus curieux
encore.
Le 8 juin 1781, le théâtre du Palais-Royal, qui depuis la mort de
Molière était resté affecté à l’Opéra, fut détruit par un incendie. Ce
fâcheux événement exposait les pensionnaires à une assez longue
inaction. Craignant d’être lésés dans leurs intérêts, Rousseau, Lays et
Chéron, les trois chanteurs dont nous avons déjà signalé les hauts
faits, prirent le parti d’aller à l’étranger chercher fortune; mais
Rousseau n’attendit pas ses camarades et il se sauva à Bruxelles, où il
parvint sans encombre. Cette évasion, qui n’était pas prévue, plongea M.
de La Ferté dans la stupeur, et il supplia le ministre de faire
étroitement surveiller Lays et Chéron pour qu’ils ne pussent imiter la
conduite de leur camarade, «ce qui, disait-il, ruineroit l’Opéra.»
«J’ai vu la semaine dernière, répond le ministre, les sieurs Lays et
Chéron, et ils m’ont bien assuré qu’ils ne songeoient pas à s’en aller.
Cependant, je viens d’écrire à M. Lenoir, pour le prier de les faire
surveiller de très près sans qu’ils s’en doutent, et de les faire
arrêter dans le cas où il seroit assuré qu’ils se disposeroient à
partir, en m’en donnant avis sur-le-champ[507].»
[507] Lettre inéd., 28 juillet 1751. Arch. nat., O¹629.
Quidor fut chargé de filer les deux chanteurs. Comme ils n’ignoraient
pas la surveillance dont ils étaient l’objet, ils ne laissaient en rien
soupçonner leurs secrets desseins; mais au bout de quinze jours, Lays,
supposant que son apparente docilité avait apaisé toutes les
inquiétudes, prit la fuite à son tour. Malheureusement pour lui, Quidor
avait trop l’habitude des comédiens pour se laisser jouer si aisément;
le chanteur fut arrêté avant même d’être sorti de Paris, et il fut
conduit incontinent au For l’Évêque.
Quant à Rousseau, la conduite qu’il avait tenue pouvant trouver des
imitateurs, on ne le laissa pas jouir paisiblement de sa liberté: «Je
crois, mandait la Ferté au ministre, qu’il faudroit tout tenter pour
avoir, de gré ou de force, le sieur Rousseau qui est à Bruxelles[508].»
[508] Arch. nat., O¹640.
M. de Breteuil s’adressa au comte de Vergennes, son collègue des
Affaires étrangères, pour le prier d’obtenir l’arrestation et
l’extradition du chanteur. Le comte d’Adhémar, notre représentant à
Bruxelles, fut chargé de cette importante négociation diplomatique; mais
il échoua complètement. Le gouvernement des Pays-Bas autrichiens rappela
que quelques années auparavant Dazincourt et Beauval, engagés à
Bruxelles, s’étaient sauvés à Paris et que le duc de Duras avait refusé
de les livrer au gouvernement des Pays-Bas qui les réclamait[509].
[509] Adolphe Julien, _l’Opéra secret au dix-huitième siècle_.
Quelques mois plus tard, la même aventure se renouvela à propos de
Nivelon, le danseur, qui, ne pouvant faire accepter sa démission,
s’enfuit et se réfugia à Ostende. Quidor fut envoyé à sa poursuite avec
les passeports nécessaires pour requérir le concours du gouvernement des
Pays-Bas, mais il échoua encore dans sa mission. Le danseur eut
l’imprudence de revenir. Il fut aussitôt arrêté et enfermé à la Force,
où on le mit au secret; il ne put voir que sa mère et sa femme[510].
[510] Arch. nat., O¹629.
Au mois de mars 1782, Mlle Théodore, la célèbre danseuse, se rendit à
Londres, où elle obtint le plus grand succès. Comme elle y gagnait
beaucoup plus d’argent qu’à Paris, elle résolut d’y prolonger son séjour
et elle écrivit à M. de la Ferté pour demander son congé. On ne fit
aucune difficulté de le lui accorder. A quelque temps de là elle revint
en France et se rendit sans méfiance chez Dauberval, dans le château
qu’il possédait à Chablis, en Champagne. Dès qu’on connut son retour,
Amelot donna l’ordre de la faire arrêter. L’inévitable Quidor fut chargé
de la mission. Il se rendit à Chablis et enleva purement et simplement
la danseuse. Elle fut déposée à la Force et mise au secret. Sa détention
fut de peu de durée; le 27 juillet on lui rendit sa liberté, mais on
l’exila à trente lieues de Paris, et on l’obligea à payer les frais de
son arrestation. Ils s’élevaient à 771 livres 10 sols[511].
[511] Arch. nat., O¹629. Cet exil ne fut pas maintenu.
Si la législation civile n’avait été nullement modifiée à l’égard des
gens de théâtre, la législation religieuse était également restée
immuable.
Comme par le passé, tout comédien qui voulait bénéficier des sacrements
devait avant toute chose renoncer formellement à sa profession. En 1778,
lorsque Lekain fut sur le point de mourir, Tronchin, qui le soignait,
l’avertit du danger de son état et l’exhorta à se réconcilier avec
l’Église: «Un carme, dit Bachaumont, est venu nettoyer cette conscience
sale, le comédien a fait la renonciation ordinaire et il a été
administré[512].» Aussi fut-il porté à l’église et enterré avec pompe
dans le cimetière de sa paroisse.
[512] Bachaumont, 11 février 1778.
En 1781, lors de l’incendie de la salle de l’Opéra, plus de trente
personnes périrent, et parmi elles quelques danseurs. L’archevêque de
Paris décida que ces derniers, étant morts _in flagrante delicto_,
seraient privés de la sépulture chrétienne; mais le curé de
Saint-Eustache s’était montré plus tolérant et plus miséricordieux que
le prélat, et lorsque les défenses épiscopales arrivèrent, il avait déjà
accordé aux corps de ces infortunés la terre sainte et les prières de
l’Église: il n’avait fait du reste que se conformer à l’usage établi
pour les pensionnaires de l’Opéra.